Croire pour prêcher ?

Par Gabriel Monet

Klaas Hendrikse est un pasteur hollandais qui se dit athée et qui a néanmoins été autorisé à prêcher et maintenu comme pasteur de son Eglise. Si depuis trois mois, ce fait a été assez commenté dans différents médias, le cas a pris une ampleur particulière dans le monde francophone du fait que le journal Suisse Le Temps en a fait sa une à l’occasion de sa seule édition du week-end de Pâques. On pourrait bien sûr discuter de l’impertinence de ce choix rédactionnel (ou selon le point de vue, la pertinence mercantile), mais j’aimerais ici saisir la balle au bond et poser la question de savoir s’il est légitime de laisser un athée prêcher ?

Avant de proposer quelques éléments de réponse, il importe de présenter la situation1. Pour Klaas Hendrikse, Dieu n’existe pas. Malgré ces convictions affichées dans un livre à succès depuis 2007, il reste ministre de l’Eglise protestante des Pays-Bas. Son Eglise (PKN) a en effet accepté début février qu’il continue son ministère à la tête des paroisses qui lui étaient confiées, jusqu’à sa retraite en 2012. Fait notoire : l’Eglise de Klaas Hendrikse ne désemplit pas. Par cars entiers, on vient de toutes les provinces pour l’écouter prêcher. Dans ses interventions, le pasteur essaie toujours de mettre en lien les textes des Evangiles avec la vie concrète de ses paroissiens. Selon lui, l’homme moderne a peut-être perdu la foi de ses ancêtres, mais il a soif de spiritualité. Il y a quelques années, le philosophe français André Comte-Sponville a démontré avec brio qu’une spiritualité athée était possible. Klaas Hendrikse la met en pratique, et ouvre une voie nouvelle au sein de son Eglise. Cette dernière a compris que, pour survivre, elle devait s’adapter, et accueillir toutes les questions des contemporains, même les plus dérangeantes. Sous les cendres du Dieu théiste, la flamme de la quête de sens n’a jamais cessé de couver. Les Eglises sont-elles encore capables de l’attiser ? Klaas Hendrikse est satisfait. Il a atteint son but : susciter le débat. La décision historique de l’Eglise protestante néerlandaise montre, selon lui, que celle-ci commence à prendre acte de ce qui se passe dans la société. « Je nie l’existence du Dieu théiste tel que le présente la tradition chrétienne, poursuit-il. En cela je suis athée. Mais je suis aussi un croyant. Après la phrase « Dieu n’existe pas », je ne mets pas un point, mais une virgule. C’est ce qu’il y a après cette virgule qui fait de moi un croyant ». Le ministre établit une distinction entre la croyance et le fait de croire. « La croyance est une manière de parler, de dire les choses. En revanche, croire est une manière d’être, liée à la façon dont vous réagissez à ce qui vous arrive et à ce qui se passe autour de vous. C’est la capacité de transformer un événement quelconque en une expérience qui fait sens. Dieu n’existe pas, mais il « arrive ». Croire, c’est avoir confiance, en vous-même, en d’autres personnes ou dans la vie ». Un tel Dieu est forcément très personnel. Dans l’optique de Klaas Hendrikse, il ne peut y avoir de discours général sur Dieu. « Chacun a son Dieu, et mon Dieu est différent du vôtre ».

Il va sans dire que je ne partage ni la vision ni les convictions de Klaas Hendrikse. Mais si on ne peut rester indifférent vis-à-vis d’une telle attitude, on ne peut pas se cantonner à la critiquer d’un revers de la main, et il peut être utile de se laisser interpeller pour répondre et réfléchir dans l’optique de mieux vivre sa foi et sa prédication. La première chose que l’on peut dire, c’est qu’au-delà des effets d’annonce parlant de « pasteur athée », lorsqu’on creuse un peu, on lit bien qu’il manifeste néanmoins une forme du croire, même s’il ne donne pas le nom de Dieu au sujet de ce qu’il croit. Finalement, ce que rejette Klaas Hendrikse, c’est la dimension transcendante de la foi, ce qui rend sa spiritualité centrée sur l’homme. Or pour moi, prêcher, c’est bel et bien se décentrer de ses propres certitudes humaines pour laisser la Parole de Dieu faire irruption et nous surprendre, nous interpeller. Elle ne doit certes pas être désincarnée, et elle est appelée à être en phase avec la vie des gens, mais elle implique un décentrement, une mise en marche, une révélation. La prédication n’est pas que parole humaine, mais si elle est aussi humaine elle se veut porteuse, relais, écho, de la voix de Dieu. Pourquoi tant d’auditeurs continuent de venir écouter Klaas Hendrikse ? Il y a probablement une forme de curiosité et un effet médiatique, mais je ne doute pas qu’il y ait dans ses prêches une dimension existentielle qui parle au gens. D’ailleurs, il ne manque pas de mentionner qu’il s’appuie sur la Bible pour prêcher et notamment sur les Evangiles. Tous les auditeurs en viennent-ils à être à leur tour athée ? Il ne semble pas. C’est pour moi un indice que la Parole de Dieu révélée dans la Bible contient en elle-même une puissance qui rapproche de Dieu. Finalement, au-delà de ce que dit ou même ce que pense un prédicateur, dès lors que l’on laisse parler la Bible, d’une certaine manière Dieu peut parler. Pour continuer dans ce sens, cela signifie que la prédication dépasse ou déborde d’une certaine manière celui qui la dit. Comme chacun peut le vivre parfois, même d’une « mauvaise » prédication, on peut tirer quelque chose. Ou encore, même un discours sans Dieu peut parfois nous aider à réfléchir sur notre rapport à Dieu. C’est ce qui peut nous amener à réfléchir sur ce qui est de l’ordre du croire.

Contrairement à ce qu’affirme Klaas Hendrikse, j’ai la conviction que le croire est de l’ordre de la foi. Ce n’est pas simplement une confiance qui pourrait être dirigée vers soi, vers d’autres ou dans la vie. Avoir la foi ne veut pas dire qu’il ne reste pas des questions, mais c’est oser croire malgré tout, que Dieu existe, que Christ est notre Sauveur et notre Seigneur, que l’Esprit vivifie. Faut-il croire pour prêcher ? Si prêcher est plus qu’un discours, alors la réponse est oui. Prêcher, c’est accepter d’être un relais engagé d’une parole de foi. On ne peut pas rester neutre, ou extérieure à la Parole divine. Prêcher, c’est croire que le message de la Bible continue d’avoir une force créatrice.

Par ailleurs, je trouve inquiétant que des prédications auxquelles il manque l’essentiel continuent parfois d’être appréciées des auditeurs, de certains en tous cas. Et ce, à deux niveaux. Le premier en ce qui concerne la rhétorique ou la manière de communiquer. Je n’ai jamais entendu Klaas Hendrikse prêcher, mais j’imagine que c’est un bon communiquant à lire ce qu’on dit de lui et ce qu’il suscite. Or, malheureusement, la forme passe parfois avant le fond ; ou plutôt, certains auditeurs ont pour critère d’appréciation d’une prédication le contenant plus que le contenu. Il est clair que l’idéal est de présenter des sermons qui sont beaux et bons tant dans la forme que dans le fond, mais dans une société médiatique comme la nôtre, il est parfois difficile d’aller au-delà des apparences. Mais à un deuxième niveau, en ce qui concerne le contenu des prédications, doivent-elles aller dans le sens des mentalités ? Certes, il est important de prendre en compte la société dans laquelle nous vivons, et de faire face aux questions que cela induit. Mais une prédication me semble devoir parfois dire des choses qui ne sont pas forcément ce que les auditeurs auraient envie d’entendre. C’est une constante biblique, que ce soit pour les prophètes, pour Jésus ou les apôtres : la parole prêchée ne va pas dans le sens du poil, mais telle un aiguillon, stimule un incessant retour à Dieu, une féconde réception de la grâce dont le Christ nous comble, et un continuel désir de la présence renouvelée de l’Esprit.

Au final, plutôt que de poser la question de savoir s’il faut « croire pour prêcher » (même si pour ma part, c’est un préalable non négociable), l’essentiel est malgré tout peut-être dans l’inverse : « prêcher pour croire », ou pour susciter le croire. Et Dieu peut le faire avec des moyens et des personnes qui peut-être peuvent surprendre. La preuve, il le fait avec nous !

1 Je m’appuie ici sur l’édition du journal Le Temps du samedi 3 avril 2010.