Black preaching

Par Gabriel Monet

On ne peut rester indifférent en écoutant une prédication qui rentrerait dans le cadre de ce qu’on appelle communément le black preaching. Il existe évidemment une grande variété de manières de prêcher, mais le black preaching est reconnaissable entre tous. Comment peut-on le définir ? Quelles sont ses caractéristiques ? Et que peut-on en retenir pour qui réfléchit à l’art de prêcher ?

Comme le dit Clifford Jones, « il est difficile de clairement définir exactement ce qu’est le black preaching »1. Et Jones de raconter comment il commence le cours qu’il donne sur le black preaching. Il fait voir et écouter à ses étudiants trois prédications de trois des plus grands black peachers Américains. Or, ils ont chacun un style finalement très différent, ce qui rend les étudiants dubitatifs, mettant en évidence que le black preaching est loin d’être monolithique. « La vérité est que le black preaching n’est pas quelque chose que les black preachers se préparent à faire, ils le font, c’est tout. [...] C’est quelque chose qui s’expérimente et qui se vit, et on le reconnaît quand on l’entend »2. Pour Calvin Rock, le black preaching est en effet « une réalité identifiable. Son énergie et son imagerie en font quelque chose d’unique à la proclamation de l’Evangile. C’est une forme d’art né dans la foi, enraciné dans l’amour, conduit par l’espérance, formé dans l’épreuve, nourrit par la douleur, soutenu par la souffrance, authentifié par le temps »3. Il ajoute que le black preaching est beaucoup plus qu’un style, il est porteur d’un contenu avec une ferveur particulière pour faire ressortir ce que les Ecritures disent de la justice, de la dimension sociale du salut. Ce type de prédication affirme la dimension politique de l’Evangile. En effet, « l’histoire de la prédication afro-américaine a rarement été abstraite et théorique. Elle se centre plutôt sur les réalités de la vie, donnant aux auditeurs l’espoir et la volonté dont ils ont besoin pour vivre dans un environnement souvent hostile »4. C’est ainsi qu’on peut aussi dire que les prédicateurs noirs-américains prêchent dans la tradition des prophètes de l’Ancien testament, mettant souvent en question des structures injustes et invitant à l’affranchissement de politiques inadaptées. Ce qui ne les empêche néanmoins pas d’avoir une approche très pastorale, apportant un baume à des auditeurs faisant face à des conditions parfois désespérées.

Ainsi, parmi les caractéristiques spécifiques au black preaching, deux des plus évidentes sont le fait que Dieu s’identifie avec ceux qui souffrent ou sont opprimés, et que ceux-ci pourront accéder en fin de compte à la délivrance. Certaines Eglises ou certains théologiens sont résistants à cette dimension socio-politique de la prédication et s’appuient notamment pour cela sur le fait que Jésus a refusé de lutter contre le pouvoir romain, ou encore sur l’insistance de Paul pour qu’Onésime retourne chez Philémon pour y être son serviteur sinon son esclave. Peut-on distinguer là une directive divine invitant à une acceptation passive de l’injustice ? Il n’en est rien, comme John Howard Yoder l’affirme, ces attitudes doivent être vues au regard de « l’absence d’alternatives »5. Jésus et Paul ont poussé la cause de la justice jusqu’où leur époque leur a permis d’aller, et cela justifie donc d’avoir une approche qui intègre cette dimension sociale de la foi.

Clifford Jones retrace les grandes étapes de la réflexion autour de la notion de black preaching. Ce n’est que récemment que l’on s’est penché véritablement sur ses caractéristiques. En 1970, Henry Mitchell publie un ouvrage qui posera les bases et les fondements de ce que l’on considère comme étant le black preaching. Son livre intitulé précisément Black Preaching, contient entre autres un survol de l’histoire de la prédication noire-américaine. Ce travail, actualisé une vingtaine d’années plus tard continue d’être la référence à laquelle toutes les autres publications se mesurent6. Mitchell a continué son travail de pionnier en la matière avec un second livre majeur, Celebration and Experience in Preaching, dans lequel il définit et analyse l’élément irrépressible qu’est la célébration dans le black preaching7. Franck Thomas, l’ami et le protégé de Mitchell en a rajouté une couche en ce sens avec son livre They Like to Never Quit praisin’ God8, dans lequel il poursuit la réflexion sur le rôle de la célébration dans la prédication, concluant que toute bonne prédication, et pas seulement le black preaching, a pour vocation d’intégrer cet élément de la célébration. Mais Calvin Rock précise l’intention de cette célébration : « Le vrai black preaching n’a pas à mendier les « amens » et n’est pas dépendant d’effets théâtraux. Il utilise un langage imaginatif et des inflexions vocales pour dire une histoire, mais toujours d’une manière qui mette au centre de l’attention le texte biblique et non la mécanique ou le charisme de l’orateur. Le black preaching est instructif, non exhibitioniste ; célébratif, non carnavalistique ; animé, non théâtral ; vibrant, non véhément. Il est sensible aux enjeux sociaux, mais il n’est pas un Evangile social ; il est concerné par la proximité, mais enraciné dans l’ultime »9.

Il est clair que chacun doit garder son style propre concernant les formes, et privilégier l’approche sur le fond qui lui semble importante. Le black preaching n’a donc pas pour vocation à être modélisant pour tout un chacun, a fortiori pour ceux qui n’ont pas le profil de devenir black preachers. Ceci étant, il me semble intéressant de relever quelques principes, mis particulièrement en valeur par le black preaching et qui pourraient être utiles à toute prédication. Bien sûr, selon comment il est proposé et vécu, le black preaching est parfois critiquable, notamment quand il s’apparente à un spectacle comme une fin en soi. Mais de son essence, de ses définitions et de ses caractéristiques, j’ai donc envie d’y discerner des points positifs et instructifs.

Il y a d’abord cet accent sur l’adaptation à la culture de l’auditoire. Comme l’exprime Henry Mitchell, le black preaching « n’est pas la promotion d’une culture particulière mais l’insistance que le prédicateur prenne en compte et s’exprime en fonction de la culture de la congrégation »10. Il est clair que tout prédicateur gagnera à traiter de sujets et adopter un style qui sera en phase avec la culture des auditeurs.

L’approche sociale et prophétique de la prédication est aussi un facteur marquant qui ne laisse pas indifférent. La Bible contient un message qui est appelé à être actualisé dans le contexte dans lequel celui-ci est prêché. C’est donc la suite logique de la prise en compte de la culture, afin de traduire socialement et contextuellement les conséquences du message partagé.

Par ailleurs, la dimension de la célébration du black preaching, même sil n’est pas modélisable par tous et pour tous, reste une valeur-clé associée à l’acte de prêcher. L’aptitude à être dans cette dynamique d’enthousiasme, de fête, de louange et d’exaltation, quand elle dirigée vers Dieu et qu’elle a pour but de le glorifier est un rappel que toute prédication, si elle s’adresse bien sûr à des hommes qui parlent de la part de Dieu est aussi et d’abord un acte d’adoration intégré à un culte.

On peut encore mentionner l’interaction qui me semble très en phase avec les défis contemporains de la prédication, même si selon les prédicateurs, les formes de l’interaction mise en œuvre pourront beaucoup varier.  La passion est aussi une valeur appréciable et appréciée qui donne de la vie à la prédication et qui contribue à ce que le message soit vivifiant. Enfin, l’importance de l’appel, même s’il ne sera pas toujours aussi directif, démonstratif et radical selon le profil de chacun, est un élément fondamental de toute prédication. Quelles qu’en soient les formes et les modalités,  une invitation adressée aux auditeurs à se positionner et s’engager pour répondre au message divin contenu dans la Bible est un impératif homilétique.

Je ne serai jamais un black preacher, mais j’apprécie cette approche de la prédication quand elle est faite avec talent et équilibre. De plus, tout en assumant et me réjouissant des différences qui existent grâce à la variété des approches de la prédication, je ne pense inutile d’essayer de distinguer dans des approches qui ne correspondent pas à sa pratique, ce qui néanmoins peut enrichir son propre regard sur l’art de prêcher. 

1 Clifford Jones, Preaching with Power. Black Preachers Share Secrets for Effective Preaching, Washington, General Conference Ministerial Association of Seventh-day Adventists, 2005, p. v.
2 Ibid., p. vi.
3 Calvin Rock, « Black SDA Preaching. Balanced and Binding or Betwixt and Between ? », Ministry. International Journal for Pastors 73 (2000/9), p. 5.
4 Clifford Jones, op. cit., p. v.
5 John Howard Yoder, The politic of Jesus, Grand Rapids, Eerdmans, 1972, p. 178.
6 Henry Mitchell, Black Preaching. The Recovery of a Powerful Art, Nashville, Abingdon Press, 1990. Ce livre rassemble en fait son premier livre Black Preaching réactualisé auquel on a ajouté les conférences que Mitchell a donné à Yale en 1974, publiées en 1977 sous le titre The Recovery of a Powerful Art. Ces deux ouvrages rassemblés ici traitent des rapports entre la prédication et la culture.
7 Henry Mitchell, Celebration and Experience in Preaching, Nashville, Abingdon Press, 1990.
8 Frank Thomas, They Like to Never Quit Praisin’ God: The Role of Celebration in Preaching, Cleveland, Pilgrim Press, 1997.
9 Calvin Rock, op. cit., p. 9.
10 Henry Mitchell, Black Preaching, op. cit., p. 14.