« Une puissance du verbe religieux »

Par Gabriel Monet

Interview de Fabrice Desplan

Voici des extraits de l’interview de Fabrice Desplan.
Pour accéder à l’interview intégrale cliquez ici !

Fabrice Desplan, en tant que sociologue et anthropologue, vous vous intéressez notamment au fait religieux. Or, la prédication a une place non négligeable dans la sphère ecclésiale. Elle est le plus souvent définie par les homiléticiens, donc d’un point de vue théologique. Comment définiriez-vous la prédication d’un point de vue sociologique ?
Plusieurs définitions sont possibles, mais s’il faut en proposer une dans la tradition de la sociologie et de l’anthropologie, je dirai que la prédication est la présentation des normes et croyances d’un groupe dans un cadre fixé par celui-ci, mais qui ne dépend pas exclusivement de lui. Dans le fond et dans la forme elle est encadrée par le groupe et fortement influencée par le contexte social dans lequel, et vers lequel il s’exprime. La prédication n’est certainement pas pour le sociologue un discours qui est uniquement à destination des auditeurs. Elle est bien plus puisqu’elle s’inscrit dans une société sur laquelle elle veut avoir un impact. S’il faut prolonger cette définition, je rajouterai que la prédication est vraiment un acte premier qu’analyse l’observateur du fait religieux. C’est souvent par elle que l’on découvre une organisation, une tradition, des croyances, des pratiques. Elle est aussi une « vitrine » aux enjeux immenses. Quand un sociologue écoute une prédication il a une grille d’analyse en tête. Des éléments de cette grille touchent à la forme et d’autres au fond. [...]

Le fait de donner de plus en plus la parole en chaire à des femmes a-t-il aussi été source d’une évolution ?
Très certainement. Surtout dans une société où la question de l’égalité homme-femme se pose. Mais on reste toutefois, comme le disait Pierre Bourdieu, dans une société de la « domination masculine ». Notons l’apport de groupes protestants dans cette dynamique égalitaire. Même les loges maçonniques les plus réfractaires à la présence des femmes entament des restructurations. Alors on peut dire, même si c’est loin d’être suffisant, que la montée des femmes dans la prédication est une évolution. Certaines églises protestantes sont en pointe. Espérons qu’elles feront tâche d’huile. Ceci étant dit, il ne faut pas simplement dire que les églises qui sont à la traîne de l’égalité homme-femme dans la prédication sont misogynes ! La prédication reste historiquement marquée de valeurs très masculines. Elle s’est parfois développée dans des cadres réservés aux hommes. C’est l’évolution actuelle de l’ensemble des valeurs dites masculines qui favorisent une montée des femmes. L’avenir nous dira si ce mouvement se confirmera.

Vous avez beaucoup travaillé sur l’antillanité. Or il existe une littérature assez fournie sur le concept de black preaching. Cependant, il est complexe de le définir avec clarté. Quelle serait votre définition du black preaching, ou en tous cas ses caractéristiques principales ?
Je crois que la définition la meilleure n’est pas faite par les théologiens ou les sociologues. On l’a retrouve indirectement sous la plume de Léopold Sédar Senghor. Je l’ai retrouvée en rédigeant mon dernier livre sur les Antilles. Senghor parlant des cultures noires déclare en 1960 aux jeunes : « Au contraire de l’Européen classique, le Négro-Africain ne se distingue pas de l’objet, il ne le tient pas à distance, il ne le regarde pas…. Il le touche, il le palpe, il le sent… Danser, c’est découvrir et recréer, surtout lorsque la danse est danse d’amour. C’est, en tout cas, le meilleur mode de connaissance ». Pour moi le black preaching c’est un peu cela. Une tentative de faire vivre émotionnellement les mots, les concepts d’un discours. Le prédicateur s’adresse à l’individu en sollicitant sa raison et ses sensations. Une fois dit cela, je dois faire une confidence : je n’aime pas cette notion de black preaching. Elle me semble exotiser certaine formes de prédication. Ou à l’inverse, elle peut donner à des prédicateurs ou à des auditeurs l’impression qu’ils sont porteurs d’une originalité de forme, peut-être de fond, au détriment de l’essentiel qu’est la construction du discours, son équilibre, sa portée, son ancrage dans l’histoire, etc. Je suis de cette minorité qui est suspicieuse, parfois exagérément, envers les classifications qui enferment dans une expression culturelle, sans voir d’autres dimensions ou les effets de l’histoire dans cet enfermement. [...]

En quoi la culture influence-t-elle l’acte de prêcher ?
La définition de la culture qui résiste le mieux au temps est celle de Taylor. Elle est simple. Il s’agit d’un « tout complexe qui inclut les connaissances, les croyances, l’art, la morale, les lois, les coutumes et autres dispositions acquises par l’homme en tant que membre d’une société ». On pourrait rajouter à la liste de Taylor, communiquer, enseigner, prêcher. Ce sont des actes culturels. La prédication n’y échappe pas. Beaucoup d’anthropologues soutiennent que la culture est un pattern, une sorte de moule qui dessinerait à notre insu les contours de notre psychologie. Si on donne suite à cette manière de penser, le prédicateur, n’échappe pas à sa culture. Mais il faut être équilibré, il n’y a pas que la culture qui rentre en ligne. La formation, le niveau social, ou encore le type d’Eglise sont importants. On observe des prédicateurs changer de style alors qu’ils n’ont pas changé de culture ! D’autre part, tout est relatif quand on parle de l’impact de la culture sur la prédication. Un prédicateur catholique brésilien reste plus expansif qu’un homologue catholique français en France. On peut parier que notre prédicateur catholique brésilien est plus expansif qu’un autre prédicateur réformé français en France. Oui, la culture influence parce qu’elle est le contexte dans lequel s’exprime le prédicateur. Cependant il y a plusieurs cultures à prendre en considération. Celle de la tradition d’un peuple, mais aussi l’histoire d’une Eglise. Ces deux cultures combinent différemment si on est en France ou au Brésil, s’il faut garder notre exemple. Mais elles varient aussi en fonction des attentes de l’auditoire.

Selon vous, quels sont les enjeux de la prédication contemporaine ?
Faire face à la société de communication impose 1/ une hyperréactivité, 2/ un discours général, 3/ qui doit s’adapter aux singularités sans verser dans la théologie-réalité et 4/ de faire de plus en plus face à la concurrence de tous les autres discours qui sollicitent directement l’individu dans son rapport au divin, sa foi, sa morale, ses liens avec ses semblables, ou encore le salut. C’est un véritable défi. Et croyez-moi, je préfère être sociologue que prédicateur quand je vois la tache immense qui doit être accomplie. Je reste toujours quelque peu admiratif quand je vois un prédicateur y arriver.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 25 octobre 2010
Fabrice Desplan est sociologue et anthropologue. Il est chercheur rattaché au « Groupe Sociétés, Religions, Laïcités, (GSRL) » de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris, dirigé par Philippe Portier. Il a participé à la réalisation de l’enquête sur la recomposition du protestantisme en France dirigée par Sébastien Fath et tient un blog très vivant intitulé Sociologiser.