Choisir un sujet de prédication

Par Gabriel Monet

« De quoi vais-je parler dans ma prochaine prédication ? ». Tout prédicateur est habité par cette question à un moment où un autre, et y répondre vite et bien est un vrai défi. C’est pourquoi il me paraît intéressant d’évoquer quelques pistes de réflexion quant au choix d’un sujet de prédication.

Il est vrai qu’une autre question est liée à celle-ci : qu’entend-on par « sujet de prédication » ? En effet, cela dépend du type de prédication que l’on va faire. Si, le choix d’un sujet correspond souvent au choix d’un texte biblique, dans le cas d’une prédication thématique ou biographique par exemple, le choix ne correspond pas à un texte biblique, mais à un thème ou un personnage. Ceci étant, la chose qui me paraît primordiale d’affirmer : quel que soit son type, parce qu’une prédication a pour vocation de laisser Dieu se révéler par sa Parole, il importe donc de s’appuyer sur la Bible, et choisir un sujet de prédication passe immanquablement par le choix d’au moins un texte biblique. Et c’est en s’appuyant sur ce (ou ces) texte(s) que le message va se construire.

Alphonse Maillot, dans un petit livre qu’il a écrit sur la prédication1, évoque cinq manières possibles de choisir un texte biblique. Il mentionne d’abord l’anarchie qui consiste à ouvrir la Bible et prendre au hasard le texte sur lequel on est tombé. Pour Maillot, c’est « confondre la Bible avec le loto » ! Il y a ensuite la pure subjectivité : on sait à peu près ce que l’on veut dire et l’on cherche ensuite le texte qui servira le mieux le message dont on se croit porteur. Cette approche est vivement condamnée par Alphonse Maillot : « c’est probablement la plus mauvaise des méthodes, avec une Bible asservie, vecteur de nos seules idées ou de nos seules émotions, et un Dieu qui n’a la parole que lorsqu’il est en accord avec nous. On ne dénoncera jamais assez cette méthode, cette usurpation d’autorité, ce kidnapping de la Parole, hélas plus fréquent qu’on ne le pense, et d’autant plus qu’il est souvent inconscient ». La troisième méthode proposée est le texte accrocheur, qui consiste à choisir un texte qui a attiré notre attention. C’est pour notre auteur une méthode moins mauvaise que la précédente mais qui garde pour défaut d’être soumise à la subjectivité du prédicateur. Alphonse Maillot évoque quatrièmement les listes de lectures qui existent dans certaines Eglises, programmées sur trois ans, et proposant trois textes par semaine tirés l’un de l’Ancien Testament, l’autre des Evangiles et le dernier des Epîtres. Ces textes ont l’avantage de suivre le calendrier liturgique, mais ont le défaut d’exclure les textes qui n’y sont pas présents. Enfin, la cinquième et dernière méthode qui a les faveurs d’Alphonse Maillot est le suivi d’un livre ou de récits semblables : « on prend un livre biblique de A à Z (depuis le verset un du premier chapitre jusqu’au dernier verset du dernier chapitre), soit des récits parallèles : discours de Jésus, paraboles, miracles, etc. Et les « thèmes » ne manquent pas non plus dans l’Ancien Testament ».

Si je suis globalement d’accord avec Alphonse Maillot, je ne serai peut-être pas aussi radical que lui. Le suivi d’un livre de la Bible ou les séries me semblent en effet avoir de nombreux avantages : exhaustivité du texte biblique, possibilité d’aller plus en profondeur, etc. Cela peut même se faire avec plusieurs prédicateurs où chacun prend un passage ou un épisode d’une manière organisée à l’avance. Il n’empêche, il arrive fréquemment que l’on soit amené à prêcher ponctuellement, et donc que la série ne soit pas possible. Du coup la question reste entière.

John Stott2 suggère avec justesse que soient pris en compte quatre facteurs principaux dans le choix d’un sujet de prédication. Le premier facteur est le cycle liturgique. En s’appuyant sur les fêtes de Noël, de Pâques, et de Pentecôte comme pivots, « chacune d’elle a sa préparation qui mène vers elle et sa résultante naturelle qui la suit. De cette manière, l’année ecclésiastique se divise elle-même en trois périodes. [...] En ce sens, chaque année, le calendrier ecclésial récapitule l’histoire de la révélation biblique : l’Ancien Testament de la Création à Noël dans la période d’octobre à décembre, les Evangiles qui retracent la vie de Jésus de janvier à mai, et enfin, les Actes, les Epitres et l’Apocalypse dans la période après la Pentecôte allant de mai à septembre. C’est aussi inévitablement une structure trinitaire lorsque nous nous souvenons comment Dieu s’est révélé lui-même progressivement comme Créateur et Père, en tant que Fils de Dieu fait chair, et dans la personne et l’œuvre du Saint-Esprit ». Un deuxième facteur peut entrer en ligne de compte pour nous aider à choisir le sujet d’une prédication, et cela concerne les circonstances externes, c’est-à-dire les événements dans la vie de la nation, un débat dans l’espace public, une catastrophe naturelle, etc. Pour John Stott, « les prédicateurs doivent être sensibles aux grandes questions publiques qui habitent les esprits des auditeurs ». Cela rejoint la recommandation de Karl Barth qui encourageait chaque prédicateur à avoir la Bible dans une main et le journal dans l’autre. Le troisième facteur est d’ordre pastoral, c’est-à-dire la prise en compte des besoins spirituels des auditeurs. « Il a souvent été dit, avec justesse, que les meilleurs prédicateurs sont toujours de bons pasteurs, parce qu’ils connaissent les besoins et les problèmes, les doutes, les peurs et les espérances de la communauté ». Enfin, le quatrième et dernier facteur est d’ordre personnel : « Sans aucun doute, les meilleurs sermons que nous puissions prêcher aux autres sont ceux que nous nous sommes prêchés à nous-mêmes. Ou pour dire les choses autrement, quand Dieu lui-même nous parle au travers d’un texte de l’Ecriture et que celui-ci devient lumineux pour nous, c’est alors qu’il pourra continuer à éclairer lorsque nous chercherons à l’ouvrir aux autres ». Au final, en prenant en compte des facteurs liturgiques, externes, pastoraux et personnels, on a là des pistes pour éviter une subjectivité trop grande. Bien sûr, il faudra veiller à éviter les « dadas » que l’on connaît parfois à certains prédicateurs, qui deviennent alors trop prévisibles. Et puis, là et quand c’est possible, il peut être très fructueux de décider ou d’orienter des sujets de prédications en équipe. L’interaction avec la variété des visions et la diversité des analyses peut être une aide pour discerner avec plus d’à-propos les textes de la Bible qui pourront interpeller et trouver un écho favorable chez les auditeurs.

Il est un élément qu’il me paraît important d’ajouter en lien avec la question du choix d’un sujet de prédication. Il s’agit de la prière. Certes, les facultés que Dieu nous a données peuvent nous permettre d’avoir le discernement pour choisir le bon sujet, mais je ne pense pas inutile, pour ne pas dire qu’il me paraît indispensable que la prière accompagne la réflexion et le choix de ce qui sera au cœur du message prêché. Comme l’exprime Jacques 1.5 : « Si l’un d’entre vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu qui la lui donnera ».

Dans la lignée de cette réflexion sur le choix d’un sujet de prédication, j’aimerais évoquer la situation dans laquelle je me suis parfois trouvé, surtout au début de mon ministère de prédicateur. Celle d’avoir choisi un sujet de prédication, puis de commencer à étudier le texte biblique, de réfléchir à comment construire la prédication, et finalement ne pas se sentir « inspiré », de penser le sujet non adapté, ou de considérer qu’il faudrait plus que le temps que celui à disposition pour préparer la prédication. Et du coup, on cherche un nouveau sujet de prédication, souvent sous la pression, ce qui met dans une situation inconfortable. Après avoir vécu un certain nombre de fois cette expérience, j’ai pris la décision de m’imposer de garder un sujet une fois que je l’avais choisi. C’est vrai que l’on peut passer par des moments de lutte dans la préparation d’une prédication, c’est finalement normal, et même positif. J’ai même envie de dire que la préparation d’une prédication est comparable à un accouchement, avec tout ce que cela comporte de merveilleux, mais aussi de labeur, de persévérance, de lutte. Je citerai aussi l’exemple de Jacob qui lutte à Peniel avec Dieu, mais au final, Dieu se révèle et la bénédiction est là !

Enfin, dernier élément en lien avec la réflexion sur le choix d’un sujet de prédication : cela concerne l’opportunité de proposer un titre ou pas. Je suis un partisan des titres donnés aux prédications, pour plusieurs raisons. D’abord, le fait de donner un titre oblige à être au clair sur l’idée principale que l’on a envie de transmettre lors du message, et même si cela paraît être une évidence, ce n’est pas toujours aussi clair que cela. Ensuite, un bon titre a un double effet positif pour l’auditeur : cela donne envie d’écouter la prédication et cela aide à se souvenir de ce qui a été dit.

En conclusion, si la question du choix du sujet d’une prédication peut paraître anodine au premier abord, il s’agit en fait de la première pierre de l’édifice et donc d’une question importante. Ce n’est que quand les fondations sont bien posées et au bon endroit, que l’ensemble de la construction peut être solide. On gagnera donc à donner à ce premier acte dans l’art de prêcher toute l’attention qu’il mérite !

1 Alphonse Maillot, Prêchons afin que la grâce abonde. Confessions à propos de la prédication comme art de dire « … Zut », Paris, Mission intérieure luthérienne, 1993, p. 15-21.
2 John Stott, I believe in preaching, Londres, Hodder & Stoughton, 1982, p. 213-220.