Pour prolonger la réflexion sur PowerPoint

Par Gabriel Monet

Alors que je viens de finir et de publier une note intitulée « Prédication et PowerPoint », un correspondant me fait suivre un dossier paru dans le journal Suisse Le Temps, publié dans son édition du 16 octobre (p. 24-25) qui évoque justement les enjeux liés à l’usage de PowerPoint. Il n’y est évidemment pas question du lien entre PowerPoint et prédication, mais me semble pouvoir prolonger la réflexion de manière intéressante. L’article principal dont je reproduis ici de longs extraits s’appuie sur le buzz créé par la réaction d’un général américain en voyant une diapositive PowerPoint lors d’un briefing (diapo que j’ai trouvée sur le New-York Times mentionné), et sur le tout récent livre de Franck Frommer La pensée PowerPoint.

 

« Quand on aura compris ce slide, on aura gagné la guerre ! » La remarque sarcastique du général Stanley McChrystal, chef des forces armées américaines et de l’OTAN powerpoint-spaghettià Kaboul, a fait le tour du Web après avoir été relatée par le New York Times en avril 2010. Objet de sa moquerie : une diapositive (slide) censée expliquer la stratégie complexe de l’armée américaine en Afghanistan. Mais, avec son écheveau de flèches allant de droite à gauche et de haut en bas, le schéma ressemblait à un plat de spaghettis ! Le général n’est pas le seul à se plaindre de ce nouveau cheval de Troie. [...]
 
Faut-il en déduire que le logiciel de Microsoft est pire que Ben Laden et mille talibans tapis dans le maquis ? Non, il en va de PowerPoint comme de tout produit attractif au potentiel toxique, il suffit de le consommer avec modération, de le mettre à son service plutôt que d’en devenir l’obligé. Le problème, c’est que le monde est déjà en overdose de cet outil (pas moins de 500 millions d’utilisateurs) qui s’est immiscé partout, de l’école maternelle aux amphithéâtres universitaires, des conseils d’administration aux banquets de mariage. [...]
 
Le premier à avoir tiré la sonnette d’alarme s’appelle Edward Tufte. Dans son brûlot malicieux publié en 2006, le statisticien assassinait le logiciel en s’appuyant notamment sur des documents de la NASA utilisés lors de l’explosion de la navette Columbia en février 2003. En décortiquant un seul slide, l’expert en communication graphique démontait les mécanismes graphiques et discursifs qui ont concouru à passer à côté d’informations essentielles qui auraient pu alerter sur l’éventualité d’un accident. Aujourd’hui, c’est le journaliste français Franck Frommer qui, dans La Pensée PowerPoint, enquête sur ce logiciel qui rend stupide, s’en prend à ce multimédia, coupable à ses yeux de nous infantiliser et de modifier en profondeur notre rapport au savoir et à l’information. [...] Assez catastrophiste, voire paranoïaque, son livre n’en est pas moins bien documenté et riche en anecdotes. Et s’il ne semble pas possible de réduire sa thèse à quelques slides, qu’il nous soit pardonné de tirer de son portrait à charge quatre arguments en forme de « bullets points ».
 
  • La pauvreté intellectuelle
Vocabulaire rétréci, le plus souvent inspiré du lexique militaire, formules passe-partout, gabarits pré-écrits, contrainte d’un format qui ne permet jamais de faire de véritables phrases, avec un sujet et un complément, tout concourt à l’indigence. Mais surtout, la relation de cause à effet est abolie par la pseudo-hiérarchie des « bullets points ». Pour Franck Frommer, la rhétorique PowerPoint crée l’illusion d’une maîtrise sans jamais en apporter la preuve. Elle confond juxtaposition et enchaînement logique.
 
  • Qui parle?
Qui est l’auteur du discours ? Son destinataire ? Qui dit « je » ou « nous » dans un monde où les verbes sont conjugués à l’infinitif, sans sujet ni complément d’objet ? « PowerPoint sous-entend une idée d’échanges et de débat, d’interactivité, alors que toute sa langue, fragmentée et elliptique, n’invite qu’au slogan, à l’injonction et à l’autorité. »
 
  • Le discours devenu spectacle
Si PowerPoint est un support au discours, il fait pourtant plus appel à la perception visuelle qu’à l’écriture, ne serait-ce que par son format, l’écran, « format universel de toute communication, cannibalisant même de plus en plus le format usuel, vertical, qui est celui de la lecture ». Et qui dit écran, dit images. PowerPoint en propose de nombreuses, animées ou pas. On est plus dans une logique de cinéma que d’information, de distraction que d’assimilation, de spectacle que de pédagogie. Preuve que le monde s’est « powerpointisé », Frommer cite l’exemple du film de Davis Guggenheim avec Al Gore en conférencier, Une Vérité qui dérange, construit comme un slides-show et primé par deux oscars.
 
  • L’orateur pris en otage
Au départ, le logiciel devait faciliter le travail de l’orateur et le valoriser comme acteur, mais à l’usage, l’orateur se trouve le plus souvent en concurrence avec sa présentation. Trois scénarios sont possibles. 1) L’orateur lit ce qui est écrit, genre prompteur, et sa prestation devient soporifique puisqu’on a déjà tout sous les yeux. 2) Il s’en écarte, improvise un peu, joue entre le public et l’écran, mais prend le risque d’une certaine confusion, l’auditoire ne sachant pas s’il doit écouter ou lire. 3) L’image et le texte projetés ne sont vraiment qu’un appui, une béquille, mais alors l’orateur doit théâtraliser sa prestation, devenir un super-animateur pour prendre le pouvoir sur la machine.
 
Moralité: PowerPoint qui devait libérer la créativité de chacun de nous ne fait qu’ajouter du stress au stress.

 

Le dossier du journal Le Temps, ajoute à cet article plutôt radical trois témoignages qui relativisent les critiques faites sur le logiciel ou plus exactement sur les conséquences de la généralisation de l’utilisation de ce type de logiciels. Voici quelques extraits des avis de Pascale, 24 ans, étudiante ; Michael, 40 ans, directeur d’agence de communication ; et François, professeur d’université.

 
Dans tous les cours magistraux, les professeurs nous présentent un PowerPoint. Certains sont très mal faits car chaque page contient trop de phrases. On se concentre sur l’écran sans écouter le cours en lui-même. En plus, s’il faut prendre des notes, il est impossible de suivre le discours de l’enseignant. Parfois, ils impriment le document PowerPoint et nous le distribuent; du coup, il suffit de mettre des annotations au bon endroit sur la page, je trouve que c’est une bonne solution. [...] Un conseil aux professeurs ? Ils ne doivent pas oublier que c’est le contenu de leur cours qui compte. Pas le PowerPoint.
 
Le problème avec les outils faciles à comprendre, c’est qu’on a tendance à en faire trop. Alors depuis, j’ai beaucoup progressé. Je me sers du logiciel de manière minimaliste, pour synthétiser mes propos avec des tableaux, des photos ou des paraboles. Rien de plus. Je m’interdis d’utiliser les options. Je prends la police de caractère la plus lisible. Et je connais par cœur ma présentation. [...] De toute façon, aujourd’hui, ce logiciel est presque ringard. L’innovation, c’est d’arriver à ne pas faire de PowerPoint et de se concentrer sur son histoire.
 
PowerPoint n’est pas mauvais en tant qu’outil. Ce qui compte, c’est dans quelle situation on l’utilise. [...] En ce qui me concerne, je m’en suis rarement servi avec mes jeunes élèves de secondaire. Ils ont besoin de développer une pensée approfondie, complexe et construite : PowerPoint n’est pas un bon outil pour cela dans la mesure où il s’agit souvent d’une poignée de slogans lancés rapidement. Par contre, il m’est assez utile dans un contexte académique, à l’université ou lors de conférences. En général, je fais une présentation assez sobre, qui sert à structurer mon discours. Je note les chiffres, les références, les mots-clefs. [...] PowerPoint n’est qu’un complément. Dans l’enseignement, PowerPoint est devenu un incontournable et n’est pas toujours bien utilisé. C’est pourquoi dans la formation des professeurs, à Genève, il y a un module sur les nouvelles technologies. Il ne s’agit pas d’apprendre le mode d’emploi de PowerPoint mais bien de réfléchir à sa didactique, pour comprendre quand et comment il peut être efficace et bien intégré.

 

A quand des cours d’homilétique qui aideront les prédicateurs à bien utiliser PowerPoint en prêchant ?

 

Prédication et PowerPoint

Par Gabriel Monet

L’usage d’un diaporama pour soutenir une prédication est de plus en plus fréquent, que ce soit avec PowerPoint ou n’importe quel logiciel du même type. De nombreuses Eglises sont équipées de vidéoprojecteurs et d’écrans, et si les projections des chants sont très répandues, de nombreux prédicateurs n’hésitent pas à utiliser cet outil pour être à la page, et projeter textes bibliques, plans de prédication, citations, résumés, ou encore images et vidéos. Or, l’usage d’un diaporama n’est pas sans incidence sur la manière de prêcher, sur sa préparation, et sur son rendu. Quel est l’impact d’une telle pratique ? Cela n’apporte-t-il que des avantages, ou cela génère-t-il certains inconvénients ? Et finalement quels sont les enjeux de l’usage du PowerPoint dans l’art de prêcher ? Je vais essayer de répondre à ces questions avant de conclure en partageant quelques critères qui me paraissent importants à prendre en compte afin que si usage est fait d’un montage PowerPoint, cela soit le plus effectif possible.

Les avantages de l’usage d’un diaporama en prédication
Un des avantages d’un montage PowerPoint en prédication est indéniablement le fait que cela peut être un soutien visuel qui vient renforcer le message du prédicateur. Il peut être soit un complément de ce qui est dit, soit une synthèse, soit une illustration, soit résumer la pensée partagée. Quand le diaporama est bien fait cela apporte un plus permettant un embellissement du message. Le fait d’utiliser un diaporama ouvre des potentialités d’illustrations assez inouïes. De plus, cela peut aider à faire apparaître le plan du sermon et ainsi permettre de savoir où on en est dans le message. Selon les sujets ou textes bibliques utilisés pour prêcher, il est parfois très intéressant de pouvoir projeter le texte de l’Ecriture, et mettre en évidence certains aspects, une structure, faire ressortir des mots-clés… pour faciliter l’analyse et avoir une référence et une traduction communes. Enfin, on peut encore mentionner que l’usage d’un montage PowerPoint peut aider à la mémorisation de la prédication puisqu’on retient mieux ce que l’on voit que ce que l’ont entend, et encore plus ce que l’on voit et que l’on entend.

Les inconvénients de l’usage d’un diaporama en prédication
Ceci étant, malgré les avantages qui peuvent exister, l’usage d’un montage PowerPoint en prédication génère aussi plusieurs inconvénients. D’un point du vue communicationnel, inviter les auditeurs à porter leurs regards sur un écran a pour conséquence de les inviter à se détourner par là même de celui ou celle qui parle. C’est donc perdre une part d’attention, au bénéfice certes de quelque chose qui va avec la prédication mais tout de même, le contact entre prédicateur et auditoire perd en intensité. Il arrive d’ailleurs que l’orateur doive se tourner pour regarder l’écran ce qui accentue encore la coupure de relation. Par ailleurs, le fait d’utiliser un diaporama contribue très souvent à donner le style d’une conférence à la prédication. Est-ce ce que l’on veut en prêchant ? Un autre inconvénient est le fait que l’utilisation d’un montage PowerPoint rend beaucoup plus difficile la possibilité de s’adapter aux circonstances et aux réactions des auditeurs, d’éliminer une partie, de rajouter, de raccourcir, de changer. Pour prendre une image, on pourrait dire qu’en utilisant un diaporama en prédication, on prend une autoroute : une fois engagé, on est lié à la sortie prévue, et on perd donc une part de liberté d’adaptation. On peut encore mentionner les éventuels problèmes techniques qui peuvent arriver (problèmes de synchronisation, coupure d’électricité, connexion…). Il faut aussi prendre en compte la gestion du défilement du diaporama ? Est-ce le prédicateur, avec son ordinateur sur la chaire ou avec une télécommande, quelqu’un d’une équipe technique avec la difficulté de savoir quand passer d’une diapo à une autre ? On peut enfin signaler l’impact sur le temps de préparation. Cela prend déjà un temps non négligeable de préparer correctement une prédication ; en cas d’usage d’un montage PowerPoint, il faut ajouter le temps nécessaire à son élaboration.

Quelques enjeux autour de la prédication avec diaporama
Un des enjeux liés à l’utilisation d’un montage PowerPoint concerne la redondance entre ce qui est dit et ce qui est projeté. Est-il judicieux d’afficher du texte, des mots-clés, un résumé de ce qui est dit, un complément, des citations ? En cas de projection d’un abrégé de ce qui est dit, n’affiche-t-on que des titres au risque de trop simplifier la pensée, ou du texte intégral au point donc de détourner l’attention ? Il me semble qu’en général, l’idéal serait d’afficher le plan de la prédication au fur et à mesure, mais sans plus afin de ne pas être redondant. On pourra bien entendu utiliser plus ponctuellement le PowerPoint pour des illustrations, que ce soit avec des images, des photos, des schémas, des vidéos… En ce qui concerne les images, leur projection peut avoir un effet puissant et efficace, mais en même temps, n’est-il pas parfois fécond de remplacer l’image par l’imaginaire ; c’est-à-dire, qu’avec des mots on peut inviter les auditeurs à imaginer une situation ou un lieu. Sinon, la question se pose aussi en ce qui concerne la projection des textes bibliques. Le fait de les projeter les met en valeur et permet d’avoir une traduction commune à tous. Ceci étant, il n’y a plus le contact physique avec la Bible qui peut avoir un certain intérêt pédagogique en favorisant sa manipulation par le lecteur. Enfin un autre enjeu lié aux questions de l’usage d’images, d’extraits vidéo, de musiques et autres éléments projetés concerne les droits d’auteurs. En effet, il importe de veiller à ce que ce qui est projeté soit conforme aux lois en vigueur.

Critères pour la mise en œuvre de diaporamas en prédication
Je conclus en proposant deux critères afin de préparer et d’utiliser au mieux un diaporama en homilétique. Tout d’abord, il importe de donner sa juste place au diaporama. L’objectif d’une projection est de soutenir le contenu du message. Trop souvent aujourd’hui, le moyen de communication devient une fin en soi. Ainsi, ce n’est pas l’habit, le style, la richesse du vocabulaire du prédicateur que l’on devrait retenir prioritairement en entendant une prédication, tout ceci et plus encore étant au service d’un message. En effet, ces éléments de forme devraient servir le fond. De la même manière, un montage PowerPoint gagnera donc à être véritablement au service du fond du message que le prédicateur souhaite transmettre.

Un autre critère me semble être la recherche de l’excellence. Utiliser un montage PowerPoint en prêchant, pourquoi pas. Mais celui-ci doit être beau, propre, sans faute. Le risque existe qu’il soit fait à la va-vite, sans goût, en laissant passer des fautes d’orthographe que ne manqueront pas de relever certains auditeurs, suscitant par là même une diversion. Certes, l’esthétique est subjective, et on ne discute pas les goûts et les couleurs, mais un minimum de beauté et de qualité me semble être un pré-requis pour prêcher avec un diaporama.

Alors pour finir, PowerPoint ou pas en prêchant ? Libre à chacun bien entendu, en fonction de l’auditoire, du sujet et de l’approche voulue pour prêcher. Mais s’il est important d’être à la page et d’envisager toutes les options qui peuvent contribuer à valoriser le message, PowerPoint est loin d’être la panacée universelle. On pourra donc peser les avantages et les inconvénients en fonction de la situation, et en cas d’usage veiller à l’utiliser à bon escient, pour valoriser le fond du message, avec sobriété, esthétique, et pertinence.

« Provoquer de l’enthousiasme »

Par Gabriel Monet

Interview de Daniel Milard 1

Daniel Milard, quels sont selon vous les enjeux de la prédication contemporaine ?
Il y a une Bonne  Nouvelle à apporter  à notre monde.  Il est important  que le messager ne perde pas la missive en chemin… D’autre part,  comment  faire entendre cette Bonne Nouvelle à nos contemporains ? La question s’est toujours posée depuis que l’Evangile est prêché. C’est une question de communication qui n’est pas nouvelle.  Elle est simplement plus urgente parce que l’homme d’aujourd’hui  n’est plus guère disponible pour ce qui ne le touche pas directement, trop affairé, trop distrait, trop gavé et saturé d’autres choses. Or, en ces temps de crise, paradoxalement, il est difficile et en même temps facile de présenter le message du salut en Jésus. Tout le monde se rend fort  bien compte qu’on est loin  de s’orienter vers une happy end de l’histoire de ce monde. Il me semble que l’enjeu de la prédication est de pouvoir lui garder son pouvoir d’interpellation, voire de provocation. On n’ose pas toujours et c’est dommage. Il faut  donc en demeurant  sous l’inspiration  du Saint-Esprit, être sur le qui-vive, à l’écoute, à l’affût,  trouver le défaut de la cuirasse, se préparer à s’engouffrer dans la  brèche, cheminer avec, être au contact, créer des ponts, faciliter l’accès… La « prédication » ne saurait se réduire  uniquement à l’acte technique de « prêcher » (et encore, comme nous l’avons dit, faut-il être audible pour nos contemporains). Le message, pour être « visible »  (car aujourd’hui on veut  davantage « voir » qu’entendre…) doit s’incarner, doit être vécu, il doit être « médiatisé ». 

Vous êtes pasteur et théologien, mais vous avez aussi étudié la psychologie et la philosophie. Comment trouver l’équilibre dans la prédication entre émotion et argumentation ?
Tout d’abord le prédicateur se rappellera toujours qu’il s’adresse à un public qu’il lui faut un tant soit peu connaître. Il faut qu’une certaine empathie puisse s’établir. Aussi il lui faudra trouver le bon canal, la bonne fréquence. Certains publics sont plus réceptifs aux arguments rationnels, plus touchés par l’esthétique d’un discours bien charpenté. D’autres le seront davantage par des arguments d’ordre psychologique faisant écho à leurs élans affectifs. Toutefois l’être humain est un tout. On ne peut  à ce point le réduire totalement à n’être que ceci ou que cela. Il faut s’écarter tout autant d’une froide logique que de la manipulation des émotions. La prédication doit être tout autant « raisonnable » (Romains 12.1, équilibrée, humaine, positive, inspirée) que  pragmatique. Peut-on à ce point durcir cette opposition entre les individus, voire entre les peuples ou les cultures et reprendre à son compte la phrase polémique de Léopold Sédar Senghor : « l’émotion est nègre, la raison est hellène » ? La prédication se doit de répondre aux questions, aux problématiques du moment et aux attentes des individus. Elle doit tout autant informer, instruire, édifier, exhorter (2 Timothée 4.2). Le contact avec la parole  de Dieu doit provoquer de l’enthousiasme. Quel mot mieux que ce dernier peut résumer cette association de la raison et de l’émotion, cet embrasement de toutes les facultés humaines par le contact avec le divin ? La prédication doit être élaborée en tenant compte des gens tels qu’ils sont  pour les aider par la grâce de Dieu à parvenir à ce qu’ils doivent devenir. Il n’est pas si rare de voir des personnes fort rigoureuses par ailleurs, verser une larme discrète à l’occasion d’une prédication,  touchées au-delà des mots et par-delà la rhétorique par l’Esprit de Dieu, alors que le prédicateur lui- même ne s’attendait pas à un tel impact.

Originaire de la l’île de la Martinique et pasteur sur cette perle de l’Océan Atlantique, vous connaissez bien également la France métropolitaine pour y avoir fait la majorité de vos études et passé de nombreux séjours. Quelles différences voyez-vous dans la manière d’aborder la prédication en fonction de la diversité ethnique ?
La prédication n’est pas un acte qui se produit en dehors  d’un cadre spatio-temporel. L’individu, on le rencontre par la prédication là où il est. Et cette prédication est elle-même située. C’est quelqu’un qui parle, donc la prédication ne « tombe » pas directement du ciel, (on le voudrait bien parfois… Ce serait plus facile !). Dans le contexte qui est le nôtre à savoir la prédication en milieu francophone, au confluent de la culture française et antillaise, à proximité du créole qui est un mélange de ces différentes sources, la prédication prend un relief particulier. Il y a une difficulté dont il faut être en permanence conscient. La prédication ne doit pas créer de l’exclusion (prédication qui est hermétique, voir gênante pour un public hexagonal qui ne se reconnaît pas dans une prédication trop ethnique, trop communautariste. En plus du « patois de Canaan », il y aurait toute la coloration, tout l’arôme épicé et incomparable du  créole…). Or,  il ne s’agit pas non plus de la jouer « peau noire et masque blanc », il ne s’agit pas de la jouer « Bounty » ! Il  faut être profondément authentique, honnête d’abord avec soi- même,  assumer son histoire, ses racines  et en même temps s’ouvrir à l’universel. C’était là, ce me semble, le message phare d’Aimé Césaire avec qui  j’ai eu le privilège de discuter. Mais c’est avant tout le message même de l’Evangile, celui de la Bible destiné à l’humanité.

Comment résoudre la tension qui existe entre la nécessité de prendre en compte les différences culturelles et le fait que l’Evangile propose d’une certaine manière une contre-culture qui invite au dépassement des facteurs humains ?
A première vue c’est irréconciliable, puisque la question identitaire est une problématique partagée de façon antagoniste par les deux bords de l’Atlantique et on aurait tort de l’occulter  trop rapidement  pour tomber  dans  l’angélisme. C’est une question avant tout sociologique. Les uns ne souhaitant pas se laisser envahir, voir diluer et disparaître et les autres ayant besoin, quoique de couleur, de reconnaissance et de visibilité. Il n’y a pas de solution, de méthode toute faite. Ainsi sur une problématique d’ordre politique, culturelle et sociologique  vient se placer une quatrième couche, se greffer une question ecclésiale. Le travail sur cette question doit se poursuivre. Il est à réinventer au quotidien en sachant que la diversité tant à la mode aujourd’hui dans les discours est avant tout une valeur biblique et chrétienne. A savoir une attitude faite de tolérance, d’accueil, de respect, de support, de  compréhension, de  pardon, d’efforts constants vers le bien-être et la prise en compte de l’autre. Y a-t-il de meilleur lieu pour travailler cette saine utopie que l’Eglise ? Et y a-t-il de meilleur contexte pour l’exercice homilétique ? Le message biblique ne nie pas les individualités, les cultures (Actes 17.26), on semble le redécouvrir aujourd’hui. Il respecte l’homme mais il a le pouvoir de transcender, de subsumer ces différences naturelles ou culturelles pour faire converger des individus disposés à s’enrichir mutuellement de leur différences, de leur compréhension. Ces individus se rassemblent  et se ressemblent alors dans leurs aspirations. N’ont-ils pas tous été appelés « hors de » ? Ne sont-ils pas tous nés de nouveau ? Ils se retrouvent dans leur compréhension de ce que Dieu a fait pour eux à la croix, c’est là que se trouve cet air de famille, ce qui fait qu’ils partagent la même « bienheureuse espérance », celle du retour prochain de notre Sauveur. Cette fraternité est souvent à l’épreuve  des faits mais n’est-ce pas là l’un des signes de la présence de l’Esprit quand ensemble on parvient à dire Amen et qu’on s’aime dans l’Eglise (encore faut-il savoir ce qu’on sème.  S’aimer, c’est faire l’effort de se fréquenter, de partager, de prier ensemble, de se supporter, de  se pardonner).

Prêcher, c’est laisser la Bible parler. Comment abordez-vous le texte de l’Ecriture lorsque vous préparez une prédication ?
«  La Bible parle » est une expression qu’il faut utiliser avec des pincettes. La Bible, l’Ecriture, c’est 66 livres, 40 auteurs sur une période de près de 1600 ans. Il faut donc utiliser les outils adéquats pour établir le texte et être le plus critique possible, donc exégèse oblige, herméneutique tout autant. Car le texte me révèle autant que je tente de le faire parler ou de le laisser s’exprimer. Sans le secours de l’Esprit de Dieu par la prière, la méditation  et l’étude sérieuse du texte, on peut passer à côté du message. De là ma responsabilité en tant que pasteur, en tant que théologien de sonder l’Ecriture avec précaution, méditation  et prière. Quand j’essaie de soumettre le texte à mes questions c’est souvent lui qui me torture ! Puis il y a un moment ou tout s’illumine ! Non pas que j’aie tout compris, mais le texte m’a parlé. Dieu son auteur a donné vie au texte et la parole me touche et je peux alors la partager. J’aime me donner le temps de la préparation et de la maturation de la prédication. Parfois les activités pastorales trop nombreuses créent une frustration certaine mais il faut demeurer vigilant à cet égard. L’actualité, les visites  aux membres, l’étude du texte, la curiosité personnelle face au texte, le désir de ravir son public, de le réjouir (de l’édifier) sont des éléments qui me semblent entrer dans la préparation de la prédication.

Vous avez travaillé ces dernières années à un poste de responsable des communications, quel impact et quelle utilité peuvent avoir les sciences de la communication dans l’art de prêcher ?
Pour ce qui me concerne, l’art de prêcher relève d’abord presque d’une « pulsion », d’un besoin de dire, de raconter cette bonne nouvelle, de communiquer cette espérance sans laquelle je ne pourrais pas continuer à vivre. Certes on peut posséder l’art du bien parler « dans le sang » (attention on peut avoir la tchatche, l’expression facile et parler pour ne rien dire ; ou ne rien prophétiser ce qui revient au même. Dans ce domaine il  ne faut pas se faire de grandes illusions. Si on n’a rien n’à dire, de la part du Seigneur,  ça va s’savoir). On peut donc avoir des dispositions naturelles pour l’art oratoire ou se former à cela. L’un n’exclut pas l’autre du reste. Il y a un professeur qui faisait répéter les textes avec un stylo entre les dents ! Mais je crois qu’il faut surtout  avoir envie. Au-delà on se sent presque contraint, comme habité, hanté,  le mot est peut-être un peu fort mais on se sent comme « possédé » ; d’autres diront appelé (à cet égard l’expérience de l’apôtre Paul n’est pas singulière, 1 Corinthiens 9.16). De plus, il faut aimer les gens, surtout aimer le public, l’assemblée,  voir en eux et en chacun d’entre eux  quelqu’un pour qui le Seigneur a donné sa vie. Cela vous amène à vous enquérir de leurs  besoins, de leurs préoccupations, à vous intéresser à qui ils sont vraiment. Les techniques de communication sont fort utiles mais il faut surtout aimer les gens, il faut avoir envie de dire quelque chose qui ne vous appartient pas (car parler de soi, c’est pas ça l’important) mais ce que Dieu a fait pour soi et ce qu’il est, on ne s’en lasse pas et il est rare que vous n’attiriez pas l’attention quand l’autre sent que vous êtes sincère.

Vous avez écrit un livre émouvant qui témoigne des épreuves familiales que vous avez vécues et de votre combat depuis de longues années contre la maladie. Le fait d’être passé par ces épreuves a-t-il changé votre manière de prêcher ?
Certainement qu’on ne sort pas indemne d’une lutte avec l’Ange, d’une agonie qui vous amène à expérimenter des situations limites. On en sort boiteux, pas très viable… Oui j’ai écrit un texte à ce sujet  publié chez l’Harmattan2. Il ne s’agit pas pour moi d’un simple coming out ou de  donner dans le compassionnel, mais là encore, après être passé par différents  stades : refus, haine, doute, écœurement… bref, après avoir connu  toute la palette  des  sentiments  négatifs que peuvent faire naître le fait de souffrir de par la cupidité, l’irresponsabilité des hommes, il s’agit bien là pour moi de « prédication ». C’est-à-dire qu’au sein de la souffrance et de la désespérance, la parole de Dieu est « une ancre sûre et solide » (Hébreux 6.19) qui retient le frêle esquif du naufrage et de cela nous avons voulu témoigner, « le prêcher ». Oui, pour sûr,  les épreuves changent la façon d’aborder la prédication. Non pas « le fait d’être passé par ces épreuves », mais le fait de passer par l’épreuve (c’est de l’ordre d’un présent continu…), cela vous chamboule. Quand vous avez vécu l’exclusion, la suspicion, l’isolement, la désocialisation, la clandestinité, la souffrance, quand vous vous êtes identifié à ceux que l’on chassait à l’époque en certains endroits à coups de (« roches »), à coups de pierres dans certains quartiers,  oui ça change votre façon de prêcher. Vous n’avez pas le choix, ou alors oui il faut choisir… ou devenir meilleur ou devenir très, très méchant… Vous devenez extrêmement sensible à la peine, à la souffrance des autres, vous comprenez sans grand discours ce que ressentent les exclus, les sans voix, les faibles, les gueules cassées et vous comprenez mieux ce que tous « les damnés de la terre », ce que tous les misérables rencontrés par Jésus éprouvaient lorsqu’il s’approchait d’eux et leur disait : « que puis-je faire pour toi ? ». Ce qui marque ma prédication c’est la complicité que j’ai toujours eue avec mon épouse qui m’encourageait à « délivrer » un message empreint de bonheur, un message positif, rempli d’espérance  et quand dans ses yeux je voyais s’allumer la petite flamme d’une jubilation que je lui connaissait bien, je savais que j’avais partie presque gagnée ! Eh oui, quand vous avez la chance d’avoir en tant que prédicateur une épouse et des enfants qui vous accompagnent régulièrement, ils deviennent des critiques très exigeants. La prédication c’est un art, c’est une vie, c’est une envie, c’est du labeur mais c’est du bonheur. Un proverbe chinois  ne dit-il pas qu’il reste toujours un peu de parfum sur les mains de celui qui  est disposé à en offrir quelques précieuses gouttes   !

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 19 octobre 2010
1 Daniel Milard est pasteur de l’Eglise adventiste du septième jour et théologien, diplômé en sciences philosophiques et politiques. Il est également praticien en relation d’aide. En plus de nombreux articles, il a notamment publié un recueil de prédications publiques : Vivre mieux , vivre plus avec Jésus c’est possible, Fort-de-France, Absalon, 2000 ; et va faire paraître en novembre : L’actualité de l’Evangile au cœur du monde socio- politique et médiatique aux Antilles-Guyane, Présence et dialogue d’un théologien adventiste, Fort-de-France, Aka, 2010. Pour tout contact : milard.daniel@hotmail.fr.
2 Vivre sous la férule du sida, Combats et itinéraire d’une famille aux prises avec la maladie (préface du Dr. Guy Sobesky et du Pr. Jean Ansaldi), Paris, L’Harmattan, 2000.

Black preaching

Par Gabriel Monet

On ne peut rester indifférent en écoutant une prédication qui rentrerait dans le cadre de ce qu’on appelle communément le black preaching. Il existe évidemment une grande variété de manières de prêcher, mais le black preaching est reconnaissable entre tous. Comment peut-on le définir ? Quelles sont ses caractéristiques ? Et que peut-on en retenir pour qui réfléchit à l’art de prêcher ?

Comme le dit Clifford Jones, « il est difficile de clairement définir exactement ce qu’est le black preaching »1. Et Jones de raconter comment il commence le cours qu’il donne sur le black preaching. Il fait voir et écouter à ses étudiants trois prédications de trois des plus grands black peachers Américains. Or, ils ont chacun un style finalement très différent, ce qui rend les étudiants dubitatifs, mettant en évidence que le black preaching est loin d’être monolithique. « La vérité est que le black preaching n’est pas quelque chose que les black preachers se préparent à faire, ils le font, c’est tout. [...] C’est quelque chose qui s’expérimente et qui se vit, et on le reconnaît quand on l’entend »2. Pour Calvin Rock, le black preaching est en effet « une réalité identifiable. Son énergie et son imagerie en font quelque chose d’unique à la proclamation de l’Evangile. C’est une forme d’art né dans la foi, enraciné dans l’amour, conduit par l’espérance, formé dans l’épreuve, nourrit par la douleur, soutenu par la souffrance, authentifié par le temps »3. Il ajoute que le black preaching est beaucoup plus qu’un style, il est porteur d’un contenu avec une ferveur particulière pour faire ressortir ce que les Ecritures disent de la justice, de la dimension sociale du salut. Ce type de prédication affirme la dimension politique de l’Evangile. En effet, « l’histoire de la prédication afro-américaine a rarement été abstraite et théorique. Elle se centre plutôt sur les réalités de la vie, donnant aux auditeurs l’espoir et la volonté dont ils ont besoin pour vivre dans un environnement souvent hostile »4. C’est ainsi qu’on peut aussi dire que les prédicateurs noirs-américains prêchent dans la tradition des prophètes de l’Ancien testament, mettant souvent en question des structures injustes et invitant à l’affranchissement de politiques inadaptées. Ce qui ne les empêche néanmoins pas d’avoir une approche très pastorale, apportant un baume à des auditeurs faisant face à des conditions parfois désespérées.

Ainsi, parmi les caractéristiques spécifiques au black preaching, deux des plus évidentes sont le fait que Dieu s’identifie avec ceux qui souffrent ou sont opprimés, et que ceux-ci pourront accéder en fin de compte à la délivrance. Certaines Eglises ou certains théologiens sont résistants à cette dimension socio-politique de la prédication et s’appuient notamment pour cela sur le fait que Jésus a refusé de lutter contre le pouvoir romain, ou encore sur l’insistance de Paul pour qu’Onésime retourne chez Philémon pour y être son serviteur sinon son esclave. Peut-on distinguer là une directive divine invitant à une acceptation passive de l’injustice ? Il n’en est rien, comme John Howard Yoder l’affirme, ces attitudes doivent être vues au regard de « l’absence d’alternatives »5. Jésus et Paul ont poussé la cause de la justice jusqu’où leur époque leur a permis d’aller, et cela justifie donc d’avoir une approche qui intègre cette dimension sociale de la foi.

Clifford Jones retrace les grandes étapes de la réflexion autour de la notion de black preaching. Ce n’est que récemment que l’on s’est penché véritablement sur ses caractéristiques. En 1970, Henry Mitchell publie un ouvrage qui posera les bases et les fondements de ce que l’on considère comme étant le black preaching. Son livre intitulé précisément Black Preaching, contient entre autres un survol de l’histoire de la prédication noire-américaine. Ce travail, actualisé une vingtaine d’années plus tard continue d’être la référence à laquelle toutes les autres publications se mesurent6. Mitchell a continué son travail de pionnier en la matière avec un second livre majeur, Celebration and Experience in Preaching, dans lequel il définit et analyse l’élément irrépressible qu’est la célébration dans le black preaching7. Franck Thomas, l’ami et le protégé de Mitchell en a rajouté une couche en ce sens avec son livre They Like to Never Quit praisin’ God8, dans lequel il poursuit la réflexion sur le rôle de la célébration dans la prédication, concluant que toute bonne prédication, et pas seulement le black preaching, a pour vocation d’intégrer cet élément de la célébration. Mais Calvin Rock précise l’intention de cette célébration : « Le vrai black preaching n’a pas à mendier les « amens » et n’est pas dépendant d’effets théâtraux. Il utilise un langage imaginatif et des inflexions vocales pour dire une histoire, mais toujours d’une manière qui mette au centre de l’attention le texte biblique et non la mécanique ou le charisme de l’orateur. Le black preaching est instructif, non exhibitioniste ; célébratif, non carnavalistique ; animé, non théâtral ; vibrant, non véhément. Il est sensible aux enjeux sociaux, mais il n’est pas un Evangile social ; il est concerné par la proximité, mais enraciné dans l’ultime »9.

Il est clair que chacun doit garder son style propre concernant les formes, et privilégier l’approche sur le fond qui lui semble importante. Le black preaching n’a donc pas pour vocation à être modélisant pour tout un chacun, a fortiori pour ceux qui n’ont pas le profil de devenir black preachers. Ceci étant, il me semble intéressant de relever quelques principes, mis particulièrement en valeur par le black preaching et qui pourraient être utiles à toute prédication. Bien sûr, selon comment il est proposé et vécu, le black preaching est parfois critiquable, notamment quand il s’apparente à un spectacle comme une fin en soi. Mais de son essence, de ses définitions et de ses caractéristiques, j’ai donc envie d’y discerner des points positifs et instructifs.

Il y a d’abord cet accent sur l’adaptation à la culture de l’auditoire. Comme l’exprime Henry Mitchell, le black preaching « n’est pas la promotion d’une culture particulière mais l’insistance que le prédicateur prenne en compte et s’exprime en fonction de la culture de la congrégation »10. Il est clair que tout prédicateur gagnera à traiter de sujets et adopter un style qui sera en phase avec la culture des auditeurs.

L’approche sociale et prophétique de la prédication est aussi un facteur marquant qui ne laisse pas indifférent. La Bible contient un message qui est appelé à être actualisé dans le contexte dans lequel celui-ci est prêché. C’est donc la suite logique de la prise en compte de la culture, afin de traduire socialement et contextuellement les conséquences du message partagé.

Par ailleurs, la dimension de la célébration du black preaching, même sil n’est pas modélisable par tous et pour tous, reste une valeur-clé associée à l’acte de prêcher. L’aptitude à être dans cette dynamique d’enthousiasme, de fête, de louange et d’exaltation, quand elle dirigée vers Dieu et qu’elle a pour but de le glorifier est un rappel que toute prédication, si elle s’adresse bien sûr à des hommes qui parlent de la part de Dieu est aussi et d’abord un acte d’adoration intégré à un culte.

On peut encore mentionner l’interaction qui me semble très en phase avec les défis contemporains de la prédication, même si selon les prédicateurs, les formes de l’interaction mise en œuvre pourront beaucoup varier.  La passion est aussi une valeur appréciable et appréciée qui donne de la vie à la prédication et qui contribue à ce que le message soit vivifiant. Enfin, l’importance de l’appel, même s’il ne sera pas toujours aussi directif, démonstratif et radical selon le profil de chacun, est un élément fondamental de toute prédication. Quelles qu’en soient les formes et les modalités,  une invitation adressée aux auditeurs à se positionner et s’engager pour répondre au message divin contenu dans la Bible est un impératif homilétique.

Je ne serai jamais un black preacher, mais j’apprécie cette approche de la prédication quand elle est faite avec talent et équilibre. De plus, tout en assumant et me réjouissant des différences qui existent grâce à la variété des approches de la prédication, je ne pense inutile d’essayer de distinguer dans des approches qui ne correspondent pas à sa pratique, ce qui néanmoins peut enrichir son propre regard sur l’art de prêcher. 

1 Clifford Jones, Preaching with Power. Black Preachers Share Secrets for Effective Preaching, Washington, General Conference Ministerial Association of Seventh-day Adventists, 2005, p. v.
2 Ibid., p. vi.
3 Calvin Rock, « Black SDA Preaching. Balanced and Binding or Betwixt and Between ? », Ministry. International Journal for Pastors 73 (2000/9), p. 5.
4 Clifford Jones, op. cit., p. v.
5 John Howard Yoder, The politic of Jesus, Grand Rapids, Eerdmans, 1972, p. 178.
6 Henry Mitchell, Black Preaching. The Recovery of a Powerful Art, Nashville, Abingdon Press, 1990. Ce livre rassemble en fait son premier livre Black Preaching réactualisé auquel on a ajouté les conférences que Mitchell a donné à Yale en 1974, publiées en 1977 sous le titre The Recovery of a Powerful Art. Ces deux ouvrages rassemblés ici traitent des rapports entre la prédication et la culture.
7 Henry Mitchell, Celebration and Experience in Preaching, Nashville, Abingdon Press, 1990.
8 Frank Thomas, They Like to Never Quit Praisin’ God: The Role of Celebration in Preaching, Cleveland, Pilgrim Press, 1997.
9 Calvin Rock, op. cit., p. 9.
10 Henry Mitchell, Black Preaching, op. cit., p. 14.

Logos, pathos, ethos

Par Gabriel Monet

Prêcher, c’est partager la parole de Dieu. C’est aussi convaincre les auditeurs que cette parole de Dieu peut éclairer nos vies et donner du sens à nos existences. C’est encourager tout un chacun à mettre en œuvre cette parole par des choix concrets qui contribuent à une vie en conformité avec les valeurs de la Bible. Pour que la prédication atteigne ces objectifs, il convient donc de prêcher avec persuasion. Or, depuis Aristote, on considère qu’il existe trois pôles pour réussir à transmettre un message avec persuasion : le logos, le pathos et l’ethos. Ces trois notions centrales de la rhétorique classique grecque et latine sont résumées par Cicéron lorsqu’il dit que la rhétorique consiste à « prouver la vérité de ce qu’on affirme, se concilier la bienveillance des auditeurs, éveiller en eux toutes les émotions qui sont utiles à la cause ». Ainsi le logos peut générer une forme d’adhésion par le raisonnement, le pathos contribue à persuader par le biais des émotions, alors que l’ethos suscite une adhésion en lien avec l’identification que l’auditeur ressent vis-à-vis du prédicateur qu’il sent crédible et en qui il a confiance. Trouver un équilibre entre ces trois pôles dans une prédication peut donc contribuer à un message qui persuade. J’ai eu l’opportunité récemment de développer ces idées dans une vidéo publiée par Logoscom et accessible sur ce blog en cliquant ici. J’ai profité de l’occasion pour aller plus loin et développer ces enjeux intéressants et importants pour l’homilétique et rédiger un article sur la question. Pour accéder au texte de cet article intitulé « Prêcher avec persuasion », rendez-vous dans la rubrique « article » ou cliquez ici.

Actes 17.11 : Prêcher c’est encourager l’examen des Ecritures

Par Gabriel Monet

On entend parfois dire que le seul moment où les croyants ouvrent leur Bible, c’est au moment de la prédication ! Si cette affirmation n’est certainement pas vraie pour tous ceux qui lisent et étudient régulièrement la Parole de Dieu, elle l’est certainement pour un bon nombre de personnes… Et même, faudrait-il encore que ces auditeurs aient une Bible avec eux au culte ; que le ou les textes bibliques ne soient pas projetés sur un écran ; ou enfin que les prédicateurs invitent effectivement les auditeurs à ouvrir leur Bible ! Evidemment, ce qui compte n’est pas tant le geste physique d’ouvrir la Bible qu’un lien qui encourage l’examen véritable, sincère et ouvert au message contenu dans les récits et discours bibliques.

Dans le chapitre 17 du livre des Actes, on trouve le récit des prédications de Paul à Thessalonique, à Bérée et à Athènes. Si ces prédications suscitent l’adhésion de certains et le rejet d’autres, la réaction des Béréens est marquante et contient une information très intéressante qui peut devenir modélisante pour la prédication encore aujourd’hui. En effet, dans Actes 17.11, on peut lire que les Béréens « accueillirent la parole avec une entière bonne volonté, et chaque jour ils examinaient les Ecritures pour voir si ce qu’on leur disait était exact ». On voit donc que la prédication de Paul encourage l’examen des Ecritures. En d’autres termes, il y a une vie après la prédication, une vie spirituelle bien sûr, une vie d’étude de la Bible. Ce verset peut être une invitation pour tout prédicateur à encourager les auditeurs à prolonger la prédication dans l’étude de la Bible.

Deux pistes peuvent être envisagées pour susciter ce désir de la part des auditeurs. Tout d’abord, même si cela semble aller de soi, la prédication devra avant tout être biblique et donc s’appuyer sur la lecture, l’interprétation, et l’actualisation d’un ou plusieurs textes tirés des Ecritures. C’est dans la mesure où le texte est rendu vivant et pertinent pour aujourd’hui que les auditeurs auront alors à cœur de retourner examiner ce texte ou un autre qui nourrira leur vie spirituelle. Si notre manière d’appréhender le texte biblique n’est pas porteuse de sens, quel intérêt des personnes qui n’ont peut-être pas les outils et la formation des prédicateurs pourraient-ils trouver à examiner à leur tour la Bible ? Une deuxième piste pour encourager les auditeurs des prédications à étudier leur Bible, c’est d’éveiller leur curiosité, leur donner envie de voir si ce qu’on leur dit est exact. On pourra ainsi, en prêchant, ouvrir des portes, lancer des questions, provoquer la réflexion, surprendre, ou suggérer des lectures qui pourront être un prolongement ou un complément au message prêché. C’est en partie dans la mesure de l’intérêt et de l’amour que le prédicateur porte à la Bible qu’à son tour l’auditeur aura envie et appréciera le contact avec les Ecritures.

Il existait un temps (notamment au Moyen Age) où les prédicateurs et autres personnes ayant des connaissances sur la Bible gardaient ce privilège pour eux, interdisant même la lecture de la Bible à tout un chacun. En effet, c’était soit-disant un moyen de préserver leur autorité en ne laissant personne les contredire dans leurs interprétations de la Bible. A l’heure de Google et Youtube où en un clic on trouve tout ou presque, même si le pire côtoie le meilleur, l’autorité d’un prédicateur ne dépend plus de son attitude de rétention de l’information mais au contraire de la profondeur et de la pertinence avec laquelle il va « faire parler » la Bible. Et tant mieux s’il suscite le désir des auditeurs d’aller vérifier si ce qu’il a dit est conforme aux Ecritures.

Certes, l’art de prêcher est suffisamment complexe pour ne pas alourdir la tâche du prédicateur. Mais si celui-ci garde à l’esprit qu’un des buts de la prédication est de donner envie aux auditeurs de fréquenter leur Bible, à n’en pas douter, cette prédication ira dans le bons sens ! Puissions-nous avoir des auditeurs, qui tels les Béréens, examinent chaque jour les Ecritures… Mais n’a-t-on pas en partie les auditeurs que l’on mérite ?

 

Amen

Par Gabriel Monet

Traditionnellement, une prédication s’achève par un petit mot récurrent : Amen. Il est souvent prononcé par le prédicateur ; il est parfois repris par l’assemblée. Or, il est légitime de s’interroger sur son sens et sur la pertinence de sa présence en postlude au message prêché.

Amen est un mot d’origine hébraïque qui signifie « en vérité », ou « ainsi soit-il ». L’Ancien Testament offre quatorze occurrences de cette formule (Deutéronome 25.15 ; Psaume 106.48, etc.). Ce mot a peu à peu pris un caractère liturgique. Amen « est utilisé pour appuyer un espoir ou un vœu, mais aussi plus spécifiquement pour confirmer une bénédiction, un serment ou une prière que l’on a entendus »1. Au temps du Christ, il était usité à la synagogue. « L’assemblée saluait de l’Amen la louange ou la lecture de la loi. Jésus et ses apôtres ont donc trouvé dans le culte de la synagogue l’Amen rituel, liturgique, condensant tout ce que la congrégation veut exprimer de sincérité, de ferveur et de soumission dans la prière ou la louange. De la synagogue, Amen est tout naturellement passé dans le culte chrétien, où il se perpétue comme le mot liturgique le plus riche et le plus universel »2. Il est intéressant de noter que dans le langage religieux, Amen souligne l’acceptation de la révélation plutôt que la révélation elle-même. Jésus l’emploie lorsqu’il veut souligner le caractère d’autorité divine de ses paroles. « Le Christ, proclamé l’Amen, est le Christ reconnu et acclamé comme l’incarnation même de la vérité »3.

Si le mot Amen exprime donc une forme d’adhésion sincère et une reconnaissance de la vérité, je trouve bonne cette habitude de dire Amen à la fin d’une prédication. Ce mot devient l’expression pour le prédicateur de l’authenticité de son cœur, de la sincérité de ses paroles, du désir que la Parole ne reste pas morte mais soit une parole vivante qui porte du fruit dans la vie de tous. Par ailleurs, pour les auditeurs qui le souhaitent, répondre à la prédication par un Amen devient également l’expression d’une forme d’acceptation du message et un premier pas dans l’engagement à vivre et incarner la Parole reçue. Parce que l’Amen définit le Christ lui-même, ce mot en conclusion d’une prédication peut aussi être l’expression du désir de confier au Christ le fait que la Parole entendue s’accomplisse dans nos vies.

Parler de l’usage du mot Amen dans la prédication amène inévitablement à dire quelques mots de son emploi au cours de la prédication. Il est des contextes où les auditeurs ponctuent certaines phrases du prédicateur par de joyeux Amen. Au point que parfois le prédicateur construit ses phrases avec emphase pour susciter un Amen de l’assemblée. Il arrive même que le prédicateur lance lui-même un Amen interrogatif qui invite à un Amen de réponse de la part de l’auditoire. Il est clair qu’il y a là une dimension culturelle qu’il convient de prendre en compte et de respecter. Sans être un promoteur de cette habitude, mais sans la condamner, je souhaite simplement exprimer ici le risque qui peut exister à entrer dans une sorte de course aux Amen. Le prédicateur, en cherchant à obtenir le plus de réactions possibles des auditeurs risque de se décentrer de la Parole de Dieu qu’il est censé prêcher. Après une phrase forte ou profonde qui touche l’assemblée, que certains expriment leur adhésion à ce qui vient d’être dit par un Amen ne me dérange pas. Entrer dans une quête aux Amen me semble par contre plus discutable.

De la même manière que Jésus ouvrait comme une parenthèse avant certaines de ses paroles importantes par la formule « Amen, Amen, (en vérité, en vérité,) je vous le dis » ; en disant Amen à la fin du sermon, le prédicateur ferme comme une parenthèse donnant un caractère particulier à la parole prêchée. Dans la liturgie juive, ce n’est pas le prêtre ou le lecteur de la bénédiction qui disait Amen, mais bien l’assemblée qui accueillait cette bénédiction ou cette parole par un Amen. Je trouve intéressant de rappeler cela car quand le prédicateur dit Amen à la fin de son message, non seulement il affirme la sincérité de ce qu’il a partagé, mais plus encore, il exprime que les paroles prêchées ne sont finalement pas (seulement) les siennes, mais celles de Dieu. En disant Amen, il accueille d’abord lui-même la Parole de Dieu, se plaçant comme le premier auditeur du message divin dont il n’a été qu’un relais. Je laisse le mot de conclusion à Karl Barth qui, s’adressant aux prédicateurs, affirme : « Le dernier mot : amen, est, dans notre faiblesse, une consolation. C’est bien parce que nous croyons que la Parole de Dieu est la vérité que nous avons tenté d’en rendre témoignage. Cet amen nous apaise et nous appelle, dans la confiance, au travail de la prochaine prédication »4.  

1 Geoffrey Wigoder (éd.), article « Amen », in : Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Paris, cerf, 1993, p. 57-58.
2 Etienne Causse, article « Amen », in : Alexandre Westphal (éd.), Dictionnaire encyclopédique de la Bible, Valence, 1973, p. 39-40.
3 Ibid., cf. Apocalypse 3.14, 2 Corinthiens 1.20.
4 Karl Barth, La proclamation de l’évangile, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1961, p. 90.

Prêcher avec imagination prophétique

Par Gabriel Monet

Le 28 août 2010 à la faculté de Zurich avait lieu un colloque sur les rapports entre « urbanité et religiosité ». Participant à cette rencontre, j’ai eu le plaisir d’être stimulé dans ma réflexion par les nombreux intervenants sur la manière de vivre sa foi dans la ville, avec tous les défis que cela représente. L’après-midi, un atelier animé par David Frenchak et Carol Ann McGibbon a particulièrement attiré mon attention : « L’art de prêcher avec imagination prophétique ». C’est en fait le titre d’un cours entier que donnent ces professeurs de théologie à Chicago dans un Institut (appelé SCUPE) qui s’est spécialisé pour former des leaders en vue de ministères urbains. Qu’est-ce donc que prêcher avec imagination prophétique ?

D’entrée David Frenchak affirme que ce n’est pas la seule manière de prêcher mais juste un modèle parmi d’autres. Souvent, affirme-t-il, une prédication est l’affirmation d’une vérité qui est accueillie comme telle par les auditeurs. La prédication prophétique cherche une approche différente en développant la dimension dramatique, voyant presque la prédication comme une pièce de théâtre. Il s’agit presque de jouer (play a le double sens en anglais pouvant être traduit à la fois par le verbe « jouer » et par le nom « pièce de théâtre ». La prédication avec imagination prophétique s’appuie sur deux scènes qu’il convient de choisir, l’une dans la Bible, l’autre dans l’actualité. Il faudra ensuite développer ces deux scènes en quatre actes qui vont devenir quatre étapes de la prédication. Le prédicateur est à la fois l’auteur, le réalisateur, le producteur, l’acteur ! Le fait de considérer la prédication comme un « drama » donne beaucoup de liberté (le mot drama est difficilement traduisible, il évoque en tous cas une dimension tragédique). C’est d’ailleurs parce que la vie est un « drama » dans lequel on fait des choix, bons ou mauvais, que nos prédications peuvent avoir cette même approche. D’ailleurs, on ne sait pas où vont les gens dans leurs têtes quand on prêche. Or, le « drama » active leur imagination : le but est que les gens « décollent », et qu’étant stimulés, ils laissent le Saint-Esprit agir dans leurs vies. C’est en effet pour David Fenchak inhérent à sa définition de la prédication : « Prêcher est un acte d’adoration qui glorifie Dieu au travers de la proclamation de l’Evangile et qui prépare les cœurs, les esprits et les corps des adorateurs pour la venue du Saint-Esprit ».

Quels sont donc les étapes de la prédication avec imagination prophétique ? Voici les quatre actes proposés. Dans l’acte 1, il s’agit de présenter sur une scène tirée de la Bible et de la raconter en se plaçant en tant que spectateur et observateur. Parce que les choix sont connectés aux émotions, il s’agit de mettre l’accent dans le récit sur la dimension dramatique, sur les émotions que ressentent les personnages. Ce premier acte n’élimine en rien un travail exégétique sur le texte, mais il n’en sera pas fait écho directement, l’étude approfondie du texte permettant d’éclairer la narration qui en sera faite. On passe alors à l’acte 2, qui consiste à choisir et présenter un fait d’actualité qui se relie avec le texte biblique. Cela demande du temps et de la discipline, et cela implique de lire le journal en tant que théologien. Il s’agit même d’une certaine manière de faire l’exégèse du fait d’actualité, et de vérifier et recouper l’information, d’enquêter sur le contexte, etc. Dans l’acte 3, l’idée est de revenir à la scène biblique pour chercher dans le texte en quoi consiste la « bonne nouvelle » qui y est contenue. Comme dans toute bonne prédication, il ne faut avoir qu’un seul thème, et ce thème doit concerner Dieu et non les hommes ou la société. Qu’est-ce que ce texte dit sur Dieu. Le but est d’arriver à une simple affirmation sur Dieu. On peut alors passer à l’acte 4 qui laisse une part à l’imagination. Il s’agit en effet d’imaginer ce que Dieu peut avoir à dire sur notre thème dans notre contexte particulier : en quoi la « bonne nouvelle » sur Dieu mise en évidence dans le texte biblique peut éclairer la scène d’actualité et notre vie ? D’une certaine manière dans l’acte 3 on répond à la question « où était Dieu ? », alors que dans l’acte 4 on répond à la question « où est Dieu aujourd’hui ? ». 

Cette approche de la prédication avec imagination prophétique mériterait bien entendue d’être approfondie, et on aimerait en écouter quelques exemples pour mieux mesurer ce qu’elle est et son impact. Toujours est-il que cette présentation succincte a le mérite de stimuler notre réflexion sur l’art de prêcher et nous invite à sortir des sentiers battus. Comme l’affirme David Fenchak : La vie est un « drame » et la Bible est à propos de la vie ; c’est pourquoi la Bible présentée de façon « dramatique » peut donner du sens à la vie !

 

 

« Inventer des formes nouvelles de prédication »

Par Gabriel Monet

Interview de Jean Hassenforder

Jean Hassenforder, vous êtes depuis longtemps un observateur et un acteur à votre manière de la vie religieuse, quel est votre regard sur la prédication ?
Je partirai ici d’une expérience qui m’a amené, au long des années, à fréquenter des communautés de différentes dénominations. La place de la prédication est plus ou moins grande. Elle occupe traditionnellement une place majeure dans le culte protestant : enseignement ou exhortation autour de la parole biblique dans des séquences assez longues (une demi-heure souvent). La place de l’homélie a été revalorisée dans la messe catholique depuis le Concile Vatican II où la première partie est un temps largement consacré à la Parole biblique avec des lectures successives prévues dans un temps liturgique. Cependant l’homélie y est bien plus courte (10 à 15 minutes). La personnalité du prédicateur, qui induit une communication de son expérience spirituelle dans une forme donnée, compte beaucoup. J’ai deux souvenirs forts : un prêtre qui donnait une grande importance à la prédication dans une expression culturelle accessible (les années 65) ; un pasteur qui exprimait un message témoignant de son expérience spirituelle dans un temps relativement long, mais dans un style imagé, une conversation intérieure qui soutenait l’attention (les années 75). Dans les deux cas, avec mon épouse, nous avons reçu de ces prédications une réponse à nos aspirations spirituelles, ce qui impliquait aussi, que, pour nous, elles s’inscrivaient dans une conception de Dieu qui nous correspondait. En dehors de ces deux expériences, dans ce qu’on a entendu au long des années, il y a eu parfois de l’excellent, du moins bon, une part importante de médiocre et, de temps en temps, selon les lieux, de l’inacceptable. Cette perception de médiocrité, c’est-à-dire de non réponse à une attente, résulte d’un déjà dit, déjà entendu, sans ouverture nouvelle, sans relation avec la question du moment, avec souvent à l’arrière-plan, un univers mental en complet décalage par rapport à ce qu’on vit et pense. Ceci est dit sans prétention, car je sais que nous sommes appelés, pour recevoir, à écouter avec ouverture d’esprit, mais on ne peut néanmoins sous-estimer la pertinence de l’émetteur. On peut tirer du retour de cette expérience, une remarque qui me paraît importante. La prédication n’est pas seulement importante par ce qu’elle est censée apporter, mais aussi parce qu’elle donne le ton et qu’elle est ainsi un marqueur d’appréciation générale. En effet, la liturgie est souvent répétitive et ne change pas ou peu de semaine en semaine alors que la prédication est différente à chaque fois et a donc une influence sur le ressenti de l’ensemble de la célébration.

Vous vous intéressez à l’innovation dans les Eglises, et dans votre réflexion vous avez des hésitations sur l’adéquation entre les formes classiques de prédication et la mentalité de nos contemporains. La prédication aurait-elle besoin d’être inculturée ?
La prédication est une pratique d’autant plus naturellement reçue et acceptée qu’elle s’inscrit dans une forme à laquelle on consent. Durant ces dernières décennies, la culture a changé en profondeur. Si nous faisons la distinction entre notre besoin et notre désir de participer à une expression collective de la foi et la forme que cette expression prend, notre attitude vis-à-vis de la prédication est appelée à changer elle aussi. Certes, on peut s’interroger sur ses objectifs : enseignement, exhortation, regard sur la vie pratique, méditation débouchant sur un temps de prière… On peut également se demander selon quel registre elle s’exerce. Par exemple fonctionne-t-elle majoritairement sur le registre de l’évocation d’une expérience personnelle (le témoignage, le partage du vécu) ou bien sur celui de la communication d’une pensée davantage conceptualisée ? L’intervention personnelle se prête bien à une expression qui valorise l’émotionnel, l’expression du vécu (le témoin, le poète, le conteur, le prophète, le « mystique », l’orateur politique ou religieux). Même là cependant, on peut, dans certains cas, souhaiter que ces expressions s’intègrent dans un cadre plus familier, plus intime, plus convivial. Lorsqu’elle se donne un objectif prioritairement didactique, la forme actuelle de la prédication se rapproche de l’enseignement magistral. A travers nos recherches sur la pédagogie et plus généralement sur la communication, nous constatons que ce mode de transmission ne va pas de soi. Aujourd’hui, une analyse des situations pédagogiques appelle une diversification des modes de communication : enseignement magistral dans certains cas, mais aussi de plus en plus échanges en petit groupe et travail personnel. Et, bien sûr, les nouveaux médias ont une place croissante dans ce dispositif. Certes, dans la majorité des cas, la répartition des élèves en classe, encore dominante aujourd’hui dans l’enseignement, se traduit par une place importante du discours de l’enseignant. On notera que ce discours n’est pas néanmoins à sens unique, qu’il suscite un dialogue ou des expressions collectives.

En d’autres termes, la prédication peut de plus en plus difficilement catalyser une expression collective de la foi ?
Il y a aujourd’hui une évolution vers le développement du choix et la prise de conscience de la nécessité de l’individualisation. Désormais, les personnes peuvent avoir accès à des ressources de plus en plus variées. La prédication n’est plus qu’une ressource parmi beaucoup d’autres. Elle peut donc souffrir de la comparaison avec des ressources plus pertinentes. Il en résulte une impression de médiocrité. De plus, face à des publics de plus en plus diversifiés dans leurs itinéraires culturels et spirituels, un message unique, voire uniforme, peut difficilement répondre à un ensemble de préoccupations et de questionnements de plus en plus variés.  A travers la qualité d’une personnalité, un message commun peut être reçu, mais cela requiert un talent de plus en plus grand. 

Pour vous l’innovation passe notamment par l’interactivité ?
Le changement majeur en matière de communication advient aujourd’hui dans le secteur des médias. Il ne comporte pas seulement l’apparition de nouveaux modes de communication, mais une interactivité croissante. L’interactivité est une caractéristique majeure des réseaux. Ainsi la communication à sens unique est de moins en moins supportée. Or, de ce point de vue, la prédication actuelle apparaît comme un héritage d’une société et d’une église dirigée d’en haut, de haut en bas. Si cette situation a commencé à évoluer, la révolution des médias la rend archaïque. Quand on y réfléchit, la prédication est le produit d’une voix unique, sans réciprocité, c’est-à-dire sans expression en retour. C’est dire combien le ressenti est parfois insupportable lorsqu’une expression théologique hautement contestable s’impose sans possibilité de dialogue. Peut-on cautionner une telle situation ? On notera que, dans les médias, la plupart des interventions politiques ne s’expriment plus en terme de discours unilatéral, mais dans des conversations entre interviewé et intervieweur, plus ou moins dialoguées.

Le besoin d’interactivité est-il une invitation à susciter de nouvelles manières de prêcher ?
Manifestement, nous sommes appelés à inventer des formes nouvelles. De fait, ce n’est pas seulement la prédication qui est en question. La prédication fait partie d’un système d’expression et de communication. C’est l’ensemble du système qui est remis en cause. Les formes actuelles sont contestées. Elles sont un héritage d’une chrétienté hiérarchisée. Elles sont impuissantes par rapport à l’innovation technologique. Déjà, il y a plusieurs décennies, des recherches en sciences sociales avaient montré aux Etats-Unis que des ménagères évoluaient dans leur comportements à travers des discussions de petits groupes bien davantage qu’au reçu de messages extérieurs comme la publicité. C’est une occasion de s’interroger sur le fondamentaux de la communication et de la relation. Le Nouveau Testament apporte lui-même bien des réponses. Comme l’exprime Paul dans ses épîtres, l’édification mutuelle, les uns par les autres, apparaît comme une voie privilégiée. L’évolution de l’enseignement s’inscrit dans cette perspective. Très concrètement, on peut imaginer des « prédications » à plusieurs voix, sur des registres différents : transmission d’une réflexion, expression d’un vécu, et aussi des expressions dialoguées. De même, une « politique » d’enseignement implique une analyse des besoins pour la mise en œuvre d’un ensemble de ressources utilisées dans la durée pour y répondre, et l’installation d’un dialogue permanent.

Si vous êtes d’une certaine manière assez sévère vis-à-vis de la prédication dans sa forme classique, vous prônez un retour au sens originel du mot homilétique qui vient du grec homileo et qui signifie « s’entretenir avec ». La notion de rencontre est alors fondamentale.
Les partages, les échanges ont une influence considérable comme l’ont montré des recherches en sciences sociales. Dans son livre : « Le pèlerin et le converti », la sociologue Danièle Hervieu Léger montre comment aujourd’hui, la recherche d’une vérité existentielle passe par une « validation » mutuelle dans des petits groupes. On peut concevoir ensuite une remontée de ces expressions à une échelle plus vaste. Dans le monde d’aujourd’hui, les ressources sont et seront de plus en plus variées et accessibles. En regard,  des lieux de dialogue permettant de déployer la convivialité autour de ces ressources seront de plus en plus nécessaires. Ainsi, une prédication « solitaire » a de moins en moins de pertinence. L’expression et le partage de celle-ci engendre du sens. Pour nous, nous gardons en mémoire la pédagogie expérimentée par l’association « Peuple et Culture » dans des cercles de lecture : à partir d’un montage de textes, une animation permettant une évocation collective du ressenti et la construction d’interprétations. On pourrait envisager ainsi des partages collectifs à une certaine échelle conduite par une animation de qualité. Un autre angle de vue peut être adopté. Jusqu’ici, nous avons envisagé la prédication du point de vue du public. L’interpellation tourne autour du fait que, dans le cadre du dispositif dominant, ce public est souvent « captif ». Mais on peut aussi envisager la prédication comme un canal important pour l’expression des responsables d’Eglise. Une réflexion théologique s’y exprime. Comment circule-t-elle et est-elle occasion de partage et de débat ? 

Au final, vous appelez à une forme de libération de la Parole, à un élargissement de la prédication ?
Si on considère la rencontre comme une requête majeure, et socialement, et culturellement, et spirituellement, comment permettre sa réalisation dans la durée. Là aussi, le Nouveau Testament nous instruit sur les contenus de ces rencontres. A partir de là, les formes peuvent varier selon les cultures.  On a pu mettre l’accent sur l’œuvre du Saint Esprit à travers les prédications. Il peut en être ainsi effectivement. Mais cela ne doit pas nous conduire à sacraliser une forme d’expression. Le Saint Esprit est agissant à travers des modes de communication très différents. Aujourd’hui, dans une culture nouvelle, expérimentons des formes nouvelles.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 23 juillet 2010
Jean Hassenforder, docteur en sciences humaines, a participé à la création et au développement de Témoins (www.temoins.com), espace de convergence entre plusieurs courants chrétiens,  pour un témoignage en phase avec le monde d’aujourd’hui. Il en préside le groupe de recherche : étude de la nouvelle culture, analyse de la pertinence des pratiques d’Eglise, observation des processus d’innovation.

 

 

 

Prêcher avec persuasion

Par Gabriel Monet

Dans le cadre de la production de vidéos pour proposer des « conseils pour la prédication », j’ai été sollicité par Henri Bacher, de Logoscom, pour participer à cette série. J’avais eu l’occasion de mettre la première vidéo avec Matthias Radloff il y a quelques temps sur ce blog. Voici donc la deuxième, autour d’une réflexion sur une prédication qui persuade, et qui s’appuie sur les trois éléments classiques de la rhétorique que sont le logos, le pathos et l’ethos, appliqués à la prédication.