Amen

Par Gabriel Monet

Traditionnellement, une prédication s’achève par un petit mot récurrent : Amen. Il est souvent prononcé par le prédicateur ; il est parfois repris par l’assemblée. Or, il est légitime de s’interroger sur son sens et sur la pertinence de sa présence en postlude au message prêché.

Amen est un mot d’origine hébraïque qui signifie « en vérité », ou « ainsi soit-il ». L’Ancien Testament offre quatorze occurrences de cette formule (Deutéronome 25.15 ; Psaume 106.48, etc.). Ce mot a peu à peu pris un caractère liturgique. Amen « est utilisé pour appuyer un espoir ou un vœu, mais aussi plus spécifiquement pour confirmer une bénédiction, un serment ou une prière que l’on a entendus »1. Au temps du Christ, il était usité à la synagogue. « L’assemblée saluait de l’Amen la louange ou la lecture de la loi. Jésus et ses apôtres ont donc trouvé dans le culte de la synagogue l’Amen rituel, liturgique, condensant tout ce que la congrégation veut exprimer de sincérité, de ferveur et de soumission dans la prière ou la louange. De la synagogue, Amen est tout naturellement passé dans le culte chrétien, où il se perpétue comme le mot liturgique le plus riche et le plus universel »2. Il est intéressant de noter que dans le langage religieux, Amen souligne l’acceptation de la révélation plutôt que la révélation elle-même. Jésus l’emploie lorsqu’il veut souligner le caractère d’autorité divine de ses paroles. « Le Christ, proclamé l’Amen, est le Christ reconnu et acclamé comme l’incarnation même de la vérité »3.

Si le mot Amen exprime donc une forme d’adhésion sincère et une reconnaissance de la vérité, je trouve bonne cette habitude de dire Amen à la fin d’une prédication. Ce mot devient l’expression pour le prédicateur de l’authenticité de son cœur, de la sincérité de ses paroles, du désir que la Parole ne reste pas morte mais soit une parole vivante qui porte du fruit dans la vie de tous. Par ailleurs, pour les auditeurs qui le souhaitent, répondre à la prédication par un Amen devient également l’expression d’une forme d’acceptation du message et un premier pas dans l’engagement à vivre et incarner la Parole reçue. Parce que l’Amen définit le Christ lui-même, ce mot en conclusion d’une prédication peut aussi être l’expression du désir de confier au Christ le fait que la Parole entendue s’accomplisse dans nos vies.

Parler de l’usage du mot Amen dans la prédication amène inévitablement à dire quelques mots de son emploi au cours de la prédication. Il est des contextes où les auditeurs ponctuent certaines phrases du prédicateur par de joyeux Amen. Au point que parfois le prédicateur construit ses phrases avec emphase pour susciter un Amen de l’assemblée. Il arrive même que le prédicateur lance lui-même un Amen interrogatif qui invite à un Amen de réponse de la part de l’auditoire. Il est clair qu’il y a là une dimension culturelle qu’il convient de prendre en compte et de respecter. Sans être un promoteur de cette habitude, mais sans la condamner, je souhaite simplement exprimer ici le risque qui peut exister à entrer dans une sorte de course aux Amen. Le prédicateur, en cherchant à obtenir le plus de réactions possibles des auditeurs risque de se décentrer de la Parole de Dieu qu’il est censé prêcher. Après une phrase forte ou profonde qui touche l’assemblée, que certains expriment leur adhésion à ce qui vient d’être dit par un Amen ne me dérange pas. Entrer dans une quête aux Amen me semble par contre plus discutable.

De la même manière que Jésus ouvrait comme une parenthèse avant certaines de ses paroles importantes par la formule « Amen, Amen, (en vérité, en vérité,) je vous le dis » ; en disant Amen à la fin du sermon, le prédicateur ferme comme une parenthèse donnant un caractère particulier à la parole prêchée. Dans la liturgie juive, ce n’est pas le prêtre ou le lecteur de la bénédiction qui disait Amen, mais bien l’assemblée qui accueillait cette bénédiction ou cette parole par un Amen. Je trouve intéressant de rappeler cela car quand le prédicateur dit Amen à la fin de son message, non seulement il affirme la sincérité de ce qu’il a partagé, mais plus encore, il exprime que les paroles prêchées ne sont finalement pas (seulement) les siennes, mais celles de Dieu. En disant Amen, il accueille d’abord lui-même la Parole de Dieu, se plaçant comme le premier auditeur du message divin dont il n’a été qu’un relais. Je laisse le mot de conclusion à Karl Barth qui, s’adressant aux prédicateurs, affirme : « Le dernier mot : amen, est, dans notre faiblesse, une consolation. C’est bien parce que nous croyons que la Parole de Dieu est la vérité que nous avons tenté d’en rendre témoignage. Cet amen nous apaise et nous appelle, dans la confiance, au travail de la prochaine prédication »4.  

1 Geoffrey Wigoder (éd.), article « Amen », in : Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Paris, cerf, 1993, p. 57-58.
2 Etienne Causse, article « Amen », in : Alexandre Westphal (éd.), Dictionnaire encyclopédique de la Bible, Valence, 1973, p. 39-40.
3 Ibid., cf. Apocalypse 3.14, 2 Corinthiens 1.20.
4 Karl Barth, La proclamation de l’évangile, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1961, p. 90.