Lettre ouverte aux prédicateurs

Par Gabriel Monet

Voici une lettre adressée aux prédicateurs. C’est Henri Bacher qui l’a écrite. Il s’intéresse beaucoup aux mutations culturelles de notre époque et à ses implications pour les Eglises et pour la manière de partager l’évangile. Collaborateur de la Ligue pour la lecture de la Bible, il dirige aujourd’hui l’association Logoscom. Il m’a autorisé à reproduire ici cette lettre ouverte publiée sur son site et dans le journal Vivre. Afin de poursuivre la réflexion, vous trouverez d’ici peu sur homiletique.fr une interview d’Henri Bacher.

Cher prédicateur,
Tout d’abord, je voudrais te remercier de toute la peine que tu te donnes à me réformer, à m’instruire, à m’expliquer la spiritualité chrétienne. Si je t’écris, ce n’est pas pour mettre en doute ton engagement de chrétien. J’ai souvent l’impression que tu vaux beaucoup plus que moi dans ce domaine. Ne prends donc pas mes questions, mes observations, voire mes critiques comme une mise en cause de ta personne de chrétien.
Figure-toi que je m’ennuie à l’église lors du culte. Quand tu commences ton sermon, je sais, presqu’à coup sûr, où tu veux en venir. Il est vrai que ce n’est pas évident pour toi d’être original avec des auditeurs qui ont trente heures de télé dans les gencives, des heures d’internet dans les neurones, des bouquins pleins la tête pour ceux qui lisent encore. Nos éditions chrétiennes inondent les églises de leurs produits et nous abreuvent d’informations toujours plus riches et plus pointues. Tu te trouves donc avec une sacrée concurrence sur les bras.
Si, en plus, tu lis ton sermon minutieusement préparé comme s’il était destiné à l’impression et non à la déclamation publique, tu distilles un puissant soporifique. Aujourd’hui, il n’y a presque plus que les pasteurs et quelques politiques qui lisent leurs discours en public. Nous sommes habitués aux présentateurs de télés, aux comédiens, aux bateleurs de tout genre et au moment de la prédication, nous entrons dans un univers culturel qui n’existe plus pour la majorité des croyants.
Ce ne serait pas encore ce qui me chagrine le plus, si en face de moi, je n’avais pas un prédicateur qui se comporte comme un instituteur spirituel. Qui se donne toutes les peines du monde à m’expliquer ce que je sais déjà intellectuellement parlant. Je ne suis pas un écolier, ni un étudiant qui vient prendre un cours d’exégèse biblique. Je suis un croyant qui veut être stimulé par un autre croyant, pas enseigné par un prof.
J’ai l’impression, très souvent, que tu me suggères les comportements spirituels. Tu poses devant moi un cadeau bien emballé et tu espères que je l’ouvre à la maison. Tu me décris le contenu du paquet. En long et en large, en hébreux et en grec, mais tu ne l’ouvres pas avec moi. Je voudrais voir ta tête à toi, lorsque nous goûtons ensemble son contenu. Je voudrais voir ton plaisir. Mais tu as peur de montrer tes émotions, tes convictions. D’ailleurs tu parles très peu de toi-même et de tes expériences personnelles. Tu te caches derrière le texte biblique, au lieu de venir vers moi en ayant le texte biblique sous le bras.
Et puis, le monde de la communication travaille de plus en plus avec les images et les analogies. J’aimerais bien voir autre chose qu’un Powerpoint abstrait avec des phrases et des concepts qui défilent en cascades. Raconte-moi des histoires, comme Jésus. Des histoires de tous les jours, pas seulement des histoires de semeur où il faut que tu passes la moitié de ton sermon à expliquer les subtilités techniques du semeur avant de passer à la signification spirituelle. Prend le métro de Lausanne comme parabole, le premier bourgeon du marronnier de la Treille, à Genève, que le sautier de la République surveille pour annoncer l’éclosion de la première feuille du printemps, ou que sais-je encore !
Bon courage prédicateur, si tu oses prendre des risques tu es sur la bonne voie !
Henri Bacher
www.logoscom.org