2 Corinthiens 2 : Etre un parfum du Christ

Par Gabriel Monet

L’apôtre Paul a le sens de la formule. Au détour de nombreuses de ses épîtres, on trouve une expression choc, une tournure qui retient l’attention, une formule qui fait mouche. Dans la deuxième épître aux Corinthiens, Paul et Timothée, qui en sont les co-signataires, proposent une belle image pour évoquer leur ministère de la Parole. Ils se présentent comme « le parfum du Christ ». Tout un programme pour les prédicateurs d’hier comme d’aujourd’hui ! Voici le passage qui évoque cette métaphore odoriférante :

 « Grâce soit rendue à Dieu, qui nous entraîne toujours dans son triomphe, dans le Christ, et qui, par nous, répand en tout lieu l’odeur de sa connaissance ! Nous sommes en effet, pour Dieu, le parfum du Christ parmi ceux qui sont sur la voie du salut comme parmi ceux qui vont à leur perte : pour les uns, une odeur de mort, qui mène à la mort ; pour les autres, une odeur de vie, qui mène à la vie. Et qui est capable d’une telle mission ? C’est que nous ne sommes pas comme tant d’autres qui font de la parole de Dieu leur petit commerce ; c’est avec sincérité, c’est de la part de Dieu, devant Dieu et dans le Christ que nous parlons » (2 Corinthiens 2.14-17, NBS). 

 

Il importe d’abord de noter qui est l’acteur principal dans la vie de prédicateurs de Paul et Timothée : c’est Dieu, dans le Christ. Les apôtres sont un canal par lequel Dieu répand « l’odeur de sa connaissance ». Et d’insister, « nous sommes, pour Dieu, le parfum du Christ ». C’est donc par Dieu et pour Dieu qu’il est question ici de prêcher. Vers la fin du paragraphe, les auteurs reprennent, avec une question rhétorique : « Qui est capable d’une telle mission ? » ; leur réponse est riche : « C’est de la part de Dieu, devant Dieu et dans le Christ que nous parlons ». En d’autres termes, Paul et Timothée affirment par ce texte que la prédication a pour vocation d’être à la fois parole de Dieu, c’est-à-dire comme venant de Dieu, mais aussi parole pour Dieu. La prédication n’est pas un discours à cible unique au cours duquel celui ou celle qui parle s’adresse à l’Eglise seulement en son nom propre. Non seulement cela est fait au nom de Dieu, mais d’une certaine manière, il ou elle a pour vocation de s’adresser à Dieu lui-même au nom de la communauté rassemblée. Oui, la prédication est un acte liturgique, un trait d’union qui favorise le dialogue entre Dieu et les adorateurs.

Or, pour qu’un prédicateur contribue dans ce qu’il dit, comme dans ce qu’il est, à cette interaction avec Dieu de la part de tous, il est appelé à être le parfum du Christ, comme Paul et Timothée. Cette idée de parfum est éminemment positive, agréable. Un parfum est invisible mais néanmoins présent. Il y a comme un effacement, mais en même temps une réalité qui se répand partout, pour tous. C’est pourquoi, prêcher implique plus que des mots, mais une attitude, une profondeur, une implication qui mettront de la cohérence entre la parole de la prédication, la vie du prédicateur et l’idéal biblique. Il faut cependant noter qu’être le parfum du Christ peut être synonyme d’odeur de vie, mais aussi d’odeur de mort. Ce qui signifie qu’en prêchant, il ne s’agit pas de « vaporiser » de belles idées qui font plaisir, ou de « faire sentir » un salut à bon marché, mais plutôt de partager un message qui soit authentiquement biblique, rempli de la grâce avec ses implications d’accueil, de choix et d’exigence. Sinon, la prédication risque de devenir « un petit commerce ».

Quand on pense au parfum versé par Marie-Madeleine aux pieds du Christ, on ne peut s’empêcher de penser qu’être un parfum en tant que prédicateur implique un vrai engagement et un prix élevé… Et ce, parce que Christ en est digne. Mais surtout, si les prédicateurs sont appelés, à la suite de Paul et Timothée, à être des parfums, ce n’est pas n’importe quel parfum…. Mais bel et bien, un parfum « du Christ ». Ce qui implique d’être pleinement ancré en lui, rempli de sa présence, afin de pouvoir laisser émerger les particules de sa réalité dans nos vies et dans ce que nous transmettons. Ce n’est pas par notre propre volonté ou nos propres efforts que nous pourrons être ces parfums du Christ, mais grâce soit rendue à Dieu qui diffuse la bonne odeur de sa connaissance entre autres par nous, qui peut et veut faire de nous des parfums du Christ !

Meilleurs voeux 2011

Par Gabriel Monet

C’est la fin de l’année 2010 et une nouvelle page de vie va s’ouvrir avec 2011. C’est le temps du bilan pour mieux préparer l’avenir et être dans une dynamique prospective. Si les dernières prédications de l’année sont souvent liées à l’Avent, la première de la nouvelle année peut être en lien avec ce nouveau commencement. Et c’est peu dire que la Bible nous offre de nombreux récits qui évoquent cette idée, à commencer par les premiers mots de la Genèse : « Au commencement, Dieu… ». Et bien c’est ce que je nous souhaite, amis lecteurs, amis prédicateurs… de laisser Dieu être dans tous les commencements de nos vies, qu’il ait la priorité, qu’il soit en tête (ou en entête) de nos journées, de nos relations, de nos Eglises. Quand on est prédicateur, il est facile de se laisser submerger par les responsabilités, même ecclésiales, et parfois des sujets très humains peuvent vite prendre la première place. Que 2011 nous donne envie de remettre Dieu à sa place, à sa bonne place, la première, et en ce faisant, nous serons aussi à la nôtre !

En plus de vous souhaiter mes meilleurs vœux, je veux aussi vous remercier pour votre fréquentation du site, que vous soyez des lecteurs réguliers, occasionnels, ou même « accidentels »… Sans vous, je ne suis pas sûr que je persévèrerais dans la tenue de ce blog sur l’homilétique. Depuis que j’ai les statistiques liées à la fréquentation de homilétique.fr, soit un peu plus d’un an, vous avez été plus de 7500 visiteurs uniques, provenant de plus de 100 pays différents, pour faire près de 12000 visites dont la durée moyenne approche les trois minutes.

Ce blog est aussi le vôtre, et si vous avez envie de proposer des « notes », je vous encourage à me les envoyer. Vous avez des suggestions, des remarques, des idées… n’hésitez pas à m’écrire en cliquant sur le mot « contact » à côté de ma photo.

Bonne année de prédication et bonne 2011 tout court !

« Dur dur d’être un pasteur » & « Parole »

Par Gabriel Monet

Deux dessins à regarder sans modération afin de nous aider à nous dire qu’il ne sert à rien de se prendre trop au sérieux… (Par Guido, http://ettoc.hautetfort.com)

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« Clown par foi »

Par Gabriel Monet

Interview de Philippe Rousseaux

Philippe Rousseaux, vous êtes clown et résolument chrétien avec le désir de partager votre foi. Les grandes chaussures, la veste bariolée et le nez rouge sont-ils une alternative crédible à la robe ecclésiastique ou la cravate pastorale ?
Je crois qu’un des plus gros problèmes de tous les temps a été de confondre le « costume de la foi » avec son incarnation profonde, simple et joyeuse. Le signe le plus manifeste de cette trompeuse confusion est peut-être l’air grave, sombre et triste de la partie de nous-mêmes qui voudrait se présenter comme la plus « religieuse ». Cela ne touche évidemment pas que les ecclésiastiques et les pasteurs… C’est bien dommage d’ailleurs !

Pouvez-vous nous dire en quelques mots comment vous en êtes arrivés à devenir un « clown par foi » et ce que cela signifie ?
Pour résumer très brièvement, dès que j’ai commencé ma formation théâtrale et clownesque, je n’ai plus voulu faire que cela. Je n’étais alors pas croyant et cette discipline m’est spontanément apparue comme donnant du sens à la vie qui bouillonnait en moi et dont je ne trouvais aucun écho à l’extérieur. Le clown m’a permis alors de libérer l’énergie vitale qui était retenue prisonnière pour je ne sais quelle raison. Puis quand je suis devenu croyant (en comprenant qu’aimer c’était d’abord recevoir et non pas d’abord donner : que peut-on donner que l’on n’ait reçu ?), j’ai arrêté le clown et le théâtre. La plénitude de ma nouvelle vie n’avait plus besoin de ce tremplin-béquille de la pratique artistique pour s’épanouir. Je me disais que je n’allais reprendre ces activités que si un jour je voyais qu’elles pouvaient être convergentes et mises au service de cette vie. C’est ce qui s’est passé trois ans plus tard. Je suis alors devenu clown « par » foi.

Partager sa foi en étant clown peut-il être considéré comme un mode de prédication ?
Ce dont je m’aperçois de plus en plus, avec le regard qui s’affine (être clown, comme être croyant, c’est entrer dans un regard), c’est que le monde ne se partage pas entre ceux qui sont clowns et ceux qui ne le sont pas, mais entre ceux qui le savent et ceux qui ne le savent pas… Savoir que l’on est clown permet de moins se prendre au sérieux et de prendre davantage au sérieux la volonté de Dieu, la mission qui nous est confiée. Elle est simple : dire « oui » à la vie qui nous est donnée. L’avantage du clown, cependant, par rapport au « missionnaire » ou au prédicateur est que celui-ci doit apporter la Bonne Nouvelle. Le clown, lui, n’a qu’à la porter…

Même si on ne peut pas réduire l’activité d’un clown à l’humour, en quoi une approche ludique empreinte de dérision et d’humour est-elle compatible avec la foi ?
Un des sens du mot « jeu » implique une idée de liberté. Ainsi, par exemple, dans les expressions suivantes : « jouer d’une blessure, d’une infirmité, d’un mal », ou bien « ce pied de chaise joue dangereusement dans l’emboîture », ou bien « expliquez-moi la manière dont les pièces de la machine jouent entre elles », nous voyons que ce n’est que parce qu’il y a du jeu que le mouvement est possible (ne pas rester prisonnier d’un mal que je subis, se mouvoir dans un système : le pied de la chaise, les pièces de la machine). Là où il n’y a pas de jeu, tout est coincé, bloqué, verrouillé, enfer-mé ! Evidemment, dans certains cas, la liberté n’est pas conseillée (le pied de la chaise) ou bien à mes risques et périls ; dans les autres cas, elle correspond soit à un bon fonctionnement, soit à une « licence » prise par rapport à ce qui pourrait être considéré socialement comme un bon fonctionnement. Il est donc clair que la liberté des enfants de Dieu ne peut co-exister avec une absence de jeu. Seuls ceux qui jouent peuvent véritablement être appelés croyants. Evidemment, nous avons déjà vu que le jeu n’est pas incompatible avec le sérieux, mais il est incompatible avec le fait de « se prendre au sérieux ».

La notion de bonheur et de joie est donc clé. C’est aussi une expérience de don de soi. Vous allez jusqu’à dire, qu’être clown, c’est une expérience pascale…
Oui ! Il s’agit de mourir à soi comme étant l’origine de soi-même. Le clown est quelqu’un qui rate, quelqu’un qui a des limites, une sorte de diagnostic de l’humain que nous sommes. Il a alors toujours besoin des autres, et au plus haut point en ce qui le concerne (nous, contrairement à lui, nous faisons tout pour ne pas nous apercevoir que sans l’autre – l’Autre – nous sommes perdus). Alors il crie « au secours ! », ce qui ressemble bien à l’expérience des moines de tous les temps qui commencent chaque office (sept fois par jour !) par : « Dieu, viens à mon aide ! ». S’il est vécu, c’est un cri déchirant, et on se sent alors porté par plus grand que soi. Le clown ressuscite par le cri. Sa mort et sa résurrection, vécues à chaque instant de sa vie misérable, nous montrent que l’expérience pascale est une Bonne Nouvelle.

Peut-on évoquer une double expérience du clown qui bien entendu transmet quelque chose mais ne le fait qu’après avoir fait un travail sur soi. Quelle introspection spirituelle est rendue possible par l’expérience de clown ?
Quelle horreur cette question ! Le clown ne fait en aucun cas un travail « sur soi » ! Il se laisse bien plutôt  travailler par la vie, en particulier par les autres (le chrétien dirait : par l’Autre). Il s’agit de tout sauf de rester centré sur soi-même, comme nous le disions ci-dessus. Le clown est centré sur ce qui est extérieur à lui. Il s’agit surtout de ne plus être le centre. Le clown est un excentrique ! C’est cela qui est le long et difficile chemin. Toute in-tro-spection est une inspection de trop ! Tout travail sur soi génère non pas des chrétiens, mais des besogneux grincheux.

En tant que clown, quels conseils pourriez-vous donner aux prédicateurs pour avoir de l’impact dans le partage de la Parole ?
Accepter de rater et d’appeler « au secours ! ». L’impact, c’est Dieu qui s’en charge. Les prédicateurs peuvent dormir tranquilles. Ils savent qu’ils sont de bien moins bons prédicateurs que ce qu’ils voudraient paraître. Alors qu’ils ne s’inquiètent pas, car tout le monde le sait. Cela peut les détendre. Dieu fera ainsi mieux son travail…

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 11 décembre 2010
Philippe Rousseaux est « clown par foi » et propose notamment des sessions de formation qui prennent la forme de retraites spirituelles avec l’association qu’il a fondée. Il mène également, dans le cadre d’un doctorat une réflexion sur les implications d’un tel ministère. Pour plus d’infos : www.lacroixvosgienne.jimdo.com.

Si vous n’aviez retenu qu’un seul sermon ?

Par Gabriel Monet

Dans la foulée de mon interrogation adressée aux prédicateurs afin de savoir quel serait le sermon qu’il prêcherait s’il n’en avait qu’un seul à partager, il m’a semblé intéressant de renverser la question et de me tourner vers les auditeurs afin de savoir quel est le sermon qui les a le plus marqués au cours de leur vie d’auditeurs. C’est ainsi que j’ai écrit à une cinquantaine de personnes pour leur poser la question : « Si vous n’aviez retenu qu’un seul sermon ? ».

La première chose qu’il convient de remarquer, c’est que j’ai eu très peu de réponses. Sur la cinquantaine de personnes sollicitées, cinq seulement ont répondues. Et je trouve cela très parlant. Soit les auditeurs ne se souviennent plus des prédications qu’ils ont entendues, soit ils ont du mal à en sortir une du lot.

Cette jeune femme, par ses mots, illustre ce que beaucoup ont pu penser, en tous cas dans la première partie de ce qu’elle dit : « Je n’ai pas une prédication qui me vient à l’esprit mais par contre un style de prédication : j’apprécie quand la personne qui prêche pose des questions interpellantes et y répond de manière concrète, structurée et centrée sur la Bible ». Cette appréciation est corroborée par cet avis, cette fois basé sur une prédication précise : « La prédication qui me vient à l’esprit était basée sur l’histoire de la veuve venue importuner le juge inique mise en parallèle avec la lutte de Jacob avec l’envoyé de Dieu. Ce que j’ai apprécié et qui m’a touchée : un sujet christocentrique, une leçon de vie de foi pratique à travers le partage d’une expérience de foi personnelle, le récit vivant d’une grande persévérance dans la prière, l’exemple d’une gratitude immense, la répétition multiple de ce qu’il fallait retenir : je ne te lâche pas ! ».

Si dans ces deux premières réponses, il apparaît déjà l’importance d’être d’une part biblique mais aussi relié à la vraie vie, une troisième réponse alimente cette importance de l’identification possible pour l’auditeur avec ce qu’il entend : « Quelle prédication m’a le plus marquée ? C’était un sermon sur la fille de Jaïrus qui date de plus de 25 ans car je suis une fille, et pour les filles la souffrance on connaît ». Au-delà de l’expérience très personnelle, manifestement cette auditrice a été marquée par le personnage biblique évoqué dans la prédication parce qu’elle a pu s’identifier avec lui.

Un autre critère intéressant en lien avec une prédication qui retient l’attention est l’originalité. Comme le dit cet auditeur : « Au delà de toutes les prédications qui ont édifié ma foi et éclairé ma compréhension de l’Evangile, il y en a une qui me vient immédiatement à l’esprit, de par son originalité. Elle a été donnée il y a au moins dix ans et s’appuyait sur l’exemple de la relation entre Joseph et ses frères : la rivalité qui les habitait avait des fondements  notamment psychologiques, nés de maladresses de communication dans la fratrie, d’éducation du père… La guérison de ce conflit viendra par une réponse de même nature qui s’exprimera lorsque Joseph reconnaît et accueille ses frères lors des années de famine. Son caractère marquant tient à son sujet jamais entendu jusqu’alors et depuis ; qui pourrait se résumer ainsi : la nécessité de faire le distinguo entre ce qui se situe dans le champ spirituel et ce qui se situe dans le champ temporel. J’en ai retenu l’importance de déjouer le réflex, trop fréquent, de spiritualiser les situations et ainsi de s’exonérer de son devoir de réflexion et d’action ». Un sujet original donc, mais aussi encore une fois mis en lien avec la réalité existentielle des auditeurs. C’est lorsque la prédication se connecte à la vraie vie des auditeurs que celle-ci fait mouche.

Mais après tout, est-ce si important de se souvenir des prédications entendues ? Ce dernier auditeur ayant répondu complète de manière très pertinente la réflexion autour de cette question impertinente : « Avec le temps on a oublié les temps, les lieux, les circonstances, mais on a intégré les informations. En définitive ce qui compte n’est pas forcément ce qu’on retient, car par exemple je me souviens du début d’un sermon commentant le dialogue avec Nicodème et commençant par : « Mais qu’il est bête ! » ; alors que le reste du sermon, que j’ai oublié bien sûr, se confond avec l’agrégation de lectures de commentaires, de discussions et bien sûr de prédications et de réflexions sur le même thème. De toutes façons, on ne peut jamais tout retenir, mais peut être que ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on retient mais le changement qui se produit en nous ou l’envie d’aller plus loin. [...] Il faut trouver le juste équilibre entre capter l’attention, maintenir l’auditoire éveillé et faire passer des notions qui méritent une attention soutenue et parfois difficiles. Quant aux prédications « à l’américaine » qui ne font appel qu’à l’émotion ou à la dynamique de groupe, elles ne sont souvent que des feux de paille. Pour répondre de façon plus directe et synthétique à la question, voici l’essentiel de ce que j’ai retenu : c’est le salut par la grâce avec tout ce que cela implique, et j’ai remarqué que c’est toujours les textes de l’écriture qui emportent l’adhésion par leur force. Le sermon explique, éclaire et c’est là où le talent du prédicateur prend toute sa valeur ».

De la même manière qu’il est difficile de définir le sujet du seul sermon qui resterait à un prédicateur à partager, de même il est délicat de sélectionner un sermon parmi tous ceux qui ont été entendus. De la même manière que tous les repas que nous prenons jour après jour sont utiles à notre bonne santé physique, même ceux dont ne nous souvenons pas du menu, ainsi en est-il de la nourriture spirituelle : tous les sermons sont utiles. Il y a dans chacun quelque chose à accueillir pour notre croissance dans la foi. Certes, tous n’ont pas le même impact sur nous, et il n’est pas inutile de chercher à donner le meilleur de soi et à faire de la gastronomie homilétique. Mais comme le disent la majorité des auditeurs qui ont répondu : si la manière de le présenter a son importance, c’est l’ingrédient qui compte avant tout, en l’occurrence, le texte biblique qu’il s’agit de faire vivre ou revivre !

Si vous n’aviez qu’un seul sermon à prêcher ?

Par Gabriel Monet

Un pasteur partant à la retraite a allégé sa bibliothèque et m’a récemment donné un livre intitulé If I had one sermon to preach. Ce livre en anglais, dirigé par Herbert Douglass, et datant de 1972, est en fait une compilation de sermons. Mais au-delà de son contenu, le titre m’a interpellé, et c’est ainsi que je me suis dit que cette question valait la peine d’être posée. C’est pourquoi j’ai eu l’idée de m’adresser à quelques collègues pasteurs pour leur proposer cette question : « Si vous n’aviez qu’un seul sermon à prêcher, quel serait-il ? De quoi parleriez-vous ? Sur quel texte biblique prêcheriez-vous ?». L’idée était d’avoir un feed-back de différents prédicateurs pour essayer de discerner quel pourrait être finalement le sujet ou les sujets qui paraissent centraux ou importants de partager. Voici quelques enseignements des seize réponses reçues sur environ vingt-cinq sollicitations.

La première remarque qui s’impose est qu’il n’y a presqu’aucun doublon. Seul le très fameux verset de Jean 3.16 a été choisi par deux pasteurs. Pour le reste, tous les sujets et les textes choisis sont différents. Il n’y a qu’une seule prédication qui soit basée sur un texte de l’Ancien Testament. Il y en a deux qui ont plusieurs textes bibliques dont un de l’Ancien Testament. Toutes les autres prédications sont basées sur des textes du Nouveau Testament (13 sur 16). Parmi celles-ci, la majorité prend appui sur des textes des Evangiles. Seules deux prédications prennent comme texte de référence un verset ou un passage des épîtres.

Au niveau thématique, un axe majeur apparaît, lié au sujet de l’amour de Dieu ou du Christ pour les humains. Ainsi, par exemple, ce pasteur présente son idée : « Si je devais prêcher une dernière fois, le thème serait celui de l’amour du Christ, ce qui revient à considérer celui de son caractère. J’introduirais ce sermon par une histoire vécue qui illustrerait l’amour christique que je développerais ensuite. Ce développement rebondirait sur différents aspect du ministère de Christ (miracles et résurrections pour indiquer l’amour qui pousse à l’utilisation de la puissance, l’intérêt pour les enfants pour indiquer l’amour qui pousse à l’écoute et l’éducation, la femme pécheresse pour indiquer l’amour qui pardonne tout, la croix pour indiquer l’amour qui pousse au don suprême…). Je conclurais en insistant sur la manifestation eschatologique de cet amour christique ».

Mais plusieurs évoquent également la réponse que les croyants peuvent apporter à cette initiative de grâce. Au Dieu qui libère et qui aime, nous sommes invités à répondre en tant qu’adorateurs, en intégrant Christ au plus profond de nos cœurs. Il est venu comme serviteur ce que nous devons être à notre tour. Comme un prédicateur l’affirme : « Marc 10.45 montre que l’essentiel de la révélation de Dieu en Jésus se résume dans une vie de service, que cette vie n’a pas été simplement celle de Jésus, mais que c’est aussi celle que Dieu souhaitait en créant l’homme, et qu’il souhaite remettre comme principe fondateur de ma vie nouvelle de rançonné par Christ. C’est ce que sera la vie dans l’éternité ». Un autre prédicateur déclare, dans la même lignée : « Si je n’avais qu’un seul sermon à prêcher… sans aucun doute serait-il sur la parabole mal nommée, la parabole du fils prodigue. Je parlerais de notre état de faillibilité, parfois d’ingratitude, des blessures de la vie, de l’importance de regarder en soi pour se tourner vers l’amour inconditionnel du Père, l’amour patient, généreux et du regard compréhensif qu’Il porte sur nous ».

Le christocentrisme de la majorité de ces sujets de prédications apparaît clairement. Par exemple, ce pasteur à la retraite écrit : « Si je n’avais qu’un seul sermon à prêcher, sans hésitation, ce serait sur le texte que j’avais choisi pour ma première prédication. Je ne me rappelle plus rien de ce que j’avais dit parce que, jeune étudiant, et bien jeune dans la foi, j’étais mort de trac et de stress. En revanche le texte est gravé dans ma mémoire : « Christ en vous, l’espérance de la gloire » (Col 1.27). Cette déclaration me semble toujours aussi vitale et essentielle : elle présente l’espérance sous son angle le plus positif et l’exprime comme étant une expérience au quotidien, celle d’une présence, d’une communion du Christ au milieu de son Eglise et en chaque croyant œuvrant à son avènement ». 

On peut aussi noter, que plusieurs ont évoqué la radicalité du message de Jésus. En s’appuyant sur le sermon sur  la montagne, un des prédicateurs écrit : « Sur cette montagne Jésus apparaît naturellement comme le nouveau Moïse qui apporte non pas une loi nouvelle, mais la loi de toujours, celle que les hommes n’avaient pas bien compris. La pensée de Jésus y apparaît radicale. Elle ouvre la voie à une vraie révolution sociale. [...] Elle met l’homme au cœur de la vie. C’est tout simplement la Révolution du cœur profond qu’aucune autre Révolution n’a vraiment su réaliser ». Ou cet autre pasteur qui affirme : « Si je n’avais qu’un seul sermon à prêcher je crois que je choisirais Luc 10,  les derniers versets : « Une seule chose est nécessaire ». Et je réfléchirais sur la radicalité de Jésus. Il ne dit pas : « Parmi les choses importantes, une plus que les autres ». Mais une seule est nécessaire ».

Voilà, en dehors de l’enrichissement que nous pourrions avoir à écouter toutes ces prédications qui, si elles ont certains axes communs sont donc aussi et surtout toutes uniques et originales, on peut donc retenir le fait que LA prédication n’existe pas. Et c’est tant mieux. Qu’elle soit d’ailleurs la première ou la dernière ou n’importe laquelle entre ces deux extrêmes, chaque prédication a sa raison d’être. La Parole de Dieu est d’une richesse inouïe et il est impossible de la circonscrire, de l’enfermer, de la formater, de la résumer en une prédication qui en ferait sortir la substantifique moelle. Les portes d’entrées sont infinies et les chemins qui vont et viennent entre Dieu et sa Parole et qui passent par nous sont innombrables. Allez, je peux l’avouer, depuis quelques semaines que je réfléchis à cette question, j’avoue ne pas avoir trouvé un sujet qui me satisfait. Et cela me va bien comme ça !

Je mentionne ici les titres et textes bibliques proposés par les pasteurs qui ont accepté de répondre à la question « Si vous n’aviez qu’un seul sermon à prêcher… », ce dont je les remercie vivement !

  • Où es-tu? Gn 3.6-21
  • Le projet de vie de Dieu (Dt 30.15-20, Mc 10.21, Jn 14.1-4)
  • Le Dieu libérateur (Ex 20.2, Ga 5.1, 1 Co 3.17)
  • Le sermon sur la montagne: la révolution du cœur profond (Mt 5-7)
  • Le dernier message de Jésus (Mt 28.19-20)
  • Jésus est venu servir et donner sa vie (Mc 10.45)
  • Le désir de vie (Bartimée, Mc 10.46-52)
  • Une seule chose est nécessaire. La radicalité de Jésus (Lc 10)
  • Le fils prodigue (Lc 15.11-32)
  • Le retour de Jésus (Lc 17.20-25, 2 P 3.8-9)
  • Le sacrifice de Jésus et la vie éternelle (Jn 3.16)
  • L’amour de Dieu (Jn 3.16)
  • L’amour du Christ
  • Les vrais adorateurs (Jn 4.23-24)
  • Christ en vous (Col 1.27)
  • Le plan du salut (Tt 2.11-14)

Les jeunes et la prédication

Par Gabriel Monet

Qu’est-ce que les jeunes pensent et attendent de la prédication ? Pour répondre à cette question, j’ai eu le plaisir de piloter une enquête au cours de l’année 2009 auprès de 347 jeunes de 15 à 35 ans. Je viens de finir la rédaction d’un article qui présente cette enquête et en fait l’analyse avant de conclure en synthétisant les défis proposés par les jeunes à tous les prédicateurs. Cet article est consultable sur ce blog en cliquant ici, ou dans la section articles. Voici néanmoins quelques éléments que cette enquête met en évidence en guise de mise en bouche.

objectifs-dune-predicationParmi les jeunes, une grande majorité penche pour une prédication existentielle puisque 53 % des répondants pensent que l’objectif d’une prédiction est un encouragement à « être », plus qu’un encouragement à « penser » (30 %) ou à « faire » (17%). En d’autres termes, peu sont ceux qui apprécient qu’on leur dicte un comportement, mais au contraire, une sensibilité apparaît exprimant le désir d’être stimulé à réfléchir sur des questions d’identité.

caracteristiques-dune-bonne-predicationInvités à choisir la caractéristique la plus importante d’une bonne prédication, les deux réponses qui arrivent en tête concernent clairement la dimension relationnelle et spirituelle de la foi. Une bonne prédication est d’abord une prédication qui « met en relation avec Dieu » (26,5 %) et qui « touche le cœur » (25,9 %).

Sur les prédications qu’ils entendent, de manière globale, ils les trouvent plus « intéressantes » qu’ « ennuyeuses » ; plus souvent « profondes » que « superficielles » ; très légèrement plus « intellectuelles » que « pratiques » mais également assez nettement plus « concrètes » qu’ « irréalistes » ; légèrement plus « traditionnelles » qu’ « originales » ; assez « bien illustrées » plutôt que « pas illustrées ».

A la question de savoir si par une prédication les jeunes ont le sentiment que Dieu leur transmet un message, les réponses sont mesurées. Il y a manifestement quelque chose qui se passe au travers de la prédication puisque seuls 2 % d’entre eux n’y discernent « jamais »  un message venant de Dieu. D’un autre côté, ils ne sont que 16,3 % à répondre « toujours ». Une forte majorité a donc le sentiment que par une prédication, Dieu leur transmet « souvent » (42,6 %) ou « parfois » (39,1 %) un message.

personne-qui-precheConcernant le style de celui ou celle qui prêche, il y a un plébiscite pour ceux et celles qui prêchent de manière « naturelle » (43,1 %) ou plus encore « passionnée » (47,7 %). Il est donc nettement moins important que la personne qui prêche soit « sérieuse » (2,8 %),  « solennelle » (2,1 %) ou « posée » (4,2 %).

A propos de la durée idéale d’une prédication, les jeunes sont prêts à écouter des prédications plutôt longues puisque la durée moyenne idéale est d’un peu plus de 27 minutes. La grande majorité (72,5 %) émet le désir d’une prédication qui dure entre 20 et 30 minutes. Ils ne sont donc que 6,1 % à désirer des prédications de moins de vingt minutes. On pourrait presque dire qu’ils en « veulent pour leur argent », ou plutôt « pour leur présence ». Le défi n’est donc pas tant une question de durée que de pertinence, de capacité à rendre captivante la Parole de Dieu et finalement à faire émerger une idée force, une pensée centrale.

Pour découvrir l’ensemble des réponses et lire l’intégralité de l’analyse de cette enquête, accédez à l’article « Les jeunes et la prédication ».

« Une puissance du verbe religieux »

Par Gabriel Monet

Interview de Fabrice Desplan

Voici des extraits de l’interview de Fabrice Desplan.
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Fabrice Desplan, en tant que sociologue et anthropologue, vous vous intéressez notamment au fait religieux. Or, la prédication a une place non négligeable dans la sphère ecclésiale. Elle est le plus souvent définie par les homiléticiens, donc d’un point de vue théologique. Comment définiriez-vous la prédication d’un point de vue sociologique ?
Plusieurs définitions sont possibles, mais s’il faut en proposer une dans la tradition de la sociologie et de l’anthropologie, je dirai que la prédication est la présentation des normes et croyances d’un groupe dans un cadre fixé par celui-ci, mais qui ne dépend pas exclusivement de lui. Dans le fond et dans la forme elle est encadrée par le groupe et fortement influencée par le contexte social dans lequel, et vers lequel il s’exprime. La prédication n’est certainement pas pour le sociologue un discours qui est uniquement à destination des auditeurs. Elle est bien plus puisqu’elle s’inscrit dans une société sur laquelle elle veut avoir un impact. S’il faut prolonger cette définition, je rajouterai que la prédication est vraiment un acte premier qu’analyse l’observateur du fait religieux. C’est souvent par elle que l’on découvre une organisation, une tradition, des croyances, des pratiques. Elle est aussi une « vitrine » aux enjeux immenses. Quand un sociologue écoute une prédication il a une grille d’analyse en tête. Des éléments de cette grille touchent à la forme et d’autres au fond. [...]

Le fait de donner de plus en plus la parole en chaire à des femmes a-t-il aussi été source d’une évolution ?
Très certainement. Surtout dans une société où la question de l’égalité homme-femme se pose. Mais on reste toutefois, comme le disait Pierre Bourdieu, dans une société de la « domination masculine ». Notons l’apport de groupes protestants dans cette dynamique égalitaire. Même les loges maçonniques les plus réfractaires à la présence des femmes entament des restructurations. Alors on peut dire, même si c’est loin d’être suffisant, que la montée des femmes dans la prédication est une évolution. Certaines églises protestantes sont en pointe. Espérons qu’elles feront tâche d’huile. Ceci étant dit, il ne faut pas simplement dire que les églises qui sont à la traîne de l’égalité homme-femme dans la prédication sont misogynes ! La prédication reste historiquement marquée de valeurs très masculines. Elle s’est parfois développée dans des cadres réservés aux hommes. C’est l’évolution actuelle de l’ensemble des valeurs dites masculines qui favorisent une montée des femmes. L’avenir nous dira si ce mouvement se confirmera.

Vous avez beaucoup travaillé sur l’antillanité. Or il existe une littérature assez fournie sur le concept de black preaching. Cependant, il est complexe de le définir avec clarté. Quelle serait votre définition du black preaching, ou en tous cas ses caractéristiques principales ?
Je crois que la définition la meilleure n’est pas faite par les théologiens ou les sociologues. On l’a retrouve indirectement sous la plume de Léopold Sédar Senghor. Je l’ai retrouvée en rédigeant mon dernier livre sur les Antilles. Senghor parlant des cultures noires déclare en 1960 aux jeunes : « Au contraire de l’Européen classique, le Négro-Africain ne se distingue pas de l’objet, il ne le tient pas à distance, il ne le regarde pas…. Il le touche, il le palpe, il le sent… Danser, c’est découvrir et recréer, surtout lorsque la danse est danse d’amour. C’est, en tout cas, le meilleur mode de connaissance ». Pour moi le black preaching c’est un peu cela. Une tentative de faire vivre émotionnellement les mots, les concepts d’un discours. Le prédicateur s’adresse à l’individu en sollicitant sa raison et ses sensations. Une fois dit cela, je dois faire une confidence : je n’aime pas cette notion de black preaching. Elle me semble exotiser certaine formes de prédication. Ou à l’inverse, elle peut donner à des prédicateurs ou à des auditeurs l’impression qu’ils sont porteurs d’une originalité de forme, peut-être de fond, au détriment de l’essentiel qu’est la construction du discours, son équilibre, sa portée, son ancrage dans l’histoire, etc. Je suis de cette minorité qui est suspicieuse, parfois exagérément, envers les classifications qui enferment dans une expression culturelle, sans voir d’autres dimensions ou les effets de l’histoire dans cet enfermement. [...]

En quoi la culture influence-t-elle l’acte de prêcher ?
La définition de la culture qui résiste le mieux au temps est celle de Taylor. Elle est simple. Il s’agit d’un « tout complexe qui inclut les connaissances, les croyances, l’art, la morale, les lois, les coutumes et autres dispositions acquises par l’homme en tant que membre d’une société ». On pourrait rajouter à la liste de Taylor, communiquer, enseigner, prêcher. Ce sont des actes culturels. La prédication n’y échappe pas. Beaucoup d’anthropologues soutiennent que la culture est un pattern, une sorte de moule qui dessinerait à notre insu les contours de notre psychologie. Si on donne suite à cette manière de penser, le prédicateur, n’échappe pas à sa culture. Mais il faut être équilibré, il n’y a pas que la culture qui rentre en ligne. La formation, le niveau social, ou encore le type d’Eglise sont importants. On observe des prédicateurs changer de style alors qu’ils n’ont pas changé de culture ! D’autre part, tout est relatif quand on parle de l’impact de la culture sur la prédication. Un prédicateur catholique brésilien reste plus expansif qu’un homologue catholique français en France. On peut parier que notre prédicateur catholique brésilien est plus expansif qu’un autre prédicateur réformé français en France. Oui, la culture influence parce qu’elle est le contexte dans lequel s’exprime le prédicateur. Cependant il y a plusieurs cultures à prendre en considération. Celle de la tradition d’un peuple, mais aussi l’histoire d’une Eglise. Ces deux cultures combinent différemment si on est en France ou au Brésil, s’il faut garder notre exemple. Mais elles varient aussi en fonction des attentes de l’auditoire.

Selon vous, quels sont les enjeux de la prédication contemporaine ?
Faire face à la société de communication impose 1/ une hyperréactivité, 2/ un discours général, 3/ qui doit s’adapter aux singularités sans verser dans la théologie-réalité et 4/ de faire de plus en plus face à la concurrence de tous les autres discours qui sollicitent directement l’individu dans son rapport au divin, sa foi, sa morale, ses liens avec ses semblables, ou encore le salut. C’est un véritable défi. Et croyez-moi, je préfère être sociologue que prédicateur quand je vois la tache immense qui doit être accomplie. Je reste toujours quelque peu admiratif quand je vois un prédicateur y arriver.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 25 octobre 2010
Fabrice Desplan est sociologue et anthropologue. Il est chercheur rattaché au « Groupe Sociétés, Religions, Laïcités, (GSRL) » de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris, dirigé par Philippe Portier. Il a participé à la réalisation de l’enquête sur la recomposition du protestantisme en France dirigée par Sébastien Fath et tient un blog très vivant intitulé Sociologiser.

Prêcher plusieurs fois la même prédication

Par Gabriel Monet

Une prédication a-t-elle pour vocation d’être à usage unique ? J’ai connu un pasteur qui jetait systématiquement toutes ses notes après avoir prêché. Il ne gardait aucune trace de ses prédications afin de devoir toujours partir d’une feuille blanche, ou plus exactement du seul texte biblique. Parmi ses arguments, il évoquait le fait qu’on ne retrouve jamais deux fois la même situation : l’auditoire est rarement le même, le contexte n’est jamais identique, l’état d’esprit du prédicateur lui-même est sujet à changement. Tout en respectant cette pratique et en l’admirant d’une certaine manière, il me semble néanmoins pertinent de s’interroger s’il est légitime de prêcher plusieurs fois la même prédication ? Dans la vie pastorale aux multiples demandes et dans un contexte embouteillé par de nombreux engagements, est-il envisageable de recycler ses prédications ?

Il existe des cas de figures qui tendraient à favoriser le fait de prêcher plusieurs fois la même prédication. Il arrive qu’un pasteur ait la charge pastorale de plusieurs communautés. Ou encore qu’un laïc soit sollicité par plusieurs Eglises différentes pour y prêcher. Certains leaders d’Eglise peuvent être amenés à visiter de semaine en semaine les différentes Eglises de leur territoire. Enfin, on peut encore penser à tous les pasteurs qui changent de poste pastoral et qui se retrouvent donc dans une situation nouvelle, avec des auditeurs qui n’ont pas entendu toutes les prédications préparées précédemment.

Prêcher plusieurs fois la même prédication ne me paraît pas être un problème, même s’il importe de veiller à éviter quelques pièges, et donc de le faire à bon escient. En effet, on peut d’abord mentionner le fait que préparer une prédication prend du temps. A juste titre car la prédication vaut bien qu’on lui consacre un temps non négligeable. Quand un pasteur est appelé à prêcher toutes les semaines, mais dans une Eglise différente une fois sur deux par exemple, ne pourrait-il pas investir plus de temps à la préparation d’une prédication une fois toutes les deux semaines ? On peut ainsi penser que ses prédications seront plus travaillées, plus riches, et qu’il aura moins de risque de « s’assécher »… De plus, quand on considère que l’on a quelque chose d’important à dire parce qu’un message biblique nous semble vital, nous a touché, répond aux besoins du moment, il n’est pas incohérent de partager au plus grand nombre cette prédication. Enfin, lorsqu’on prêche un message inédit, à moins d’avoir tout écrit mot à mot, c’est un premier jet… Même si le premier jet peut parfois être très bon, il n’est pas inutile de prendre le temps de l’analyse et de l’autocritique, voire même d’accueillir les remarques et suggestions de certains afin de bonifier son sermon. Si on a l’occasion de le prêcher à nouveau, celui-ci sera probablement enrichi.

Il ne paraît donc pas incohérent d’envisager prêcher plusieurs fois la même prédication, mais il convient de le faire en évitant certains risques et en pratiquant cela d’une manière adaptée et constructive. Dans les cas où l’on prêcherait plusieurs fois la même prédication, il importe premièrement d’avoir un minimum de capacité d’adaptation. Le mot d’ordre lié à une telle pratique pourrait être : « adapter, adapter, adapter ». Cela peut et doit être de s’adapter à l’auditoire qui est changeant, de s’adapter à son propre état d’esprit en tant que prédicateur, de s’adapter aux circonstances, aux lieux, aux événements, au contexte, au calendrier… Par ailleurs, il convient de savoir faire le tri entre nos bonnes et nos moins bonnes prédications, et il ne sera pas inutile de savoir éliminer ou éventuellement de retravailler de fond en comble une prédication. Surtout, il sera fondamental de ne pas tomber dans la redondance et se laisser renouveler par nos propres prédications. Dans cette dynamique, il me paraît donc fondamental d’être sans cesse en train de créer de nouvelles prédications. J’ai rencontré un pasteur qui avait une série de prédications et une fois en place dans une nouvelle Eglise reprenait une à une systématiquement ses anciennes prédications ; cette pratique me paraît être à déconseiller vivement, pour ne pas dire les choses encore plus radicalement. Enfin, pour que cette pratique reste fructueuse, il me semble important de se réapproprier nos propres messages. Ainsi, que l’on prêche un message déjà prêché une semaine, un mois ou un an avant, il ne sera pas inutile de prendre le temps de le relire, de l’annoter, de l’intérioriser à nouveau  … et bien entendu de demander à l’Esprit de nous guider et nous accompagner dans le partage de cette prédication quitte à lui laisser aussi sa part de renouvellement et de rafraîchissement.

Prêcher la prédication d’un autre

Par Gabriel Monet

Quel prédicateur n’a jamais entendu une prédication ou une portion d’un sermon en se disant : « ça c’est intéressant, je le reprendrais bien dans une prochaine prédication ». Ou encore, quel prédicateur n’a jamais pris des extraits d’un article, d’un livre ou d’un commentaire pour les intégrer à sa prédication ? Est-il légitime de faire ainsi ? Plus radicalement encore, est-il envisageable de prêcher une prédication en s’appuyant sur celle d’un autre ? La notion de plagiat existe-t-elle en homilétique ? Est-il respectueux de s’inspirer ou de citer différentes sources sans en mentionner les références ?

Dans un article intéressant intitulé « Prêcher la prédication d’un autre »1, Rudolf Bohren se pose la question avec à-propos. Il admet que pour des prédicateurs en difficulté, pour d’autres qui ne seraient pas doués, ou encore pour certains qui manqueraient de temps pour préparer leur message, il puisse être acceptable de prêcher la prédication d’un autre, au point même de simplement en faire la lecture en chaire. C’est ainsi qu’il compare la prédication à l’art de la mise en scène au théâtre. Il cite alors Bertold Brecht qui a dit : « Il faut se libérer du mépris trop répandu de la copie. Elle n’est pas le plus facile. Elle n’est pas une honte, mais un art », mais Brecht ajoute : « Autant une non utilisation du modèle serait déraisonnable, autant il doit être aussi évident que c’est en le transformant qu’on utilise le mieux un modèle »2. Pour Bohren, l’histoire montre que prêcher la prédication d’un autre est non seulement possible mais utile. Augustin en parlait déjà. Luther rédigeait des Postilles dans le but d’être reprises. « De tout temps, la prédication a été fécondée par celle d’un autre ou même purement et simplement reprise telle quelle et faite sienne »3. Si aujourd’hui ce procédé est mal perçu, c’est parce que les prédicateurs se glorifient eux-mêmes d’avoir écrit des prédications. Ainsi, « si une théorie de la prédication dote le prédicateur de la liberté, elle cherchera à le libérer de la prison de son moi et révoquera toute religion de la performance homilétique. Puisqu’une multiplicité de cadeaux sont offerts à l’Eglise et au monde dans la tradition homilétique, personne ne doit rester démuni »4.

Il n’est pas inintéressant de montrer qu’il peut être bon de s’inspirer de la prédication d’un autre, notamment en soulignant que le but d’une prédication n’est pas d’abord la mise en valeur du prédicateur mais l’effet de la Parole sur l’auditeur. Dans certains cas, on peut tout à fait comprendre et soutenir l’utilité de prêcher la prédication d’un autre. Ainsi, pour certains prédicateurs fatigués et découragés, pour certains cas de remplacement de dernière minute ou d’urgence, ou encore pour certaines journées spéciales autour d’un thème particulier, l’utilisation d’un sermon préparé par un autre peut trouver une certaine légitimité. Ceci étant, est-il sain (et saint) d’en faire une pratique régulière. Je serai beaucoup plus réservé. En effet, sans mettre en exergue une indispensable créativité et originalité des prédicateurs, l’acte de prêcher me semble devoir être le fruit d’une maturation et d’une appropriation du message qui implique un travail personnel. Certes, s’inspirer de ce qui a déjà été dit ou écrit sur tel texte biblique ou tel sujet peut bénéfiquement nourrir la prédication. D’ailleurs, il ne me semble pas indispensable de citer ses sources, car en homilétique les pensées et avis des humains ne sont pas une fin en soi, mais censés amener les auditeurs à entrer en dialogue avec Dieu directement et prioritairement. Mais pour être un témoin crédible et authentique, il n’y a rien de mieux que le fruit d’un contact personnel avec la Parole.

1 Rudolf Bohren, « Prêcher la prédication d’un autre. Atteinte à la propriété intellectuelle ou solution de rechange ? », Hokhma 48 (1991), p. 77-86. Cet article publié par la revue Hokhma est en fait une traduction d’un chapitre du livre de Rudolf Bohren Predigtlehre (Munich, Kaiser, 1986, p. 198-203).
2 Bertold Brecht, Ecrits sur le théâtre, Paris, L’arche, 1979, p. 60 et 64.
3 Rudolf Bohren, op. cit., p. 80.
4 Ibid., p. 84-85.