Si vous n’aviez retenu qu’un seul sermon ?

Par Gabriel Monet

Dans la foulée de mon interrogation adressée aux prédicateurs afin de savoir quel serait le sermon qu’il prêcherait s’il n’en avait qu’un seul à partager, il m’a semblé intéressant de renverser la question et de me tourner vers les auditeurs afin de savoir quel est le sermon qui les a le plus marqués au cours de leur vie d’auditeurs. C’est ainsi que j’ai écrit à une cinquantaine de personnes pour leur poser la question : « Si vous n’aviez retenu qu’un seul sermon ? ».

La première chose qu’il convient de remarquer, c’est que j’ai eu très peu de réponses. Sur la cinquantaine de personnes sollicitées, cinq seulement ont répondues. Et je trouve cela très parlant. Soit les auditeurs ne se souviennent plus des prédications qu’ils ont entendues, soit ils ont du mal à en sortir une du lot.

Cette jeune femme, par ses mots, illustre ce que beaucoup ont pu penser, en tous cas dans la première partie de ce qu’elle dit : « Je n’ai pas une prédication qui me vient à l’esprit mais par contre un style de prédication : j’apprécie quand la personne qui prêche pose des questions interpellantes et y répond de manière concrète, structurée et centrée sur la Bible ». Cette appréciation est corroborée par cet avis, cette fois basé sur une prédication précise : « La prédication qui me vient à l’esprit était basée sur l’histoire de la veuve venue importuner le juge inique mise en parallèle avec la lutte de Jacob avec l’envoyé de Dieu. Ce que j’ai apprécié et qui m’a touchée : un sujet christocentrique, une leçon de vie de foi pratique à travers le partage d’une expérience de foi personnelle, le récit vivant d’une grande persévérance dans la prière, l’exemple d’une gratitude immense, la répétition multiple de ce qu’il fallait retenir : je ne te lâche pas ! ».

Si dans ces deux premières réponses, il apparaît déjà l’importance d’être d’une part biblique mais aussi relié à la vraie vie, une troisième réponse alimente cette importance de l’identification possible pour l’auditeur avec ce qu’il entend : « Quelle prédication m’a le plus marquée ? C’était un sermon sur la fille de Jaïrus qui date de plus de 25 ans car je suis une fille, et pour les filles la souffrance on connaît ». Au-delà de l’expérience très personnelle, manifestement cette auditrice a été marquée par le personnage biblique évoqué dans la prédication parce qu’elle a pu s’identifier avec lui.

Un autre critère intéressant en lien avec une prédication qui retient l’attention est l’originalité. Comme le dit cet auditeur : « Au delà de toutes les prédications qui ont édifié ma foi et éclairé ma compréhension de l’Evangile, il y en a une qui me vient immédiatement à l’esprit, de par son originalité. Elle a été donnée il y a au moins dix ans et s’appuyait sur l’exemple de la relation entre Joseph et ses frères : la rivalité qui les habitait avait des fondements  notamment psychologiques, nés de maladresses de communication dans la fratrie, d’éducation du père… La guérison de ce conflit viendra par une réponse de même nature qui s’exprimera lorsque Joseph reconnaît et accueille ses frères lors des années de famine. Son caractère marquant tient à son sujet jamais entendu jusqu’alors et depuis ; qui pourrait se résumer ainsi : la nécessité de faire le distinguo entre ce qui se situe dans le champ spirituel et ce qui se situe dans le champ temporel. J’en ai retenu l’importance de déjouer le réflex, trop fréquent, de spiritualiser les situations et ainsi de s’exonérer de son devoir de réflexion et d’action ». Un sujet original donc, mais aussi encore une fois mis en lien avec la réalité existentielle des auditeurs. C’est lorsque la prédication se connecte à la vraie vie des auditeurs que celle-ci fait mouche.

Mais après tout, est-ce si important de se souvenir des prédications entendues ? Ce dernier auditeur ayant répondu complète de manière très pertinente la réflexion autour de cette question impertinente : « Avec le temps on a oublié les temps, les lieux, les circonstances, mais on a intégré les informations. En définitive ce qui compte n’est pas forcément ce qu’on retient, car par exemple je me souviens du début d’un sermon commentant le dialogue avec Nicodème et commençant par : « Mais qu’il est bête ! » ; alors que le reste du sermon, que j’ai oublié bien sûr, se confond avec l’agrégation de lectures de commentaires, de discussions et bien sûr de prédications et de réflexions sur le même thème. De toutes façons, on ne peut jamais tout retenir, mais peut être que ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on retient mais le changement qui se produit en nous ou l’envie d’aller plus loin. [...] Il faut trouver le juste équilibre entre capter l’attention, maintenir l’auditoire éveillé et faire passer des notions qui méritent une attention soutenue et parfois difficiles. Quant aux prédications « à l’américaine » qui ne font appel qu’à l’émotion ou à la dynamique de groupe, elles ne sont souvent que des feux de paille. Pour répondre de façon plus directe et synthétique à la question, voici l’essentiel de ce que j’ai retenu : c’est le salut par la grâce avec tout ce que cela implique, et j’ai remarqué que c’est toujours les textes de l’écriture qui emportent l’adhésion par leur force. Le sermon explique, éclaire et c’est là où le talent du prédicateur prend toute sa valeur ».

De la même manière qu’il est difficile de définir le sujet du seul sermon qui resterait à un prédicateur à partager, de même il est délicat de sélectionner un sermon parmi tous ceux qui ont été entendus. De la même manière que tous les repas que nous prenons jour après jour sont utiles à notre bonne santé physique, même ceux dont ne nous souvenons pas du menu, ainsi en est-il de la nourriture spirituelle : tous les sermons sont utiles. Il y a dans chacun quelque chose à accueillir pour notre croissance dans la foi. Certes, tous n’ont pas le même impact sur nous, et il n’est pas inutile de chercher à donner le meilleur de soi et à faire de la gastronomie homilétique. Mais comme le disent la majorité des auditeurs qui ont répondu : si la manière de le présenter a son importance, c’est l’ingrédient qui compte avant tout, en l’occurrence, le texte biblique qu’il s’agit de faire vivre ou revivre !