« Ne pas tout dire dès le début… »

Par Gabriel Monet

Interview de Christophe Paya

Christophe Paya, vous êtes à la fois prédicateur et professeur d’homilétique. Quelles sont selon vous les qualités essentielles d’une bonne prédication ?
Par nature, j’aime que le discours soit clair. J’apprécie d’entendre des paroles stimulantes, qui font appel à ma réflexion et qui me laissent de quoi continuer à réfléchir ensuite, qui nourrissent mon imagination et qui m’empêchent de me reposer sur mes lauriers… Mais soyons réalistes : mes prédications (comme celles des autres) n’ont jamais toutes les qualités que j’aimerais qu’elles aient… Ceci dit, j’ai beaucoup de mal avec les prédicateurs qui me croient meilleur que je ne suis en réalité, qui pensent que si je me prends en main je peux changer, qui oublient le cœur christologique et rédempteur du message chrétien. Je n’aime pas non plus le travail bâclé…

Quels sont vos critères pour choisir sur quoi vous allez prêcher ?
Assez régulièrement, les textes bibliques me sont imposés par le programme de l’Eglise ; d’autres fois, c’est l’auditoire concerné qui m’aide à restreindre le champ de mes recherches. J’ai aussi mes propres critères de sélection, qui correspondent à des textes que je suis en train de travailler ou que j’ai récemment travaillés.

Quelle est votre démarche pour préparer une prédication ? Concrètement, quelles sont les étapes de votre préparation ?
Lorsque j’ai déjà travaillé le texte biblique, l’exégèse est plus ou moins « acquise ». Mais lorsque ce n’est pas le cas, je travaille le texte biblique, autant que possible en profondeur. Au cours de cette démarche, je me demande comment je vais transmettre les fruits de mon travail. Pour cela, je définis en général l’orientation que je vais donner à ma prédication. Puis je fais le passage de l’exégèse à la prédication. Je n’ai pas vraiment de règle à proposer. Tout dépend de la forme que va prendre la prédication. Mais c’est l’orientation générale adoptée qui guide ma démarche. Enfin, lorsque j’ai rédigé quelque chose, je travaille sur la clarté de l’ensemble du discours, sur sa cohérence, sur son intérêt et sur son rapport à la réalité.

Vous avez beaucoup travaillé autour de l’Evangile de Matthieu et notamment les grands discours de Jésus qu’il contient. Ces « prédications » de l’Evangile de Matthieu peuvent-elles modéliser un art de prêcher ?
Je ne vais évidemment pas dire que les discours de Jésus ne peuvent pas constituer un modèle ! Si on veut s’en inspirer, on appréciera leur « art littéraire », à la fois écrit et oral. Ces « prédications » de Matthieu transmettent un contenu nourrissant, mais ne s’en tiennent pas à la transmission d’information. Elles font aussi réfléchir l’auditeur, le remettent en question dans sa logique et dans sa vie. Par ailleurs, et de différentes manières, elles captent l’attention et la conservent. En fait, on pourrait parler d’un concentré de prédication plus que d’une prédication ordinaire…

Vous venez de sortir un livre, Pour une Eglise en mouvement, qui s’arrête en particulier sur le discours d’envoi en mission de Matthieu 10. Il traite de la mission de l’Eglise dans le monde présent, de l’exercice du ministère chrétien, de la communication de l’Evangile… La prédication a-t-elle une vocation missionnaire ?
 À coup sûr ! D’abord parce que dans beaucoup d’Eglises, aujourd’hui, en tout cas dans celles qui sont ouvertes au monde, l’auditoire dépasse largement le groupe des chrétiens engagés de la paroisse. Dans beaucoup d’Eglises, il y a régulièrement des personnes qui viennent pour la première fois. On aurait tort de ne pas en tenir compte dans la prédication. Ensuite, parce que la prédication de l’Evangile demeure « l’outil » de base de la mission chrétienne. Evidemment, cette prédication missionnaire n’est pas un simple discours à sens unique : elle s’appuie sur des actes concrets, elle est respectueuse des contextes ; mais il n’empêche que la prédication chrétienne dépasse le cadre ordinaire du culte hebdomadaire.

Dans une note de votre blog, vous envisagez un parallèle entre la prédication et les romans policiers. Quels sont les enjeux du suspense en homilétique ?
Disons que ce n’est pas le suspense pour le suspense… Mais, d’une part, le suspense maintient l’intérêt, et le prédicateur n’est pas obligé de tout dire dès le début ; si son message se dévoile petit à petit, ça peut aider à maintenir l’attention ! Et d’autre part, le contact avec les textes bibliques peut  générer une surprise ou un choc qu’on peut rapprocher de l’idée de suspense. L’Evangile, de toute évidence, ne « fonctionne » pas selon la logique humaine : cette tension, si le prédicateur ne l’étouffe pas, peut générer une sorte d’effet de suspense.

Vous êtes sensible à la place de l’enfant dans l’Eglise. Les prédications devraient-elles s’adresser à tous y compris aux enfants ? Mais alors, comment être suffisamment simple pour être compréhensible par des enfants et suffisamment profond pour nourrir spirituellement les adultes ?
C’est la grande question ! Lorsque je prêche, j’essaie évidemment de tenir compte de l’auditoire. Je ne suis pas sûr qu’un enfant puisse comprendre une prédication ordinaire qui n’aurait pas pris en compte leur présence. Néanmoins, si le prédicateur sait à l’avance que des enfants, des ados ou des jeunes vont entendre son sermon, il aurait bien tort de ne pas se préparer en conséquence. La simplicité d’expression demeure, dans tous les cas, un principe auquel je suis attaché. S’exprimer simplement, ça ne veut pas dire baisser le niveau, mais faire en sorte que chacun, quel que soit son âge ou sa culture, puisse entendre une parole compréhensible. En plus de la simplicité d’expression, il peut paraître judicieux d’utiliser des images, d’expliquer la même chose de différentes manières, etc.

Vous avez récemment traduit l’excellent livre de Bryan Chapell intitulé en français : Prêcher. L’art et la manière. Qu’avez-vous retenu d’essentiel dans ce manuel d’homilétique ?
Deux choses. Premièrement, Chapell insiste beaucoup sur ce qu’il appelle la « condition humaine commune ». C’est-à-dire qu’il part de l’être humain tel qu’il est et s’adresse à des êtres humains tels qu’ils sont. Il ne se fait pas d’illusion sur la nature humaine, mais cherche à repérer la manière dont le message de l’Evangile parle à la condition humaine. Deuxièmement, je retiens la nécessaire maîtrise des éléments classiques de la prédication. Il existe en homilétique plusieurs courants. Divers auteurs critiquent les approches classiques de l’homilétique. Et leurs critiques sont très stimulantes. Mais pour pouvoir en bénéficier, il faut d’abord maîtriser les fondamentaux que décrit Chapell : un propos clair, un plan cohérent, une logique d’ensemble, des éventuelles illustrations utiles, etc. Sans cette maîtrise des fondamentaux, d’autres approches, qui les présupposent (même si les auteurs ne le disent pas forcément), risquent de conduire sur des voies peu constructives.

Pour conclure, quels sont pour vous les enjeux de l’homilétique contemporaine ?
Disons que les enjeux du passé demeurent : préparer une prédication nourrie de l’Écriture, spécifiquement chrétienne, c’est-à-dire non moralisante mais rédemptrice et christocentrique. Pour l’actualité, on peut ajouter la formation des prédicateurs (on oublie vite, même lorsqu’on a suivi des cours !) et en particulier des prédicateurs laïcs. Le protestantisme a toujours eu ses « prédicateurs laïcs », et c’est une bonne chose que les auditeurs puissent entendre diverses voix. Mais ces prédicateurs-là ont besoin d’une formation adaptée et d’un suivi. Dans les Eglises que je fréquente, l’enjeu n’est pas la place de la prédication, qui est acquise. La prédication est bien présente, longuement (et même parfois trop longuement !). La question se pose plutôt du renouvellement des prédicateurs, de leur capacité à rendre compte du texte biblique d’une manière qui soit à la fois fidèle et en rapport avec les questions d’aujourd’hui.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 14 décembre 2010
Christophe Paya est pasteur de l’Union des Eglises évangéliques libres de France et professeur de théologie pratique à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Il tient un blog qui se veut « théologique et pratique ».