« Clown par foi »

Par Gabriel Monet

Interview de Philippe Rousseaux

Philippe Rousseaux, vous êtes clown et résolument chrétien avec le désir de partager votre foi. Les grandes chaussures, la veste bariolée et le nez rouge sont-ils une alternative crédible à la robe ecclésiastique ou la cravate pastorale ?
Je crois qu’un des plus gros problèmes de tous les temps a été de confondre le « costume de la foi » avec son incarnation profonde, simple et joyeuse. Le signe le plus manifeste de cette trompeuse confusion est peut-être l’air grave, sombre et triste de la partie de nous-mêmes qui voudrait se présenter comme la plus « religieuse ». Cela ne touche évidemment pas que les ecclésiastiques et les pasteurs… C’est bien dommage d’ailleurs !

Pouvez-vous nous dire en quelques mots comment vous en êtes arrivés à devenir un « clown par foi » et ce que cela signifie ?
Pour résumer très brièvement, dès que j’ai commencé ma formation théâtrale et clownesque, je n’ai plus voulu faire que cela. Je n’étais alors pas croyant et cette discipline m’est spontanément apparue comme donnant du sens à la vie qui bouillonnait en moi et dont je ne trouvais aucun écho à l’extérieur. Le clown m’a permis alors de libérer l’énergie vitale qui était retenue prisonnière pour je ne sais quelle raison. Puis quand je suis devenu croyant (en comprenant qu’aimer c’était d’abord recevoir et non pas d’abord donner : que peut-on donner que l’on n’ait reçu ?), j’ai arrêté le clown et le théâtre. La plénitude de ma nouvelle vie n’avait plus besoin de ce tremplin-béquille de la pratique artistique pour s’épanouir. Je me disais que je n’allais reprendre ces activités que si un jour je voyais qu’elles pouvaient être convergentes et mises au service de cette vie. C’est ce qui s’est passé trois ans plus tard. Je suis alors devenu clown « par » foi.

Partager sa foi en étant clown peut-il être considéré comme un mode de prédication ?
Ce dont je m’aperçois de plus en plus, avec le regard qui s’affine (être clown, comme être croyant, c’est entrer dans un regard), c’est que le monde ne se partage pas entre ceux qui sont clowns et ceux qui ne le sont pas, mais entre ceux qui le savent et ceux qui ne le savent pas… Savoir que l’on est clown permet de moins se prendre au sérieux et de prendre davantage au sérieux la volonté de Dieu, la mission qui nous est confiée. Elle est simple : dire « oui » à la vie qui nous est donnée. L’avantage du clown, cependant, par rapport au « missionnaire » ou au prédicateur est que celui-ci doit apporter la Bonne Nouvelle. Le clown, lui, n’a qu’à la porter…

Même si on ne peut pas réduire l’activité d’un clown à l’humour, en quoi une approche ludique empreinte de dérision et d’humour est-elle compatible avec la foi ?
Un des sens du mot « jeu » implique une idée de liberté. Ainsi, par exemple, dans les expressions suivantes : « jouer d’une blessure, d’une infirmité, d’un mal », ou bien « ce pied de chaise joue dangereusement dans l’emboîture », ou bien « expliquez-moi la manière dont les pièces de la machine jouent entre elles », nous voyons que ce n’est que parce qu’il y a du jeu que le mouvement est possible (ne pas rester prisonnier d’un mal que je subis, se mouvoir dans un système : le pied de la chaise, les pièces de la machine). Là où il n’y a pas de jeu, tout est coincé, bloqué, verrouillé, enfer-mé ! Evidemment, dans certains cas, la liberté n’est pas conseillée (le pied de la chaise) ou bien à mes risques et périls ; dans les autres cas, elle correspond soit à un bon fonctionnement, soit à une « licence » prise par rapport à ce qui pourrait être considéré socialement comme un bon fonctionnement. Il est donc clair que la liberté des enfants de Dieu ne peut co-exister avec une absence de jeu. Seuls ceux qui jouent peuvent véritablement être appelés croyants. Evidemment, nous avons déjà vu que le jeu n’est pas incompatible avec le sérieux, mais il est incompatible avec le fait de « se prendre au sérieux ».

La notion de bonheur et de joie est donc clé. C’est aussi une expérience de don de soi. Vous allez jusqu’à dire, qu’être clown, c’est une expérience pascale…
Oui ! Il s’agit de mourir à soi comme étant l’origine de soi-même. Le clown est quelqu’un qui rate, quelqu’un qui a des limites, une sorte de diagnostic de l’humain que nous sommes. Il a alors toujours besoin des autres, et au plus haut point en ce qui le concerne (nous, contrairement à lui, nous faisons tout pour ne pas nous apercevoir que sans l’autre – l’Autre – nous sommes perdus). Alors il crie « au secours ! », ce qui ressemble bien à l’expérience des moines de tous les temps qui commencent chaque office (sept fois par jour !) par : « Dieu, viens à mon aide ! ». S’il est vécu, c’est un cri déchirant, et on se sent alors porté par plus grand que soi. Le clown ressuscite par le cri. Sa mort et sa résurrection, vécues à chaque instant de sa vie misérable, nous montrent que l’expérience pascale est une Bonne Nouvelle.

Peut-on évoquer une double expérience du clown qui bien entendu transmet quelque chose mais ne le fait qu’après avoir fait un travail sur soi. Quelle introspection spirituelle est rendue possible par l’expérience de clown ?
Quelle horreur cette question ! Le clown ne fait en aucun cas un travail « sur soi » ! Il se laisse bien plutôt  travailler par la vie, en particulier par les autres (le chrétien dirait : par l’Autre). Il s’agit de tout sauf de rester centré sur soi-même, comme nous le disions ci-dessus. Le clown est centré sur ce qui est extérieur à lui. Il s’agit surtout de ne plus être le centre. Le clown est un excentrique ! C’est cela qui est le long et difficile chemin. Toute in-tro-spection est une inspection de trop ! Tout travail sur soi génère non pas des chrétiens, mais des besogneux grincheux.

En tant que clown, quels conseils pourriez-vous donner aux prédicateurs pour avoir de l’impact dans le partage de la Parole ?
Accepter de rater et d’appeler « au secours ! ». L’impact, c’est Dieu qui s’en charge. Les prédicateurs peuvent dormir tranquilles. Ils savent qu’ils sont de bien moins bons prédicateurs que ce qu’ils voudraient paraître. Alors qu’ils ne s’inquiètent pas, car tout le monde le sait. Cela peut les détendre. Dieu fera ainsi mieux son travail…

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 11 décembre 2010
Philippe Rousseaux est « clown par foi » et propose notamment des sessions de formation qui prennent la forme de retraites spirituelles avec l’association qu’il a fondée. Il mène également, dans le cadre d’un doctorat une réflexion sur les implications d’un tel ministère. Pour plus d’infos : www.lacroixvosgienne.jimdo.com.