« Provoquer de l’enthousiasme »

Par Gabriel Monet

Interview de Daniel Milard 1

Daniel Milard, quels sont selon vous les enjeux de la prédication contemporaine ?
Il y a une Bonne  Nouvelle à apporter  à notre monde.  Il est important  que le messager ne perde pas la missive en chemin… D’autre part,  comment  faire entendre cette Bonne Nouvelle à nos contemporains ? La question s’est toujours posée depuis que l’Evangile est prêché. C’est une question de communication qui n’est pas nouvelle.  Elle est simplement plus urgente parce que l’homme d’aujourd’hui  n’est plus guère disponible pour ce qui ne le touche pas directement, trop affairé, trop distrait, trop gavé et saturé d’autres choses. Or, en ces temps de crise, paradoxalement, il est difficile et en même temps facile de présenter le message du salut en Jésus. Tout le monde se rend fort  bien compte qu’on est loin  de s’orienter vers une happy end de l’histoire de ce monde. Il me semble que l’enjeu de la prédication est de pouvoir lui garder son pouvoir d’interpellation, voire de provocation. On n’ose pas toujours et c’est dommage. Il faut  donc en demeurant  sous l’inspiration  du Saint-Esprit, être sur le qui-vive, à l’écoute, à l’affût,  trouver le défaut de la cuirasse, se préparer à s’engouffrer dans la  brèche, cheminer avec, être au contact, créer des ponts, faciliter l’accès… La « prédication » ne saurait se réduire  uniquement à l’acte technique de « prêcher » (et encore, comme nous l’avons dit, faut-il être audible pour nos contemporains). Le message, pour être « visible »  (car aujourd’hui on veut  davantage « voir » qu’entendre…) doit s’incarner, doit être vécu, il doit être « médiatisé ». 

Vous êtes pasteur et théologien, mais vous avez aussi étudié la psychologie et la philosophie. Comment trouver l’équilibre dans la prédication entre émotion et argumentation ?
Tout d’abord le prédicateur se rappellera toujours qu’il s’adresse à un public qu’il lui faut un tant soit peu connaître. Il faut qu’une certaine empathie puisse s’établir. Aussi il lui faudra trouver le bon canal, la bonne fréquence. Certains publics sont plus réceptifs aux arguments rationnels, plus touchés par l’esthétique d’un discours bien charpenté. D’autres le seront davantage par des arguments d’ordre psychologique faisant écho à leurs élans affectifs. Toutefois l’être humain est un tout. On ne peut  à ce point le réduire totalement à n’être que ceci ou que cela. Il faut s’écarter tout autant d’une froide logique que de la manipulation des émotions. La prédication doit être tout autant « raisonnable » (Romains 12.1, équilibrée, humaine, positive, inspirée) que  pragmatique. Peut-on à ce point durcir cette opposition entre les individus, voire entre les peuples ou les cultures et reprendre à son compte la phrase polémique de Léopold Sédar Senghor : « l’émotion est nègre, la raison est hellène » ? La prédication se doit de répondre aux questions, aux problématiques du moment et aux attentes des individus. Elle doit tout autant informer, instruire, édifier, exhorter (2 Timothée 4.2). Le contact avec la parole  de Dieu doit provoquer de l’enthousiasme. Quel mot mieux que ce dernier peut résumer cette association de la raison et de l’émotion, cet embrasement de toutes les facultés humaines par le contact avec le divin ? La prédication doit être élaborée en tenant compte des gens tels qu’ils sont  pour les aider par la grâce de Dieu à parvenir à ce qu’ils doivent devenir. Il n’est pas si rare de voir des personnes fort rigoureuses par ailleurs, verser une larme discrète à l’occasion d’une prédication,  touchées au-delà des mots et par-delà la rhétorique par l’Esprit de Dieu, alors que le prédicateur lui- même ne s’attendait pas à un tel impact.

Originaire de la l’île de la Martinique et pasteur sur cette perle de l’Océan Atlantique, vous connaissez bien également la France métropolitaine pour y avoir fait la majorité de vos études et passé de nombreux séjours. Quelles différences voyez-vous dans la manière d’aborder la prédication en fonction de la diversité ethnique ?
La prédication n’est pas un acte qui se produit en dehors  d’un cadre spatio-temporel. L’individu, on le rencontre par la prédication là où il est. Et cette prédication est elle-même située. C’est quelqu’un qui parle, donc la prédication ne « tombe » pas directement du ciel, (on le voudrait bien parfois… Ce serait plus facile !). Dans le contexte qui est le nôtre à savoir la prédication en milieu francophone, au confluent de la culture française et antillaise, à proximité du créole qui est un mélange de ces différentes sources, la prédication prend un relief particulier. Il y a une difficulté dont il faut être en permanence conscient. La prédication ne doit pas créer de l’exclusion (prédication qui est hermétique, voir gênante pour un public hexagonal qui ne se reconnaît pas dans une prédication trop ethnique, trop communautariste. En plus du « patois de Canaan », il y aurait toute la coloration, tout l’arôme épicé et incomparable du  créole…). Or,  il ne s’agit pas non plus de la jouer « peau noire et masque blanc », il ne s’agit pas de la jouer « Bounty » ! Il  faut être profondément authentique, honnête d’abord avec soi- même,  assumer son histoire, ses racines  et en même temps s’ouvrir à l’universel. C’était là, ce me semble, le message phare d’Aimé Césaire avec qui  j’ai eu le privilège de discuter. Mais c’est avant tout le message même de l’Evangile, celui de la Bible destiné à l’humanité.

Comment résoudre la tension qui existe entre la nécessité de prendre en compte les différences culturelles et le fait que l’Evangile propose d’une certaine manière une contre-culture qui invite au dépassement des facteurs humains ?
A première vue c’est irréconciliable, puisque la question identitaire est une problématique partagée de façon antagoniste par les deux bords de l’Atlantique et on aurait tort de l’occulter  trop rapidement  pour tomber  dans  l’angélisme. C’est une question avant tout sociologique. Les uns ne souhaitant pas se laisser envahir, voir diluer et disparaître et les autres ayant besoin, quoique de couleur, de reconnaissance et de visibilité. Il n’y a pas de solution, de méthode toute faite. Ainsi sur une problématique d’ordre politique, culturelle et sociologique  vient se placer une quatrième couche, se greffer une question ecclésiale. Le travail sur cette question doit se poursuivre. Il est à réinventer au quotidien en sachant que la diversité tant à la mode aujourd’hui dans les discours est avant tout une valeur biblique et chrétienne. A savoir une attitude faite de tolérance, d’accueil, de respect, de support, de  compréhension, de  pardon, d’efforts constants vers le bien-être et la prise en compte de l’autre. Y a-t-il de meilleur lieu pour travailler cette saine utopie que l’Eglise ? Et y a-t-il de meilleur contexte pour l’exercice homilétique ? Le message biblique ne nie pas les individualités, les cultures (Actes 17.26), on semble le redécouvrir aujourd’hui. Il respecte l’homme mais il a le pouvoir de transcender, de subsumer ces différences naturelles ou culturelles pour faire converger des individus disposés à s’enrichir mutuellement de leur différences, de leur compréhension. Ces individus se rassemblent  et se ressemblent alors dans leurs aspirations. N’ont-ils pas tous été appelés « hors de » ? Ne sont-ils pas tous nés de nouveau ? Ils se retrouvent dans leur compréhension de ce que Dieu a fait pour eux à la croix, c’est là que se trouve cet air de famille, ce qui fait qu’ils partagent la même « bienheureuse espérance », celle du retour prochain de notre Sauveur. Cette fraternité est souvent à l’épreuve  des faits mais n’est-ce pas là l’un des signes de la présence de l’Esprit quand ensemble on parvient à dire Amen et qu’on s’aime dans l’Eglise (encore faut-il savoir ce qu’on sème.  S’aimer, c’est faire l’effort de se fréquenter, de partager, de prier ensemble, de se supporter, de  se pardonner).

Prêcher, c’est laisser la Bible parler. Comment abordez-vous le texte de l’Ecriture lorsque vous préparez une prédication ?
«  La Bible parle » est une expression qu’il faut utiliser avec des pincettes. La Bible, l’Ecriture, c’est 66 livres, 40 auteurs sur une période de près de 1600 ans. Il faut donc utiliser les outils adéquats pour établir le texte et être le plus critique possible, donc exégèse oblige, herméneutique tout autant. Car le texte me révèle autant que je tente de le faire parler ou de le laisser s’exprimer. Sans le secours de l’Esprit de Dieu par la prière, la méditation  et l’étude sérieuse du texte, on peut passer à côté du message. De là ma responsabilité en tant que pasteur, en tant que théologien de sonder l’Ecriture avec précaution, méditation  et prière. Quand j’essaie de soumettre le texte à mes questions c’est souvent lui qui me torture ! Puis il y a un moment ou tout s’illumine ! Non pas que j’aie tout compris, mais le texte m’a parlé. Dieu son auteur a donné vie au texte et la parole me touche et je peux alors la partager. J’aime me donner le temps de la préparation et de la maturation de la prédication. Parfois les activités pastorales trop nombreuses créent une frustration certaine mais il faut demeurer vigilant à cet égard. L’actualité, les visites  aux membres, l’étude du texte, la curiosité personnelle face au texte, le désir de ravir son public, de le réjouir (de l’édifier) sont des éléments qui me semblent entrer dans la préparation de la prédication.

Vous avez travaillé ces dernières années à un poste de responsable des communications, quel impact et quelle utilité peuvent avoir les sciences de la communication dans l’art de prêcher ?
Pour ce qui me concerne, l’art de prêcher relève d’abord presque d’une « pulsion », d’un besoin de dire, de raconter cette bonne nouvelle, de communiquer cette espérance sans laquelle je ne pourrais pas continuer à vivre. Certes on peut posséder l’art du bien parler « dans le sang » (attention on peut avoir la tchatche, l’expression facile et parler pour ne rien dire ; ou ne rien prophétiser ce qui revient au même. Dans ce domaine il  ne faut pas se faire de grandes illusions. Si on n’a rien n’à dire, de la part du Seigneur,  ça va s’savoir). On peut donc avoir des dispositions naturelles pour l’art oratoire ou se former à cela. L’un n’exclut pas l’autre du reste. Il y a un professeur qui faisait répéter les textes avec un stylo entre les dents ! Mais je crois qu’il faut surtout  avoir envie. Au-delà on se sent presque contraint, comme habité, hanté,  le mot est peut-être un peu fort mais on se sent comme « possédé » ; d’autres diront appelé (à cet égard l’expérience de l’apôtre Paul n’est pas singulière, 1 Corinthiens 9.16). De plus, il faut aimer les gens, surtout aimer le public, l’assemblée,  voir en eux et en chacun d’entre eux  quelqu’un pour qui le Seigneur a donné sa vie. Cela vous amène à vous enquérir de leurs  besoins, de leurs préoccupations, à vous intéresser à qui ils sont vraiment. Les techniques de communication sont fort utiles mais il faut surtout aimer les gens, il faut avoir envie de dire quelque chose qui ne vous appartient pas (car parler de soi, c’est pas ça l’important) mais ce que Dieu a fait pour soi et ce qu’il est, on ne s’en lasse pas et il est rare que vous n’attiriez pas l’attention quand l’autre sent que vous êtes sincère.

Vous avez écrit un livre émouvant qui témoigne des épreuves familiales que vous avez vécues et de votre combat depuis de longues années contre la maladie. Le fait d’être passé par ces épreuves a-t-il changé votre manière de prêcher ?
Certainement qu’on ne sort pas indemne d’une lutte avec l’Ange, d’une agonie qui vous amène à expérimenter des situations limites. On en sort boiteux, pas très viable… Oui j’ai écrit un texte à ce sujet  publié chez l’Harmattan2. Il ne s’agit pas pour moi d’un simple coming out ou de  donner dans le compassionnel, mais là encore, après être passé par différents  stades : refus, haine, doute, écœurement… bref, après avoir connu  toute la palette  des  sentiments  négatifs que peuvent faire naître le fait de souffrir de par la cupidité, l’irresponsabilité des hommes, il s’agit bien là pour moi de « prédication ». C’est-à-dire qu’au sein de la souffrance et de la désespérance, la parole de Dieu est « une ancre sûre et solide » (Hébreux 6.19) qui retient le frêle esquif du naufrage et de cela nous avons voulu témoigner, « le prêcher ». Oui, pour sûr,  les épreuves changent la façon d’aborder la prédication. Non pas « le fait d’être passé par ces épreuves », mais le fait de passer par l’épreuve (c’est de l’ordre d’un présent continu…), cela vous chamboule. Quand vous avez vécu l’exclusion, la suspicion, l’isolement, la désocialisation, la clandestinité, la souffrance, quand vous vous êtes identifié à ceux que l’on chassait à l’époque en certains endroits à coups de (« roches »), à coups de pierres dans certains quartiers,  oui ça change votre façon de prêcher. Vous n’avez pas le choix, ou alors oui il faut choisir… ou devenir meilleur ou devenir très, très méchant… Vous devenez extrêmement sensible à la peine, à la souffrance des autres, vous comprenez sans grand discours ce que ressentent les exclus, les sans voix, les faibles, les gueules cassées et vous comprenez mieux ce que tous « les damnés de la terre », ce que tous les misérables rencontrés par Jésus éprouvaient lorsqu’il s’approchait d’eux et leur disait : « que puis-je faire pour toi ? ». Ce qui marque ma prédication c’est la complicité que j’ai toujours eue avec mon épouse qui m’encourageait à « délivrer » un message empreint de bonheur, un message positif, rempli d’espérance  et quand dans ses yeux je voyais s’allumer la petite flamme d’une jubilation que je lui connaissait bien, je savais que j’avais partie presque gagnée ! Eh oui, quand vous avez la chance d’avoir en tant que prédicateur une épouse et des enfants qui vous accompagnent régulièrement, ils deviennent des critiques très exigeants. La prédication c’est un art, c’est une vie, c’est une envie, c’est du labeur mais c’est du bonheur. Un proverbe chinois  ne dit-il pas qu’il reste toujours un peu de parfum sur les mains de celui qui  est disposé à en offrir quelques précieuses gouttes   !

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 19 octobre 2010
1 Daniel Milard est pasteur de l’Eglise adventiste du septième jour et théologien, diplômé en sciences philosophiques et politiques. Il est également praticien en relation d’aide. En plus de nombreux articles, il a notamment publié un recueil de prédications publiques : Vivre mieux , vivre plus avec Jésus c’est possible, Fort-de-France, Absalon, 2000 ; et va faire paraître en novembre : L’actualité de l’Evangile au cœur du monde socio- politique et médiatique aux Antilles-Guyane, Présence et dialogue d’un théologien adventiste, Fort-de-France, Aka, 2010. Pour tout contact : milard.daniel@hotmail.fr.
2 Vivre sous la férule du sida, Combats et itinéraire d’une famille aux prises avec la maladie (préface du Dr. Guy Sobesky et du Pr. Jean Ansaldi), Paris, L’Harmattan, 2000.