"C’est un défi que de proposer une prédication biblique, pertinente, actuelle, profonde et vivifiante. C’est pourquoi réfléchir et partager autour de l’acte de prêcher peut permettre de poser différents regards afin de mettre en perspective ce moment où la Parole de Dieu (la Bible) devient une parole vivante de Dieu qui touche les cœurs. Ce blog se veut être une petite pierre pour contribuer à ce grand édifice en incessante construction."
Troisième clin d’oeil homilétique glané en écoutant des prédications à l’occasion de la Conférence Générale des Eglises adventistes à Atlanta.
Prêcher au féminin
Trois matins en quatre jours, ce sont des femmes qui ont prêché ! Je vais faire une petite comparaison sur un point géré différemment dans deux de ces prédications, mais je voudrais d’abord faire un commentaire sur ces prédications au féminin. L’Eglise adventiste n’est pas spécialement en avance concernant le ministère pastoral féminin, et la place donnée aux femmes dans la prédication ou dans des postes clés de la direction de l’Eglise. Si à titre personnel je le regrette et que j’aimerai étendre et généraliser le ministère féminin, le désir d’une harmonisation globale sur cette question fait que la majorité de l’Eglise sud-américaine, africaine et asiatique met un frein à cette ouverture. On pourrait dire que c’est bien que l’on est donné le pupitre à des femmes. C’est vrai. Sauf quand même que si trois femmes ont prêché, elles ne seront d’après le programme en tout et pour tout que trois pour l’ensemble de cette session, ce qui représente trois prédications sur vingt-deux ! De plus, les trois ont prêché le matin à 8h, à une heure qui suscite moins d’auditeurs que les soirées, ou bien sûr le week-end ! Toujours est-il qu’il y a donc quand même heureusement des femmes pasteurs, et ces trois femmes qui ont prêché ont démontré que la prédication féminine n’a rien à envier à la prédication masculine. Dans des styles différents, elles ont su présenter des messages bibliques profonds, interpellants et vivants, avec une vraie autorité. CQFD ! Une petite comparaison donc tout de même sur deux de ces prédications. Dans deux cas, une illustration que l’ont pourrait qualifier de géographique a été utilisée. Raquel Arrais a amené la conclusion de sa prédication sur l’importance du vide nécessaire pour se laisser remplir du Saint-Esprit, en évoquant le désert d’Atacama, situé au Chili, qui est un des plus secs de la planète. Il n’y pleut quasiment jamais. Or lorsqu’il y pleut, une floraison extraordinaire y éclot. Elle a illustré cette évocation de quelques images du désert sec d’abord, puis du désert fleuri. Avec des mots appropriés, ces images ont eu un impact puissant pour que les auditeurs aient à cœur de remplir le vide de leurs vies par la présence fleurie du Seigneur. Le lendemain, Tara VinCross utilisait dans son introduction l’image des monastères des météores, dans le Nord de la Grèce. Ces monastères presque inaccessibles perchés au sommet des montagnes illustraient une manière de concevoir l’Eglise qui s’isole du monde qui est alors vu de haut et de loin. A l’inverse, à l’image de l’incarnation du Christ, nous sommes invités à nous mêler aux gens afin de pouvoir assumer notre mission de sel de la terre. L’illustration m’a paru très parlante. Cependant je trouve qu’une simple photo à l’écran aurait, comme pour le désert évoqué la veille, contribué à une évocation encore plus puissante. Certes, la narration peut stimuler des images fortes, et beaucoup sont ceux qui ont déjà vu en photos les météores, mais la projection d’une image peut parfois avoir un impact encore plus grand et peut aider à ancrer dans le cœur des auditeurs un message, qui en l’occurrence était (même sans image) pertinent et profond !
Deuxième clin d’oeil homilétique glané en écoutant des prédications à l’occasion de la Conférence Générale des Eglises adventistes à Atlanta.
Du bon usage du grec
Derek Morris est pasteur en Floride et professeur d’homilétique. Beaucoup de bonnes choses pourraient être retenues de sa prédication, mais je n’en mentionnerai qu’une : la manière dont il a utilisé quelques mots grecs et un en particulier. En effet, on peut parfois être tenté, quand on prêche, de citer des mots ou expressions bibliques dans l’original hébreu ou grec. Or trop souvent, me semble-t-il, cela n’apporte quasiment rien au message, si ce n’est éventuellement de montrer qu’on est capable de le faire. Loin de moi l’idée de décourager à l’analyse approfondie des mots, mais on peut tout à fait détailler le sens d’un terme dans l’original sans mentionner le mot en question en hébreu ou en grec qu’une infime minorité de l’assemblée pourrait connaître et qu’a priori personne ne va retenir. Le risque est grand, en faisant mention d’un mot grec, de finalement attirer l’attention vers soi plutôt que d’apporter une plus-value de sens et d’exhortation à la prédication. Je ne veux pas ici condamner tout ceux qui ont l’habitude de le faire, mais simplement orienter cette pratique vers un usage qui favorise un vrai bénéfice à l’acte homilétique. Derek Morris a prêché sur Luc 10.2 où Jésus dit aux soixante douze disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Prier donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson ». Notre prédicateur du soir a commencé à parler du début du ministère de Jésus et lorsqu’il a évoqué ce qui s’est passé juste après le baptême de Jésus, il s’est arrêté sur le fait que Jésus avait été poussé au désert (Marc 1.12). Et Derek Morris de mentionner l’original du verbe « pousser » : ekballo en grec. Mais il n’a pas fait que le mentionner, il a détaillé le sens de ce mot : ballo signifiant « jeter », et ek « au dehors ». Il a ainsi pu montrer combien Jésus avait été presque malgré lui et sous l’influence de l’Esprit amené au désert. Je ne vais pas retranscrire toute la prédication, mais Derek Morris en est vite arrivé au texte de Luc 10.2 qu’il a analysé en détail, étape par étape : l’affirmation d’une moisson abondante, la rareté des ouvriers, et enfin la nécessité de prier pour envoyer des ouvriers à la moisson. Or, arrivé à ce point, il a mentionné le mot grec que traduit « envoyer », et c’est bien entendu ekballo ! Toute la dernière partie de sa prédication était alors basée sur l’importance d’une prière qui ose demander à ce que nous soyons, à l’exemple de Jésus, « poussés, envoyés, conduits, jetés dehors… » afin de vivre notre vocation d’être des ouvriers dans la moisson. Derek Morris a non seulement éclairé le sens de ce passage en mentionnant le mot grec original, mais il l’a fait en permettant un parallèle avec Marc 1.12 que les traductions françaises ne suggèrent pas. Surtout il a su jouer avec ce mot qui est devenu un mot clé de son message, l’utilisant et le conjuguant même en l’anglicisant pour actualiser et exhorter tout un chacun à laisser le Saint-Esprit nous ekballoer là où il attend que nous soyons. Un très bel exemple afin de faire un bon usage du grec dans une prédication !
Je suis actuellement à Atlanta à l’occasion de la Conférence Générale des Eglises Adventistes du 7e jour qui a lieu du 23 juin au 3 juillet 2010. Ce grand rassemblement quinquennal rassemble des délégués du monde entier pour faire des bilans, décider des grandes orientations pour l’avenir et nommer les responsables. Le dernier week-end, plus de 60 000 personnes sont attendues dans le Georgia Dôme, lieu de la rencontre. C’est donc aussi un grand rassemblement spirituel et festif qui donne donc l’occasion d’écouter de nombreuses prédications. Je profite donc de l’événement pour alimenter ce blog de quelques clins d’yeux homilétiques glanés ici et là en tant qu’auditeur au bénéfice des messages partagés mais aussi en tant qu’observateur attentif de la variété des approches de la prédication. Je ne me livrerai pas ici à une analyse détaillée de toutes les prédications, mais je me contenterai de relever un élément qui m’a paru significatif et modélisant dans l’une au l’autre des prédications entendues.
Du bon usage de l’actualité
Ce 23 juin, Carlton Byrd, pasteur à Atlanta, était chargé de prêcher autour du thème « Vivre dans la puissance du Saint-Esprit ». Dès son introduction, il nous introduit dans une illustration tirée de l’actualité : la fuite incessante de pétrole dans le Golfe du Mexique suite à l’explosion de la plateforme de British Petroleum. Cette information qui fait la une de tous les journaux depuis plus de deux mois va devenir un fil conducteur et une référence récurrente alors qu’il va prêcher autour d’Actes 1 et 2 et la manière dont l’Esprit s’est répandu en abondance pour les apôtres. Utilisant à bon escient l’outil rhétorique de la répétition, il va comme un refrain exhorter à plusieurs reprises les auditeurs à laisser le pétrole s’écouler en abondance. Il est vrai que le mot utilisé en anglais pour pétrole est « oil » (huile) et que le parallèle avec le Saint-Esprit parait tout de suite plus évident ! Tout en étant ancré dans le texte biblique, il fera ensuite plusieurs comparaisons entre ce qui se passe dans le Golfe du Mexique et la manière dont le Saint-Esprit se manifeste dans l’Eglise. A la suite de Karl Barth, on évoque souvent l’importance de prêcher avec la Bible dans une main et le journal dans l’autre. Carlton Byrd nous a donné un excellent exemple de la manière dont l’actualité peut fournir un point d’accroche et une référence marquante pour sceller une vérité biblique.
Dès l’entame de son épître aux Thessaloniciens, Paul affirme : « Notre annonce de l’Evangile chez vous n’a pas été seulement discours, mais puissance, action de l’Esprit Saint, et merveilleux accomplissement » (1 Thessaloniciens 1.5). Il est intéressant de savoir que cette épître aux Thessaloniciens est probablement le premier écrit du Nouveau Testament. Paul l’a rédigée de Corinthe, peu après son départ de Thessalonique. Paul s’était rendu à Thessalonique lors de son deuxième voyage missionnaire, et avait prêché dans la synagogue trois sabbats de suite. Sa prédication a été si bien reçue par une frange de la population que des réactions fortes allant jusqu’à des persécutions de la part des autorités religieuses ont obligé Paul à fuir (Actes 17.1-10). Mais ce court temps passé à prêcher à Thessalonique n’est pas resté vain puisque la missive que Paul envoie aux Thessaloniciens témoigne de l’impact qu’a eu cette annonce de l’Evangile. Sur les cinq chapitres de cette épître, les deux premiers évoquent abondamment et précisément les conséquences de la prédication paulinienne. Tout prédicateur peut donc être interpellé par les caractéristiques évoquées. Or l’idée principale que Paul développe, c’est que si sa prédication a eu autant d’effet, c’est qu’elle était plus qu’un discours. Cela reste vrai encore aujourd’hui.
Certes, prêcher est un acte de l’ordre du discours, et ainsi on peut intégrer des éléments de rhétorique propres à cet exercice. Cependant, si l’usage des outils des sciences de la communication n’est pas inutile, cela ne suffit pas pour que ce discours se transforme en « puissance, action, et accomplissement ». D’entrée, Paul annonce donc la couleur : la vocation d’une prédication est de susciter des engagements qui se traduisent par des actes. Il faut remarquer que ces conséquences ne sont pas le fruit de la seule mise en œuvre humaine, mais ce que suscite l’annonce de l’Evangile est issu de la collaboration entre l’auditeur et le Saint-Esprit. Et Paul de détailler les qualités d’une prédication qui pourra produire ces fruits. La première de ces qualités est l’authenticité. Ce que Paul dit, il le vit. Ce que Paul prêche, il l’incarne. L’Evangile est radical, profond, sincère ; il n’a d’autre obsession que d’être à la hauteur : « C’est que notre prédication ne repose pas sur l’erreur, elle ne s’inspire pas de motifs impurs, elle n’a pas recours à la ruse. [...] Nous ne cherchons pas à plaire aux hommes, mais à Dieu qui éprouve les cœurs » (1 Thessaloniciens 2.3-4). A n’en pas douter, prêcher implique d’être en phase avec ses auditeurs et de répondre à leurs besoins, mais ce n’est pas pour autant qu’il faille caresser dans le sens du poil et ne dire que des choses agréables à entendre. Si les formes d’une prédication peuvent être belles, cela ne doit pas masquer ou minorer la radicalité de la prédication qui encourage tout un chacun à se présenter devant Dieu pour être transformé, déplacé, interpellé. La prédication deviendra puissance et accomplissement dans la mesure où justement elle aura invité l’auditeur à se laisser engendrer à une vie régénérée par l’Esprit.
Dans cette dynamique d’une parole qui pousse à la transformation ou la croissance spirituelle, il n’est pas étonnant de retrouver sous la plume de l’apôtre deux images des figures parentales. Prêcher, c’est assumer d’une certaine manière, un rôle de mère et de père. Paul prend l’image de la mère pour montrer à quel point il faut aimer et prendre soin pour susciter l’engagement : « Nous avons été au milieu de vous plein de douceur, comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu’elle nourrit » (1 Thessaloniciens 2.7). Prêcher est en effet un acte éminemment pastoral. Or, cette dimension pastorale qui inclut un rôle d’accompagnement esquissé par l’image maternelle est complétée par une certaine fermeté présente dans l’image paternelle : « Traitant chacun de vous comme un père ses enfants, nous vous avons exhortés, encouragés et adjurés de vous conduire d’une manière digne de Dieu qui vous appelle à son royaume et à sa gloire » (1 Thessaloniciens 2.12).
Mais au final, pour qu’une prédication soit plus qu’un discours, l’authenticité, la radicalité, ou encore la dimension pastorale devront être complétées par une réelle soumission à l’Esprit-Saint, qui seul peut contribuer à véritablement transformer les humbles paroles des hommes en « merveilleux accomplissement ». Et cela concerne autant le prédicateur que l’auditeur : « Quand vous avez reçu la parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l’avez accueillie, non comme une parole d’homme, mais comme ce qu’elle est réellement, la parole de Dieu, qui est aussi à l’œuvre en vous, les croyants » (1 Thessaloniciens 2.13).
Parce que la prédication n’est pas ni une mécanique ni un plat cuisiné, il n’existe ni notice ni recette pour préparer un sermon. Il ne suffit pas d’appliquer un schéma prémâché pour réussir à prêcher de manière satisfaisante. En effet, non seulement l’homilétique est d’une certaine manière un art, avec tout ce que cela représente de créativité, d’unicité, de spontanéité et d’originalité ; mais de plus, cet art de la prédication est le fruit de l’interaction entre Dieu et le prédicateur, et on ne peut enfermer l’influence de Dieu ou la manière dont il inspire dans des cases. Ceci étant dit, est-ce pour autant que la préparation d’une prédication se fait au petit bonheur la chance ou dans l’improvisation ? Non. Sans occulter les surprises divines ni les fulgurances de la pensée propre à chacun, ce n’est pas un hasard si la majorité des manuels d’homilétique proposent une méthodologie pour aider à la préparation d’une prédication. Chacun trouvera dans ces différentes ressources beaucoup de bonnes choses. Je viens néanmoins apporter ma petite pierre à l’édifice en proposant ici quelques étapes clés de la préparation d’une prédication. Il est clair que ces étapes ne sont pas une fin en soi et n’ont que pour modeste objectif d’aider à ne pas rater de marche dans le cheminement que représente l’élaboration d’une prédication. Selon les personnes, les circonstances, le choix du sujet, il va de soi que ce schéma directeur peut être amené à évoluer. Surtout, ce processus ne doit en aucun cas être un frein à la fraîcheur du souffle du Saint-Esprit, mais la créativité de Dieu n’est pas incompatible avec une certaine organisation, au contraire, puisque l’acte créateur de Dieu consiste à transformer le chaos en harmonie. Puissent ces étapes contribuer à transformer le chaos des cœurs et des pensées qui habitent parfois les prédicateurs à l’aube d’une prédication pour aboutir en une prédication profonde, belle et fructueuse.
Etape 1 : Prier et choisir un sujet Le commencement d’une prédication n’est pas un acte mais une attitude. Cette attitude qui peut se transformer en habitude, est celle de la prière, de la recherche de la présence de Dieu. Dès le départ et tout au long de la préparation, c’est cette quête du soutien divin qui pourra faire que la parole humaine soit un tant soit peu reçue comme parole de Dieu. Or si Dieu est un soutien qui éclaire lorsqu’on prépare une prédication, Dieu s’est d’abord révélé de manière magistrale dans les Ecritures qu’il a inspirées. Parce qu’une prédication est d’abord le fruit d’un message biblique, le choix d’un sujet ne peut se faire qu’en fréquentant la Bible et en puisant à cette source intarissable. On pourra intégrer des facteurs pastoraux, personnels, liturgiques ou sociétaux dans le choix d’un sujet, mais celui-ci s’appuiera d’abord sur un (éventuellement plusieurs) passage(s) de la Bible. Choisir un sujet ou un texte biblique ne revient pas à connaître déjà l’idée principale de la prédication. S’il est clair qu’on peut déjà avoir quelques orientations, il est fondamental de ne pas enfermer notre lecture et notre étude par des idées préconçues, mais au contraire, se laisser surprendre par une lecture renouvelée de la parole vivante qu’est la Bible.
Etape 2 : Etudier et méditer Une fois le ou les textes choisis, l’étape suivante consiste à étudier et à méditer ce matériau biblique. C’est une des étapes qui peut prendre le plus de temps. Si l’on peut avoir recours à des dictionnaires ou des commentaires bibliques et à ce qui a été écrit sur le sujet, il sera bon néanmoins de faire précéder cette utilisation d’outils extérieurs par une étude personnelle du texte biblique seul. Privilégier la primauté d’une lecture et d’une étude de la révélation à l’état pur est source de fécondité. Il convient d’observer le texte, de l’interpréter, puis de voir en quoi il peut être actualisé. Ces trois étapes permettront une appropriation du texte. Dans la phase d’observation, on identifiera les acteurs, le contexte, les mots clés, la structure, etc. Dans la phase d’interprétation, on cherchera à définir le sens du texte et le message qu’il véhicule. Dans la phase d’actualisation, on cherchera à distinguer ce en quoi le texte peut interpeller aujourd’hui, ce qui implique de mettre en miroir le texte et son interprétation avec la situation du groupe auquel le message va être adressé. Cela implique le prédicateur en personne puisqu’il est le premier des auditeurs de la prédication qu’il prépare et ce qui le touche a plus de chance de ne pas laisser indifférents les auditeurs. C’est entre autres pourquoi il importe non seulement d’étudier le texte biblique, mais aussi de le méditer, de le laisser engendrer en soi les étincelles d’une vie spirituelle régénérée.
Etape 3 : Définir l’idée principale C’est une étape clé qu’il importe de ne pas négliger. En effet, le texte biblique est tellement riche qu’il est facile parfois de vouloir parler de tout ce qu’on a découvert en étudiant et en méditant le texte. Mais à vouloir suivre toutes les pistes, on risque de se retrouver nulle part. Une prédication doit avoir une ligne directrice, une idée clé identifiable et mémorisable. Plus encore, cette idée principale a pour vocation d’être la clé de voute sur laquelle l’auditeur pourra s’appuyer, sur laquelle il pourra se prononcer par une adhésion qui se transformera le cas échéant en réponse active dans un engagement spirituel vis-à-vis de Dieu, du prochain et de soi. Parmi les critères de choix de l’idée principale, le premier est de respecter ce que le texte biblique dit. Cela passe par une exégèse sérieuse et honnête pour ne pas faire dire au texte ce qu’on a envie qu’il dise. Certes, cette exégèse pourra prendre en compte d’entrée le caractère homilétique et donc oralitaire de l’aboutissement de la démarche, mais l’esprit du texte est fondamental pour la crédibilité du message. En même temps, il importe aussi de choisir un axe qui soit en phase avec un questionnement ou une attente légitime de la part de l’auditoire. Bien sûr, en plus de ces aspects, il peut être légitime de faire des choix et d’écouter son cœur rempli du Seigneur pour définir cette idée principale. Toujours est-il que tout prédicateur, me semble-t-il, devrait être capable de résumer ce qu’il a envie de dire en deux ou trois phrases. S’il en est incapable, peut-être que ce travail de définition d’une idée principale, d’une intention bien définie, d’un objectif clair n’a pas été mené à bien.
Etape 4 : Faire un plan A partir du moment où une idée principale a été choisie et que l’étude et la méditation du texte ont permis un foisonnement de choses à dire sur le sujet, il est important d’organiser le cheminement de pensée qui sera au service de l’idée principale à transmettre. A ce stade, on peut choisir une méthode homilétique (approche narrative, déductive, prédication à la première personne, etc.) et définir la structure de ce qui sera partagé. Le but de cette démarche d’établissement d’un plan a pour but d’aider le prédicateur à dire de manière claire, compréhensible et logique ce qu’il veut communiquer. Mais cela aidera également le futur auditeur à suivre la pensée du prédicateur, et même à mémoriser le message de la prédication. Il ne me semble pas qu’il faille appliquer de règles particulières dans l’établissement de ce plan de prédication : on pourra donc avoir deux, trois, quatre, ou cinq parties, là n’est pas l’important. L’essentiel est d’en avoir un !
Etape 5 : Développer et élargir ses ressources Lorsque le canevas de la prédication est défini, le temps est venu d’organiser le contenu de chaque partie. Une des sources principales qui va alimenter le corps de la prédication est le fruit de l’étude et la méditation du texte, résultat de l’observation, de l’interprétation et de l’actualisation du texte. Néanmoins, il pourra être utile de développer et d’élargir ses ressources, voire d’aller plus loin dans l’exploration. C’est ainsi qu’à cette étape on pourra chercher des illustrations, des citations, des définitions. On gagnera à réfléchir à certaines formulations ou toutes sortes d’outils rhétoriques servant le message.
Etape 6 : Rédiger Enfin, il est temps de rédiger. La question n’est pas de savoir ici s’il faut tout écrire ou pas. Chacun a son mode de fonctionnement légitime, mais il s’agit en tous cas de définir clairement, par un texte ou des notes, ce qu’on va dire, quand on va le dire et comment on va le dire. Parmi les éléments à travailler en particulier, il me semble que l’introduction, la conclusion, et les transitions sont des moments particulièrement importants. L’introduction va donner le ton et contribuer à accrocher les auditeurs. Elle doit non seulement présenter le sujet, éventuellement évoquer le plan qui sera suivi, mais aussi d’entrée montrer en quoi le sujet peut être en lien avec la vie des auditeurs. Dans une introduction, on gagnera à discerner une question (que se posent les auditeurs ou qui les intéresse) à laquelle la prédication va répondre. L’intérêt doit avoir été suscité. Les transitions entre les parties d’une prédication permettent de clarifier et de rappeler le cheminement emprunté. La conclusion a pour vocation de synthétiser, mais aussi d’interpeller, d’ouvrir à un chemin d’engagement. Cette étape de la rédaction est finalement la mise en place harmonieuse de tout ce qui a précédé.
Etape 7 : S’approprier le message et prier On pourrait croire que lorsque la prédication est « rédigée », le travail de préparation est achevé. C’est presque vrai, mais pas tout à fait. En effet, même si tout ce qu’on a mis dans sa prédication vient de soi, il ne sera pas inutile de se relire une ou plusieurs fois afin de vraiment posséder son sujet et maîtriser son texte. Cela donnera plus d’assurance et plus de liberté le moment venu. Enfin, il va de soi qu’entre le moment où l’on a mis un point final à son texte et le moment où l’on va prêcher, un esprit de prière contribuera à parfaire cette préparation, à mettre dans les bonnes dispositions d’humilité et de confiance pour que le Seigneur puisse « parler à son peuple » et « toucher les cœurs » au travers de celui ou celle qui parlera en son nom !
Je me souviens avoir une fois posé à un artiste-peintre la question à l’occasion du vernissage d’une exposition de ses tableaux : combien de temps vous faut-il pour peindre une de ces toiles ? Sa réponse a été très intéressante et m’a marqué : « 42 ans ». C’était son âge ! En effet, si peindre un tableau peut prendre quelques heures, toute la profondeur et la force de ce que les formes et les couleurs vont exprimer est le fruit de toute une vie. En préambule à la réponse à la question posée dans cette note : « Combien de temps faut-il pour préparer une prédication ? », j’ai envie de répondre qu’une prédication est le fruit de toute une vie.
Alors concrètement, en plus d’être le fruit d’une vie entière de foi, de recherche, de prière et de maturation, combien de temps dure la préparation d’une prédication. Il n’y a évidemment pas de réponse valable pour tous à cette question. Nous sommes en effet tous différents dans nos manières de fonctionner. De plus, il en ira différemment selon que l’on prêche pour la première fois et que l’on a une vie de prédication derrière soi. Le sujet choisi peut aussi nécessiter un temps de préparation différent. Sans parler de l’auditoire qui peut influencer l’énergie et le temps consacré à la préparation : même si cela est discutable, on risque de passer plus de temps à préparer la prédication lors d’un grand rassemblement d’Eglise qu’à l’occasion de la prédication hebdomadaire d’une petite communauté !
Quels sont les ingrédients qui sont à prendre en compte alors que l’on considère le temps de préparation d’une prédication ? Il y a d’abord le choix du sujet ou du texte (sauf s’il est choisi d’avance ou imposé). Il n’empêche que cela prend parfois pas mal de temps que de choisir le bon sujet d’une prédication. Mais une fois le sujet choisi, la préparation d’une prédication implique : l’étude du ou des textes bibliques, des temps de lecture et de réflexion ; des temps de travail plus formel à prendre des notes, à mettre en ordre ses idées, à rédiger ; et puis d’une manière transversale, ce que j’appellerais des temps de maturation. En effet, même si ce n’est bien sûr pas impossible, se mettre à préparer une prédication puis quelques heures plus tard, en avoir fini, n’est probablement pas l’idéal. En effet, je pense qu’il est bon de « laisser décanter » sa réflexion, ses lectures, ses idées, ce qu’on a envie de transmettre. Certes le Saint-Esprit peut inspirer un travail court et intense, mais j’ose penser qu’il peut aussi intervenir très efficacement sur la durée. Selon la belle expression de Fred Craddock, les sermons qui sont « plantés, arrosés et moissonnés »1 avec le temps qu’il faut sont meilleurs que les autres. Pour ma part, je pense souvent à la prédication que je prépare en faisant autre chose, et parfois ma vision s’éclaire et ma prédication gagne en profondeur grâce à des idées qui me viennent en conduisant, en faisant du sport, en lisant autre chose, en discutant, la nuit, etc. C’est pourquoi, j’aurais du mal à répondre à la question de savoir combien de temps me prend la préparation d’une prédication. Même si c’est variable selon les situations, si je pourrais quantifier le nombre d’heures passées spécifiquement à cette préparation, mais je serais incapable de compter le temps que je passe à méditer en mon cœur ce que le Seigneur me donne à partager en prêchant.
Au final, quelques lois de la gestion du temps peuvent être utiles pour évaluer ou gérer le temps de préparation d’une prédication. Il est vrai que la loi de Parkinson affirme que « le travail se dilate jusqu’à remplir la durée disponible pour son accomplissement », donc plus on donne de temps à sa préparation, plus on en prend. Néanmoins, la loi de Murphy nous rappelle que « rien n’est aussi simple qu’il n’y paraît et qu’une chose prend toujours plus de temps qu’on l’avait envisagé ». Un équilibre pourrait être trouvé dans le fait de commencer sa préparation suffisamment tôt, si possible plusieurs semaines à l’avance2, afin de pouvoir consacrer des plages de temps définies à l’avance à une préparation formelle, mais aussi de laisser cours à la maturation informelle qui pourra compléter le travail préparatoire. Si une prédication n’est pas le fruit de toute une vie, elle reste néanmoins l’aboutissement d’une implication personnelle et profonde pendant les jours, et peut-être les semaines, qui précèdent le temps du partage !
1 Fred Craddock, Prêcher, Genève, Labor et Fides, 1991, p. 103.
2 J’ai conscience que pour ceux qui doivent prêcher toutes les semaines, cela implique d’avoir plusieurs prédications en préparation en même temps. Au début de mon ministère, je ne pensais à une prédication qu’après avoir prêché la précédente. Aujourd’hui, j’ai évolué et j’ai tendance à m’y prendre beaucoup plus à l’avance et à préparer de front plusieurs prédications.
« De quoi vais-je parler dans ma prochaine prédication ? ». Tout prédicateur est habité par cette question à un moment où un autre, et y répondre vite et bien est un vrai défi. C’est pourquoi il me paraît intéressant d’évoquer quelques pistes de réflexion quant au choix d’un sujet de prédication.
Il est vrai qu’une autre question est liée à celle-ci : qu’entend-on par « sujet de prédication » ? En effet, cela dépend du type de prédication que l’on va faire. Si, le choix d’un sujet correspond souvent au choix d’un texte biblique, dans le cas d’une prédication thématique ou biographique par exemple, le choix ne correspond pas à un texte biblique, mais à un thème ou un personnage. Ceci étant, la chose qui me paraît primordiale d’affirmer : quel que soit son type, parce qu’une prédication a pour vocation de laisser Dieu se révéler par sa Parole, il importe donc de s’appuyer sur la Bible, et choisir un sujet de prédication passe immanquablement par le choix d’au moins un texte biblique. Et c’est en s’appuyant sur ce (ou ces) texte(s) que le message va se construire.
Alphonse Maillot, dans un petit livre qu’il a écrit sur la prédication1, évoque cinq manières possibles de choisir un texte biblique. Il mentionne d’abord l’anarchie qui consiste à ouvrir la Bible et prendre au hasard le texte sur lequel on est tombé. Pour Maillot, c’est « confondre la Bible avec le loto » ! Il y a ensuite la pure subjectivité : on sait à peu près ce que l’on veut dire et l’on cherche ensuite le texte qui servira le mieux le message dont on se croit porteur. Cette approche est vivement condamnée par Alphonse Maillot : « c’est probablement la plus mauvaise des méthodes, avec une Bible asservie, vecteur de nos seules idées ou de nos seules émotions, et un Dieu qui n’a la parole que lorsqu’il est en accord avec nous. On ne dénoncera jamais assez cette méthode, cette usurpation d’autorité, ce kidnapping de la Parole, hélas plus fréquent qu’on ne le pense, et d’autant plus qu’il est souvent inconscient ». La troisième méthode proposée est le texte accrocheur, qui consiste à choisir un texte qui a attiré notre attention. C’est pour notre auteur une méthode moins mauvaise que la précédente mais qui garde pour défaut d’être soumise à la subjectivité du prédicateur. Alphonse Maillot évoque quatrièmement les listes de lectures qui existent dans certaines Eglises, programmées sur trois ans, et proposant trois textes par semaine tirés l’un de l’Ancien Testament, l’autre des Evangiles et le dernier des Epîtres. Ces textes ont l’avantage de suivre le calendrier liturgique, mais ont le défaut d’exclure les textes qui n’y sont pas présents. Enfin, la cinquième et dernière méthode qui a les faveurs d’Alphonse Maillot est le suivi d’un livre ou de récits semblables : « on prend un livre biblique de A à Z (depuis le verset un du premier chapitre jusqu’au dernier verset du dernier chapitre), soit des récits parallèles : discours de Jésus, paraboles, miracles, etc. Et les “thèmes” ne manquent pas non plus dans l’Ancien Testament ».
Si je suis globalement d’accord avec Alphonse Maillot, je ne serai peut-être pas aussi radical que lui. Le suivi d’un livre de la Bible ou les séries me semblent en effet avoir de nombreux avantages : exhaustivité du texte biblique, possibilité d’aller plus en profondeur, etc. Cela peut même se faire avec plusieurs prédicateurs où chacun prend un passage ou un épisode d’une manière organisée à l’avance. Il n’empêche, il arrive fréquemment que l’on soit amené à prêcher ponctuellement, et donc que la série ne soit pas possible. Du coup la question reste entière.
John Stott2 suggère avec justesse que soient pris en compte quatre facteurs principaux dans le choix d’un sujet de prédication. Le premier facteur est le cycle liturgique. En s’appuyant sur les fêtes de Noël, de Pâques, et de Pentecôte comme pivots, « chacune d’elle a sa préparation qui mène vers elle et sa résultante naturelle qui la suit. De cette manière, l’année ecclésiastique se divise elle-même en trois périodes. [...] En ce sens, chaque année, le calendrier ecclésial récapitule l’histoire de la révélation biblique : l’Ancien Testament de la Création à Noël dans la période d’octobre à décembre, les Evangiles qui retracent la vie de Jésus de janvier à mai, et enfin, les Actes, les Epitres et l’Apocalypse dans la période après la Pentecôte allant de mai à septembre. C’est aussi inévitablement une structure trinitaire lorsque nous nous souvenons comment Dieu s’est révélé lui-même progressivement comme Créateur et Père, en tant que Fils de Dieu fait chair, et dans la personne et l’œuvre du Saint-Esprit ». Un deuxième facteur peut entrer en ligne de compte pour nous aider à choisir le sujet d’une prédication, et cela concerne les circonstances externes, c’est-à-dire les événements dans la vie de la nation, un débat dans l’espace public, une catastrophe naturelle, etc. Pour John Stott, « les prédicateurs doivent être sensibles aux grandes questions publiques qui habitent les esprits des auditeurs ». Cela rejoint la recommandation de Karl Barth qui encourageait chaque prédicateur à avoir la Bible dans une main et le journal dans l’autre. Le troisième facteur est d’ordre pastoral, c’est-à-dire la prise en compte des besoins spirituels des auditeurs. « Il a souvent été dit, avec justesse, que les meilleurs prédicateurs sont toujours de bons pasteurs, parce qu’ils connaissent les besoins et les problèmes, les doutes, les peurs et les espérances de la communauté ». Enfin, le quatrième et dernier facteur est d’ordre personnel : « Sans aucun doute, les meilleurs sermons que nous puissions prêcher aux autres sont ceux que nous nous sommes prêchés à nous-mêmes. Ou pour dire les choses autrement, quand Dieu lui-même nous parle au travers d’un texte de l’Ecriture et que celui-ci devient lumineux pour nous, c’est alors qu’il pourra continuer à éclairer lorsque nous chercherons à l’ouvrir aux autres ». Au final, en prenant en compte des facteurs liturgiques, externes, pastoraux et personnels, on a là des pistes pour éviter une subjectivité trop grande. Bien sûr, il faudra veiller à éviter les « dadas » que l’on connaît parfois à certains prédicateurs, qui deviennent alors trop prévisibles. Et puis, là et quand c’est possible, il peut être très fructueux de décider ou d’orienter des sujets de prédications en équipe. L’interaction avec la variété des visions et la diversité des analyses peut être une aide pour discerner avec plus d’à-propos les textes de la Bible qui pourront interpeller et trouver un écho favorable chez les auditeurs.
Il est un élément qu’il me paraît important d’ajouter en lien avec la question du choix d’un sujet de prédication. Il s’agit de la prière. Certes, les facultés que Dieu nous a données peuvent nous permettre d’avoir le discernement pour choisir le bon sujet, mais je ne pense pas inutile, pour ne pas dire qu’il me paraît indispensable que la prière accompagne la réflexion et le choix de ce qui sera au cœur du message prêché. Comme l’exprime Jacques 1.5 : « Si l’un d’entre vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu qui la lui donnera ».
Dans la lignée de cette réflexion sur le choix d’un sujet de prédication, j’aimerais évoquer la situation dans laquelle je me suis parfois trouvé, surtout au début de mon ministère de prédicateur. Celle d’avoir choisi un sujet de prédication, puis de commencer à étudier le texte biblique, de réfléchir à comment construire la prédication, et finalement ne pas se sentir « inspiré », de penser le sujet non adapté, ou de considérer qu’il faudrait plus que le temps que celui à disposition pour préparer la prédication. Et du coup, on cherche un nouveau sujet de prédication, souvent sous la pression, ce qui met dans une situation inconfortable. Après avoir vécu un certain nombre de fois cette expérience, j’ai pris la décision de m’imposer de garder un sujet une fois que je l’avais choisi. C’est vrai que l’on peut passer par des moments de lutte dans la préparation d’une prédication, c’est finalement normal, et même positif. J’ai même envie de dire que la préparation d’une prédication est comparable à un accouchement, avec tout ce que cela comporte de merveilleux, mais aussi de labeur, de persévérance, de lutte. Je citerai aussi l’exemple de Jacob qui lutte à Peniel avec Dieu, mais au final, Dieu se révèle et la bénédiction est là !
Enfin, dernier élément en lien avec la réflexion sur le choix d’un sujet de prédication : cela concerne l’opportunité de proposer un titre ou pas. Je suis un partisan des titres donnés aux prédications, pour plusieurs raisons. D’abord, le fait de donner un titre oblige à être au clair sur l’idée principale que l’on a envie de transmettre lors du message, et même si cela paraît être une évidence, ce n’est pas toujours aussi clair que cela. Ensuite, un bon titre a un double effet positif pour l’auditeur : cela donne envie d’écouter la prédication et cela aide à se souvenir de ce qui a été dit.
En conclusion, si la question du choix du sujet d’une prédication peut paraître anodine au premier abord, il s’agit en fait de la première pierre de l’édifice et donc d’une question importante. Ce n’est que quand les fondations sont bien posées et au bon endroit, que l’ensemble de la construction peut être solide. On gagnera donc à donner à ce premier acte dans l’art de prêcher toute l’attention qu’il mérite !
1 Alphonse Maillot, Prêchons afin que la grâce abonde. Confessions à propos de la prédication comme art de dire “… Zut”, Paris, Mission intérieure luthérienne, 1993, p. 15-21.
2 John Stott, I believe in preaching, Londres, Hodder & Stoughton, 1982, p. 213-220.
Dans cette vidéo produite par Logoscom, Matthias Radloff, professeur à l’Institut Emmaüs à St Légier en Suisse romande, donne un conseil pour mieux prêcher.
Il y a peu, après avoir prêché dans une Eglise où j’étais invité, un pasteur retraité m’a abordé pour me faire une petite leçon de prononciation. En effet, il avait noté que j’avais parlé de Jésus-Christ en prononçant jé-zu-krist’, alors que j’aurais dû prononcer jé-zu-kri. A vrai dire, j’étais un peu étonné (mais pas seulement parce que je ne m’attendais pas à ce genre de retour). En effet, j’avoue ne m’être jamais posé la question et n’avoir jamais fait attention à cette question. J’imagine que depuis toujours je prononce cela sans réfléchir ! Mais du coup, intrigué, j’ai fait quelques recherches, et d’ailleurs ce pasteur devant mon étonnement m’a aussi écrit le fruit de ses quelques recherches. Il apparaît en effet que d’après les règles phonétiques, il faille prononcer Jé-zu-kri, même si lorsqu’on évoque le Christ il est commun de prononcer krist’. C’est là une exception tolérée pour éviter la confusion avec le nom commun cri. C’est le Littré qui dans sa définition du mot « Christ » affirme ceci : « Prononciation : krist’ ; dans Jésus-Christ on prononce Jé-zu-kri ; des ministres protestants, à tort, prononcent Jé-zu-krist’ ». Je ne sais pas si les protestants continuent d’être des prononciateurs rebelles, mais comme me le faisait remarquer ce pasteur retraité, sage et bienveillant : « Heureusement, dans notre relation avec le Christ, ce n’est pas la prononciation qui représente l’essentiel ».
Klaas Hendrikse est un pasteur hollandais qui se dit athée et qui a néanmoins été autorisé à prêcher et maintenu comme pasteur de son Eglise. Si depuis trois mois, ce fait a été assez commenté dans différents médias, le cas a pris une ampleur particulière dans le monde francophone du fait que le journal Suisse Le Temps en a fait sa une à l’occasion de sa seule édition du week-end de Pâques. On pourrait bien sûr discuter de l’impertinence de ce choix rédactionnel (ou selon le point de vue, la pertinence mercantile), mais j’aimerais ici saisir la balle au bond et poser la question de savoir s’il est légitime de laisser un athée prêcher ?
Avant de proposer quelques éléments de réponse, il importe de présenter la situation1. Pour Klaas Hendrikse, Dieu n’existe pas. Malgré ces convictions affichées dans un livre à succès depuis 2007, il reste ministre de l’Eglise protestante des Pays-Bas. Son Eglise (PKN) a en effet accepté début février qu’il continue son ministère à la tête des paroisses qui lui étaient confiées, jusqu’à sa retraite en 2012. Fait notoire : l’Eglise de Klaas Hendrikse ne désemplit pas. Par cars entiers, on vient de toutes les provinces pour l’écouter prêcher. Dans ses interventions, le pasteur essaie toujours de mettre en lien les textes des Evangiles avec la vie concrète de ses paroissiens. Selon lui, l’homme moderne a peut-être perdu la foi de ses ancêtres, mais il a soif de spiritualité. Il y a quelques années, le philosophe français André Comte-Sponville a démontré avec brio qu’une spiritualité athée était possible. Klaas Hendrikse la met en pratique, et ouvre une voie nouvelle au sein de son Eglise. Cette dernière a compris que, pour survivre, elle devait s’adapter, et accueillir toutes les questions des contemporains, même les plus dérangeantes. Sous les cendres du Dieu théiste, la flamme de la quête de sens n’a jamais cessé de couver. Les Eglises sont-elles encore capables de l’attiser ? Klaas Hendrikse est satisfait. Il a atteint son but : susciter le débat. La décision historique de l’Eglise protestante néerlandaise montre, selon lui, que celle-ci commence à prendre acte de ce qui se passe dans la société. « Je nie l’existence du Dieu théiste tel que le présente la tradition chrétienne, poursuit-il. En cela je suis athée. Mais je suis aussi un croyant. Après la phrase “Dieu n’existe pas”, je ne mets pas un point, mais une virgule. C’est ce qu’il y a après cette virgule qui fait de moi un croyant ». Le ministre établit une distinction entre la croyance et le fait de croire. « La croyance est une manière de parler, de dire les choses. En revanche, croire est une manière d’être, liée à la façon dont vous réagissez à ce qui vous arrive et à ce qui se passe autour de vous. C’est la capacité de transformer un événement quelconque en une expérience qui fait sens. Dieu n’existe pas, mais il “arrive”. Croire, c’est avoir confiance, en vous-même, en d’autres personnes ou dans la vie ». Un tel Dieu est forcément très personnel. Dans l’optique de Klaas Hendrikse, il ne peut y avoir de discours général sur Dieu. « Chacun a son Dieu, et mon Dieu est différent du vôtre ».
Il va sans dire que je ne partage ni la vision ni les convictions de Klaas Hendrikse. Mais si on ne peut rester indifférent vis-à-vis d’une telle attitude, on ne peut pas se cantonner à la critiquer d’un revers de la main, et il peut être utile de se laisser interpeller pour répondre et réfléchir dans l’optique de mieux vivre sa foi et sa prédication. La première chose que l’on peut dire, c’est qu’au-delà des effets d’annonce parlant de « pasteur athée », lorsqu’on creuse un peu, on lit bien qu’il manifeste néanmoins une forme du croire, même s’il ne donne pas le nom de Dieu au sujet de ce qu’il croit. Finalement, ce que rejette Klaas Hendrikse, c’est la dimension transcendante de la foi, ce qui rend sa spiritualité centrée sur l’homme. Or pour moi, prêcher, c’est bel et bien se décentrer de ses propres certitudes humaines pour laisser la Parole de Dieu faire irruption et nous surprendre, nous interpeller. Elle ne doit certes pas être désincarnée, et elle est appelée à être en phase avec la vie des gens, mais elle implique un décentrement, une mise en marche, une révélation. La prédication n’est pas que parole humaine, mais si elle est aussi humaine elle se veut porteuse, relais, écho, de la voix de Dieu. Pourquoi tant d’auditeurs continuent de venir écouter Klaas Hendrikse ? Il y a probablement une forme de curiosité et un effet médiatique, mais je ne doute pas qu’il y ait dans ses prêches une dimension existentielle qui parle au gens. D’ailleurs, il ne manque pas de mentionner qu’il s’appuie sur la Bible pour prêcher et notamment sur les Evangiles. Tous les auditeurs en viennent-ils à être à leur tour athée ? Il ne semble pas. C’est pour moi un indice que la Parole de Dieu révélée dans la Bible contient en elle-même une puissance qui rapproche de Dieu. Finalement, au-delà de ce que dit ou même ce que pense un prédicateur, dès lors que l’on laisse parler la Bible, d’une certaine manière Dieu peut parler. Pour continuer dans ce sens, cela signifie que la prédication dépasse ou déborde d’une certaine manière celui qui la dit. Comme chacun peut le vivre parfois, même d’une « mauvaise » prédication, on peut tirer quelque chose. Ou encore, même un discours sans Dieu peut parfois nous aider à réfléchir sur notre rapport à Dieu. C’est ce qui peut nous amener à réfléchir sur ce qui est de l’ordre du croire.
Contrairement à ce qu’affirme Klaas Hendrikse, j’ai la conviction que le croire est de l’ordre de la foi. Ce n’est pas simplement une confiance qui pourrait être dirigée vers soi, vers d’autres ou dans la vie. Avoir la foi ne veut pas dire qu’il ne reste pas des questions, mais c’est oser croire malgré tout, que Dieu existe, que Christ est notre Sauveur et notre Seigneur, que l’Esprit vivifie. Faut-il croire pour prêcher ? Si prêcher est plus qu’un discours, alors la réponse est oui. Prêcher, c’est accepter d’être un relais engagé d’une parole de foi. On ne peut pas rester neutre, ou extérieure à la Parole divine. Prêcher, c’est croire que le message de la Bible continue d’avoir une force créatrice.
Par ailleurs, je trouve inquiétant que des prédications auxquelles il manque l’essentiel continuent parfois d’être appréciées des auditeurs, de certains en tous cas. Et ce, à deux niveaux. Le premier en ce qui concerne la rhétorique ou la manière de communiquer. Je n’ai jamais entendu Klaas Hendrikse prêcher, mais j’imagine que c’est un bon communiquant à lire ce qu’on dit de lui et ce qu’il suscite. Or, malheureusement, la forme passe parfois avant le fond ; ou plutôt, certains auditeurs ont pour critère d’appréciation d’une prédication le contenant plus que le contenu. Il est clair que l’idéal est de présenter des sermons qui sont beaux et bons tant dans la forme que dans le fond, mais dans une société médiatique comme la nôtre, il est parfois difficile d’aller au-delà des apparences. Mais à un deuxième niveau, en ce qui concerne le contenu des prédications, doivent-elles aller dans le sens des mentalités ? Certes, il est important de prendre en compte la société dans laquelle nous vivons, et de faire face aux questions que cela induit. Mais une prédication me semble devoir parfois dire des choses qui ne sont pas forcément ce que les auditeurs auraient envie d’entendre. C’est une constante biblique, que ce soit pour les prophètes, pour Jésus ou les apôtres : la parole prêchée ne va pas dans le sens du poil, mais telle un aiguillon, stimule un incessant retour à Dieu, une féconde réception de la grâce dont le Christ nous comble, et un continuel désir de la présence renouvelée de l’Esprit.
Au final, plutôt que de poser la question de savoir s’il faut « croire pour prêcher » (même si pour ma part, c’est un préalable non négociable), l’essentiel est malgré tout peut-être dans l’inverse : « prêcher pour croire », ou pour susciter le croire. Et Dieu peut le faire avec des moyens et des personnes qui peut-être peuvent surprendre. La preuve, il le fait avec nous !
1 Je m’appuie ici sur l’édition du journal Le Temps du samedi 3 avril 2010.