Quel feed-back à la parole prêchée ?

Par Gabriel Monet

Dans un article qui présente les fruits d’une enquête menée auprès de paroissiens alsaciens à propos de la prédication, Isabelle Grellier pointe un élément sur lequel j’aimerais m’arrêter. C’est la question du feed-back que les prédicateurs ont de la part des auditeurs. Voici ce qu’elle écrit1 :

« La proportion globale des personnes qui expriment leurs réactions au pasteur est bien faible ; et encore ne sait-on pas à quelle fréquence ils le font ! Manifestement, le prédicateur n’a quasiment pas – ou du moins pas de façon directe – d’opinions en retour sur ce qu’il a dit. Alors que tous les travaux sur la communication montrent l’importance de ce « feed-back » des auditeurs vers l’énonciateur du discours, on peut s’étonner qu’on ne cherche pas plus dans les paroisses à créer des lieux où pourraient se faire ce retour. »

Si donc nous sommes d’accord pour dire l’importance d’un feed-back des auditeurs à la suite d’une prédication, il s’agit maintenant de s’interroger sur les formes et lieux possibles de ce retour. Voici quelques réflexions et pistes qui vont dans ce sens. 

On peut bien sûr évoquer un possible feed-back dès la sortie du culte et on pourrait donc encourager les personnes présentes au culte à dire un mot au prédicateur en sortant. Cependant, je ne suis pas convaincu de la pertinence d’une telle orientation. En effet, les conditions sont loin d’être idéales : la réaction ne peut souvent durer que le temps d’une phrase ; dans l’urgence et à chaud ; devant témoins puisque tout le monde est en train de sortir et attend peut-être son tour pour saluer le pasteur ; et puis il y a un vrai risque de mélange des genres entre remerciement et analyse. Bref, si je ne vais pas jusqu’à dire qu’il ne faut rien dire au prédicateur en sortant de l’Eglise, je ne pense pas que ce soit le lieu et le moment idéal pour un véritable commentaire constructif qui pourra être utile. Il s’agit donc de faire émerger de nouveaux lieux et temps de feed-back.

Pour que le pasteur reçoive un feed-back utile et sérieux, une piste est qu’une ou quelques personnes de confiance puissent lui donner une appréciation critique en évoquant les points positifs comme les points à améliorer. Ce retour pourrait se faire par oral ou par mail par exemple sur la base d’un commentaire libre ou en s’appuyant sur une grille d’analyse.

Une piste complémentaire pourrait être de demander chaque semaine à quelques membres de l’Eglise de remplir une feuille d’évaluation les invitant à faire leurs remarques et suggestions. Une feuille pourrait être distribuée ou un mail envoyé avant le culte, ce qui rendrait les auditeurs en question particulièrement attentifs. Une alternative pourrait être d’inviter quelques auditeurs à remplir cette feuille en ne la leur donnant qu’après la prédication. Certes, leur attention aura peut-être été moindre mais d’une certaine manière plus en phase avec la réalité d’une écoute habituelle.

On pourrait bien sûr envisager une enquête plus ponctuelle, une fois par an par exemple, faite auprès de l’ensemble des membres de la communauté. Cela serait certes moins spécifique et peut-être moins directement utile à chaque prédicateur. Par contre, cela aurait l’avantage de permettre à tout un chacun de s’exprimer, et de donner un avis global ; peut-être aussi de faire des suggestions en exprimant attentes et désirs.

D’une manière globale, demander aux auditeurs d’exprimer un avis sur une prédication oblige les personnes en question à réfléchir à l’acte de prédication. Or cela me paraît utile d’un point de vue pédagogique. D’abord parce que l’écoute est plus attentive, mais aussi parce que cela peut contribuer à éviter les jugements hâtifs et aider à prendre conscience combien l’art de prêcher est tout sauf facile.

Ce temps d’analyse peut aussi se faire en groupe avec l’ensemble des prédicateurs de l’Eglise. Chaque semaine, ou une fois de temps en temps, une rencontre de formation pourra se pencher en détail sur la dernière prédication dans un débat collectif. Cela implique pour le prédicateur analysé d’accepter d’être remis en question, mais si cela se fait dans un climat de confiance et de bienveillance, cela peut être quelque chose de très constructif. Pour avoir vécu cela de manière régulière, cela peut surprendre au début mais finalement être très apprécié. Je me souviens d’un prédicateur laïc me disant qu’il redoutait nos réunions du lundi où nous passions un temps à analyser la prédication du week-end quand il était concerné ; mais que cela lui avait permis de progresser dans sa manière d’appréhender la prédication, et que lorsque ces réunions ont cessé cela lui manquait. Lors de telles réunions, l’usage de la vidéo peut être un outil certes un peu cruel (qui aime se voir ?) mais très utile.

Ce feed-back, qui a pour but d’aider le prédicateur, est le plus souvent postérieur à la prédication. J’ai eu écho d’une pratique, que je n’ai jamais utilisée même si je la trouve intéressante, d’une forme de feed-back antérieur à la prédication. En effet, une fois la préparation de la prédication achevée, le pasteur envoyait son texte à deux personnes afin d’avoir leur avis. En fonction des remarques, il pouvait ainsi, dès avant la prédication en Eglise apporter des ajustements voire des changements à son texte. Cela implique d’une part d’écrire intégralement ou presque le sermon et puis bien sûr d’avoir fini sa préparation suffisamment tôt pour permettre cela.

Une autre manière d’envisager le feed-back, est de le penser plus pour les auditeurs eux-mêmes que pour le bénéfice du prédicateur. Cela pourrait par exemple se vivre lors de rencontres entre groupes d’auditeurs avec l’objectif de prolonger la prédication par une discussion sur le texte ou le sujet traité. J’ai vécu cela dans une Eglise hollandaise où j’étais en visite. Après le culte, une majorité de l’Eglise avait pris l’habitude de créer plusieurs groupes qui se retrouvaient chez les uns ou chez les autres autour d’une boisson avec comme objectif spécifique de parler de la prédication et de ses implications. On peut évidemment trouver différentes alternatives à cette manière de faire, mais le principe me paraît tout à fait intéressant.

Bref, chacun peut évidemment envisager bien des possibilités qui permettent un feed-back à la prédication. Quelle qu’en soit la forme, cela me parait être quelque chose d’important qui ne peut que contribuer à améliorer la communication, permettre aux auditeurs d’assumer d’une manière plus présente leur rôle d’acteur de la prédication, et aux prédicateurs d’être stimulés pour mieux relever le défi de prêcher !

1 Isabelle Grellier, « Attentes à l’égard de la prédication et écoute de celle-ci dans diverses paroisses alsaciennes », Foi et vie 85 (1986/2-3), p. 132.