Pour prolonger la réflexion sur PowerPoint

Par Gabriel Monet

Alors que je viens de finir et de publier une note intitulée « Prédication et PowerPoint », un correspondant me fait suivre un dossier paru dans le journal Suisse Le Temps, publié dans son édition du 16 octobre (p. 24-25) qui évoque justement les enjeux liés à l’usage de PowerPoint. Il n’y est évidemment pas question du lien entre PowerPoint et prédication, mais me semble pouvoir prolonger la réflexion de manière intéressante. L’article principal dont je reproduis ici de longs extraits s’appuie sur le buzz créé par la réaction d’un général américain en voyant une diapositive PowerPoint lors d’un briefing (diapo que j’ai trouvée sur le New-York Times mentionné), et sur le tout récent livre de Franck Frommer La pensée PowerPoint.

 

« Quand on aura compris ce slide, on aura gagné la guerre ! » La remarque sarcastique du général Stanley McChrystal, chef des forces armées américaines et de l’OTAN powerpoint-spaghettià Kaboul, a fait le tour du Web après avoir été relatée par le New York Times en avril 2010. Objet de sa moquerie : une diapositive (slide) censée expliquer la stratégie complexe de l’armée américaine en Afghanistan. Mais, avec son écheveau de flèches allant de droite à gauche et de haut en bas, le schéma ressemblait à un plat de spaghettis ! Le général n’est pas le seul à se plaindre de ce nouveau cheval de Troie. [...]
 
Faut-il en déduire que le logiciel de Microsoft est pire que Ben Laden et mille talibans tapis dans le maquis ? Non, il en va de PowerPoint comme de tout produit attractif au potentiel toxique, il suffit de le consommer avec modération, de le mettre à son service plutôt que d’en devenir l’obligé. Le problème, c’est que le monde est déjà en overdose de cet outil (pas moins de 500 millions d’utilisateurs) qui s’est immiscé partout, de l’école maternelle aux amphithéâtres universitaires, des conseils d’administration aux banquets de mariage. [...]
 
Le premier à avoir tiré la sonnette d’alarme s’appelle Edward Tufte. Dans son brûlot malicieux publié en 2006, le statisticien assassinait le logiciel en s’appuyant notamment sur des documents de la NASA utilisés lors de l’explosion de la navette Columbia en février 2003. En décortiquant un seul slide, l’expert en communication graphique démontait les mécanismes graphiques et discursifs qui ont concouru à passer à côté d’informations essentielles qui auraient pu alerter sur l’éventualité d’un accident. Aujourd’hui, c’est le journaliste français Franck Frommer qui, dans La Pensée PowerPoint, enquête sur ce logiciel qui rend stupide, s’en prend à ce multimédia, coupable à ses yeux de nous infantiliser et de modifier en profondeur notre rapport au savoir et à l’information. [...] Assez catastrophiste, voire paranoïaque, son livre n’en est pas moins bien documenté et riche en anecdotes. Et s’il ne semble pas possible de réduire sa thèse à quelques slides, qu’il nous soit pardonné de tirer de son portrait à charge quatre arguments en forme de « bullets points ».
 
  • La pauvreté intellectuelle
Vocabulaire rétréci, le plus souvent inspiré du lexique militaire, formules passe-partout, gabarits pré-écrits, contrainte d’un format qui ne permet jamais de faire de véritables phrases, avec un sujet et un complément, tout concourt à l’indigence. Mais surtout, la relation de cause à effet est abolie par la pseudo-hiérarchie des « bullets points ». Pour Franck Frommer, la rhétorique PowerPoint crée l’illusion d’une maîtrise sans jamais en apporter la preuve. Elle confond juxtaposition et enchaînement logique.
 
  • Qui parle?
Qui est l’auteur du discours ? Son destinataire ? Qui dit « je » ou « nous » dans un monde où les verbes sont conjugués à l’infinitif, sans sujet ni complément d’objet ? « PowerPoint sous-entend une idée d’échanges et de débat, d’interactivité, alors que toute sa langue, fragmentée et elliptique, n’invite qu’au slogan, à l’injonction et à l’autorité. »
 
  • Le discours devenu spectacle
Si PowerPoint est un support au discours, il fait pourtant plus appel à la perception visuelle qu’à l’écriture, ne serait-ce que par son format, l’écran, « format universel de toute communication, cannibalisant même de plus en plus le format usuel, vertical, qui est celui de la lecture ». Et qui dit écran, dit images. PowerPoint en propose de nombreuses, animées ou pas. On est plus dans une logique de cinéma que d’information, de distraction que d’assimilation, de spectacle que de pédagogie. Preuve que le monde s’est « powerpointisé », Frommer cite l’exemple du film de Davis Guggenheim avec Al Gore en conférencier, Une Vérité qui dérange, construit comme un slides-show et primé par deux oscars.
 
  • L’orateur pris en otage
Au départ, le logiciel devait faciliter le travail de l’orateur et le valoriser comme acteur, mais à l’usage, l’orateur se trouve le plus souvent en concurrence avec sa présentation. Trois scénarios sont possibles. 1) L’orateur lit ce qui est écrit, genre prompteur, et sa prestation devient soporifique puisqu’on a déjà tout sous les yeux. 2) Il s’en écarte, improvise un peu, joue entre le public et l’écran, mais prend le risque d’une certaine confusion, l’auditoire ne sachant pas s’il doit écouter ou lire. 3) L’image et le texte projetés ne sont vraiment qu’un appui, une béquille, mais alors l’orateur doit théâtraliser sa prestation, devenir un super-animateur pour prendre le pouvoir sur la machine.
 
Moralité: PowerPoint qui devait libérer la créativité de chacun de nous ne fait qu’ajouter du stress au stress.

 

Le dossier du journal Le Temps, ajoute à cet article plutôt radical trois témoignages qui relativisent les critiques faites sur le logiciel ou plus exactement sur les conséquences de la généralisation de l’utilisation de ce type de logiciels. Voici quelques extraits des avis de Pascale, 24 ans, étudiante ; Michael, 40 ans, directeur d’agence de communication ; et François, professeur d’université.

 
Dans tous les cours magistraux, les professeurs nous présentent un PowerPoint. Certains sont très mal faits car chaque page contient trop de phrases. On se concentre sur l’écran sans écouter le cours en lui-même. En plus, s’il faut prendre des notes, il est impossible de suivre le discours de l’enseignant. Parfois, ils impriment le document PowerPoint et nous le distribuent; du coup, il suffit de mettre des annotations au bon endroit sur la page, je trouve que c’est une bonne solution. [...] Un conseil aux professeurs ? Ils ne doivent pas oublier que c’est le contenu de leur cours qui compte. Pas le PowerPoint.
 
Le problème avec les outils faciles à comprendre, c’est qu’on a tendance à en faire trop. Alors depuis, j’ai beaucoup progressé. Je me sers du logiciel de manière minimaliste, pour synthétiser mes propos avec des tableaux, des photos ou des paraboles. Rien de plus. Je m’interdis d’utiliser les options. Je prends la police de caractère la plus lisible. Et je connais par cœur ma présentation. [...] De toute façon, aujourd’hui, ce logiciel est presque ringard. L’innovation, c’est d’arriver à ne pas faire de PowerPoint et de se concentrer sur son histoire.
 
PowerPoint n’est pas mauvais en tant qu’outil. Ce qui compte, c’est dans quelle situation on l’utilise. [...] En ce qui me concerne, je m’en suis rarement servi avec mes jeunes élèves de secondaire. Ils ont besoin de développer une pensée approfondie, complexe et construite : PowerPoint n’est pas un bon outil pour cela dans la mesure où il s’agit souvent d’une poignée de slogans lancés rapidement. Par contre, il m’est assez utile dans un contexte académique, à l’université ou lors de conférences. En général, je fais une présentation assez sobre, qui sert à structurer mon discours. Je note les chiffres, les références, les mots-clefs. [...] PowerPoint n’est qu’un complément. Dans l’enseignement, PowerPoint est devenu un incontournable et n’est pas toujours bien utilisé. C’est pourquoi dans la formation des professeurs, à Genève, il y a un module sur les nouvelles technologies. Il ne s’agit pas d’apprendre le mode d’emploi de PowerPoint mais bien de réfléchir à sa didactique, pour comprendre quand et comment il peut être efficace et bien intégré.

 

A quand des cours d’homilétique qui aideront les prédicateurs à bien utiliser PowerPoint en prêchant ?