Le prédicateur est-il conteur ?

Par Gabriel Monet

Une note écrite par Stéphanie Vertallier Monet

Le prédicateur comme le conteur font tous deux acte de parole. Mais cette parole se prend-elle et se donne-t-elle de la même manière ? S’agit-il des mêmes techniques, approches, objectifs ? Ces questions me sont venues à force de fréquenter les conteurs d’un côté et de côtoyer des prédicateurs d’un autre. A discuter avec les uns et les autres, je me suis rendue compte que les discours étaient d’une certaine manière parallèle, avec parfois des croisements, et je voudrais comparer ces deux types de prise de parole pour voir ce que les uns pourraient apporter aux autres. Ceci en toute simplicité, car si je suis conteuse à mes heures, je laisse à d’autres l’art de la prédication, me contentant de rester auditrice. Je me poserai donc plutôt en observatrice.

La construction du message
Quand le conteur construit son conte, il suit la règle des circonstances (attribuée parfois à Cicéron, parfois à Kipling, voire à d’autres) : qui, quoi, quand, pourquoi, comment, etc. ? Ces règles correspondent aux cinq étapes du schéma narratif du conte qui sont : (1) La situation initiale qui répond aux questions qui et quand ; (2) L’événement déclencheur de l’action du héros, le bouleversement, la crise, le pourquoi c’est arrivé ; (3) La dynamique de l’action, l’épreuve, la rencontre, l’obstacle, comment le héros va se sortir de sa situation problématique ; (4) L’événement qui rétablit l’équilibre, avec qui, par quoi vient la résolution ; (5) La situation finale, le dénouement, qui instaure un nouvel équilibre en répondant au « et alors ? ». Un conte, c’est clairement un message qui est construit dans le but de partager quelque chose de bon. Dans une prédication il y a aussi besoin d’une structure pour aider l’auditeur à suivre le raisonnement du prédicateur et saisir le sens du message. On y trouvera une problématique de départ avec ses causes, des propositions pour la résoudre dans une logique d’aboutissement, et une application concrète ou une actualisation finale. 

L’impression du message
Le conteur doit évidemment connaître son histoire pour savoir où il va. Mais il est important de souligner que le conteur doit aimer son conte. Il l’a choisi et il est clair que dire un conte que l’on n’aime pas, même avec beaucoup de préparation, mettra une barrière entre le conteur et son conte. Ce serait comme si le prédicateur ne croyait pas au message qu’il apporte. Son auditoire aurait vite fait de « débrayer ». Le conteur ne va donc surtout pas apprendre son histoire par cœur, mais commencer à se passer dans la tête le film de son histoire.  A partir de là, s’il a les images et les impressions dans son esprit, les auditeurs les auront aussi. Sans qu’il y ait besoin de beaucoup de descriptions, au contraire même, on peut poser le décor avec un ou deux détails, comme le font certains grands conteurs. L’imagination et les souvenirs des auditeurs feront le reste. La prédication aussi, me semble-t-il, doit « accrocher » les auditeurs, elle doit être vue, imagée et vécue par les auditeurs qui vont établir des ponts avec leur vécu personnel et en extraire ce qui touchera leur sensibilité. 

La préparation du message
Si la préparation d’un conte est mentale, elle est également physique. Les moyens sont divers et leur pratique va dépendre de la sensibilité des conteurs. Le but sera le même pour le prédicateur, comme pour tout orateur : délier son corps pour libérer sa voix. Cela peut passer par des assouplissements, de la relaxation, du yoga, des massages, et autres, mais sans jamais forcer. Il ne s’agit pas de faire de la musculation ou du fitness, mais de respirer par le ventre, de s’ouvrir la cage thoracique. Au moment de parler, en respirant tranquillement et correctement, le dos se redresse de lui-même et la voix se pose. On peut également échauffer ses muscles faciaux et ses cordes vocales ainsi que travailler son articulation en disant des virelangues, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, et même sur une musique pour les chanter ou les dire en rythme, car avant tout c’est important de s’amuser et de se faire plaisir ! La majorité des orateurs se retrouve face à la nécessité d’une double préparation, mentale et physique, car chacun travaille sur les propos qu’il va tenir. Une différence majeure que je vois néanmoins entre le prédicateur et le conteur touche à la préparation spirituelle et la quête d’inspiration du pasteur. 

L’imagination du message
L’imagination, au sens littéral, veut dire « mettre en images ». Mais ici, il ne s’agit pas de mettre en images pour soi, mais pour les autres. Cela consiste à parler simplement, et donner à voir les images dont il était question plus haut. Le conteur va le plus souvent parler au présent, pour être ancré dans l’histoire. Comme par hasard, c’est le temps que les enfants utilisent naturellement lorsqu’ils racontent une histoire. Il s’agit d’être soi-même, authentique. Cela ne veut pas dire qu’il faut édulcorer son histoire ou appauvrir son vocabulaire, au contraire. Le conteur est conteur, il n’a pas besoin de prendre le rôle du conteur et de devenir quelqu’un d’autre. Le conteur n’est pas un enseignant non plus, ni un discoureur, ni un donneur de leçon, ni un prédicateur… il est juste porteur d’une histoire. Mais c’est là que je m’interroge si le contraire est vrai aussi, ou pas ? Le prédicateur entre-t-il dans son rôle de prédicateur, d’orateur, de donneur de leçon (parfois ?!), où est-il lui-même, lorsqu’il s’adresse à ses auditeurs ? L’authenticité me semble là aussi être un élément primordial. C’est le message qui est transmis qui est porteur et le but n’est pas d’attirer l’attention sur celui qui parle mais d’être au service de ce qui est dit. Dans ce sens, on peut dire que le conteur ne s’approprie pas le conte. Comme on ne s’approprie pas un être humain, mais on établit une relation avec lui. Si le conteur raconte son histoire, on verse dans le conte spectacularisé, où les auditeurs deviennent un public consommateur. Le conte est censé créer une relation à trois : le conteur, le conte, les auditeurs. Comment ? Comme au restaurant : si vous êtes gourmet et que vous aimez fréquenter les restaurants de chefs, vous apprécierez être servis par un serveur à l’écoute, mais pas indiscret, déférent mais pas servile, heureux de déposer devant vous un plat préparé avec amour et talent par le chef en cuisine. Le conteur aussi doit être présent, mais doit s’effacer lorsqu’il offre un conte à ses auditeurs. Le conteur, vous l’aurez compris, c’est le serveur, le plat, c’est le conte, le client, c’est l’auditeur. On sert le conte sans se l’approprier, et du coup l’auditeur peut entrer dans le conte, le savourer, rêver. Et alors la complicité du conteur avec les auditeurs s’établira d’elle-même. Si le conte n’est pas un faire-valoir du conteur, de la même manière, la prédication n’est pas là pour montrer comment le prédicateur « a bien parlé », mais pour toucher les auditeurs au cœur. Une conteuse m’a dit un jour qu’elle était frustrée quand des auditeurs lui disaient « bravo, c’était bien », mais elle sentait qu’elle avait atteint son but quand on lui disait « merci ». Je pense que c’est tout à fait la même chose pour un prédicateur : si les auditeurs ont saisi et se sont approprié le sens du message, il a atteint l’objectif. 

Pour aller plus loin, je ne peux m’empêcher de parler de Diderot, qui était critique d’art en plus d’être le philosophe des Lumières, et d’évoquer la fameuse « promenade Vernet » du salon de 1767. Il s’agit d’un texte censé être une critique d’art, à propos des tableaux de Claude Joseph Vernet exposés lors du Salon de 1767. Mais Diderot, au lieu de faire une critique académique, va se lancer dans une « promenade » et conduire ses lecteurs de site en site, comme s’il les avait réellement visités. Durant cette « promenade Vernet », le philosophe emmène son lecteur sur des chemins insoupçonnés et nous offre un texte qui s’émancipe du tableau qu’il décrit et devient œuvre à part entière. Le promeneur ouvre de nouveaux horizons au lecteur et lui donne à voir la beauté de la nature, sans que le lecteur ait besoin finalement de voir le tableau qui est censé être le sujet du récit. L’auteur laisse son lecteur s’évader et savourer sa promenade. Les rôles sont inversés, et le texte devient l’âme d’un tableau imaginaire. C’est là qu’il me semble que le conteur et le prédicateur se rejoignent, car ils sont tous les deux au service d’une parole à donner, à offrir, dont ils ne sont pas détenteurs, mais simplement transmetteurs, avec leur vécu propre, leur sensibilité, leur passion, leur imaginaire particulier.

Et l’aboutissement de cela sera que le conte aura une vie à lui, comme le message du prédicateur aura une efficace qui lui est propre. On l’appelle l’âme du conte. Pour la prédication, je n’ai pas trouvé.