Du je au jeu ?

Par Gabriel Monet

Dans la mouvance homilétique actuelle, de nombreuses tentatives sont faites pour que la prédication soit plus vivante et sorte des sentiers battus. C’est ainsi que de nouvelles approches ont été essayées et proposées ces dernières années. On peut évoquer par exemple les prédications interactives abordées sur ce blog il y a peu1 ; les prédications visuelles2 ou d’une manière plus générale l’usage de plus en plus fréquent de montages PowerPoint pour soutenir le sermon ; les formes de prédications théâtrales ou de pantomimes3 ; ou encore les prédications qui s’essayent à toucher les cinq sens4. Dans cette dynamique, je veux évoquer dans cette note les « prédications à la première personne ». Dans sa récente interview sur ce blog, Raphaël Grin nous en parlait comme une expérience riche et intéressante tant pour le prédicateur que pour les auditeurs. Je vais d’abord définir ce que c’est ; puis, en m’appuyant notamment sur un livre qui fait référence5 en la matière, évoquer quelques éléments en vue de préparer une prédication à la première personne ; et enfin proposer quelques réflexions sur ces prédications en « je ».

Une prédication à la première personne est un sermon durant lequel le prédicateur ne parle pas en son nom propre mais utilise le « je » d’une autre personne et fait donc parler un personnage acteur ou spectateur d’un épisode biblique. Par exemple, pour évoquer certains passages des évangiles, on pourra faire parler l’un ou l’autre des douze apôtres ; ou se mettre à la place de Lazare pour parler de résurrection, de Nicodème pour parler de nouvelle naissance, de la femme samaritaine, de Caïphe, de Ponce Pilate, de Zachée, du lépreux guéri, de l’homme à la main sèche, ou de l’aveugle qui a recouvré la vue, incarner un prophète de l’Ancien Testament ou le témoin d’une scène particulière comme Eutychus pour prêcher sur Actes 20, le geôlier de Paul à Rome pour parler de l’apôtre ou d’une des épîtres écrites pendant sa captivité comme l’épître aux Philippiens. Bref, on est donc dans une approche narrative de la prédication. On ne va pas parler sur le texte, mais finalement faire parler le texte.

Voici ce que Haddon et Torrey Robinson suggèrent pour préparer une prédication à la première personne. La première étape consiste en un travail exégétique assez large. Après avoir sélectionné un passage biblique, il faut en découvrir « l’idée exégétique », c’est-à-dire le message principal du texte biblique en question. Il importe ensuite de s’attacher particulièrement aux personnages évoqués mais aussi à tous les éléments du contexte. Il faudra ensuite choisir le personnage que le prédicateur va incarner et répondre à deux questions principales : qui suis-je et où suis-je ? La réponse à la question « qui suis-je » se basera d’abord sur le texte biblique choisi, mais aussi sur tous les éventuels passages qui évoquent le personnage en question. Il faudra aussi utiliser l’imagination en tant qu’outil d’interprétation. L’imagination devra être guidée par le sens du texte et le contexte culturel du passage pour ne pas devenir fantaisiste. Le fait de répondre à cette question permet au prédicateur de se préparer à incarner le personnage et à le rendre vivant. La deuxième question « où suis-je » est importante car elle induit le rapport que le prédicateur va pouvoir développer vis-à-vis des auditeurs. Il y a deux options principales qui ont chacune des avantages et des inconvénients. La première possibilité consiste à transporter l’auditoire dans le contexte de l’ancien temps. Les auditeurs seront alors soit spectateurs d’une époque biblique ou alors ayant un rôle (le peuple d’Israël, la foule, les disciples, etc.) et le prédicateur s’adressera alors à eux en tant que tels. L’autre option consiste à transporter dans le temps le personnage biblique choisi pour parler à la première personne, ce qui selon les cas peut être plus artificiel mais faciliter l’exhortation. A partir de là, comme pour tout sermon, il convient de définir une idée principale, un objectif, une structure et donc un texte de type narratif qui sera la base de la prédication. Mais pour un sermon à la première personne, la préparation ne s’arrête pas là, car « tout dépend de comment les choses sont dites ». En ce qui concerne la forme donc, si le non-verbal est important dans tout acte de communication en général, et donc la prédication, il l’est d’autant plus dans une prédication à la première personne. D’où l’importance de prêcher sans note pour véritablement se mettre « dans les chaussures » du personnage, et si possible d’utiliser des éléments de costumes qui seront plus ou moins développés selon les possibilités ou le choix du prédicateur.

Bon, vous êtes peut-être en train de vous dire : mais à quoi cela peut bien ressembler. C’est pourquoi je vous propose de regarder une petite bande annonce de Richard Stenbakken qui a une grande expérience de ce type de prédication. C’est en anglais, et c’est une compilation d’extraits de plusieurs prédications… mais c’est parlant.

Que penser de cette forme de prédication ? A une époque comme la nôtre où on aime particulièrement les histoires, cette approche narrative a de vrais atouts. Cela peut contribuer d’une manière très forte à l’identification des auditeurs avec les personnages bibliques et donc de renforcer le côté existentiel de la prédication. Pour les auditeurs sans grande culture biblique, c’est une manière accessible de découvrir le message biblique. En même temps, pour les personnes qui fréquentent l’Eglise depuis des décennies, et qui parfois ont entendu de très nombreuses prédications sur les mêmes textes bibliques, c’est l’occasion de les surprendre et de proposer une approche nouvelle. Autre atout, c’est le genre de prédication qui peut contribuer à rassembler les générations, puisque les plus jeunes seront probablement plus attentifs.

Cette forme de prédication à la première personne a aussi des inconvénients ou des risques. On peut mentionner : le temps de préparation ; la complication et le coût d’une certaine mise en costume et en scène ; le risque de manquer d’authenticité puisque d’une certaine manière le prédicateur n’est plus lui-même ; la difficulté de faire une actualisation du texte qui soit à la fois adaptée aux auditeurs et crédible du point de vue du personnage ; un sentiment possible de changement trop radical de la part de certains membres ; la difficulté de faire la part des choses entre une imagination fantaisiste et une imagination qui soit fidèle au texte et au contexte.

Au final, je pense que prêcher à la première personne peut être une excellente chose pour permettre à des auditeurs de découvrir de manière nouvelle certains épisodes ou personnages bibliques, mais à condition justement de rester biblique et de gérer du mieux possible les inconvénients et les risques d’une telle approche. Par ailleurs, il me semble que cela peut être adapté de pratiquer ce genre de prédication mais de manière ponctuelle, à certaines occasions, ou pour une série par exemple. Je n’ai personnellement jamais pratiqué ce genre de prédication, mais le fait d’en regarder, de lire et de réfléchir à ce propos me donne envie de m’essayer, et de passer du « je » au « jeu ». En effet, c’est une chose que de s’identifier avec un personnage biblique quand on lit et médite la Bible, c’est autre chose que de l’incarner et de parler à sa place. D’une certaine manière cela dépasse l’art homilétique mais touche à celui de l’art théâtral. Mais si le « je » et le « jeu » sont au service de l’Evangile et contribue à l’édification des auditeurs-spectateurs, alors tant mieux !

 

1 Voir la note « De l’interaction dans la prédication », et l’interview de Claude Pellicer « Prêcher au milieu de l’assemblée ».
2 Voir l’article de Jérôme Cottin « Prédication et images : l’exemple des « prédications visuelles » » dans Le défi homilétique, Genève, Labor et Fides, 1993, p. 253-270.
3 Voir ce à quoi s’essaye l’Institut Schwager et ses prédications pantomimes (www.schwager.ch)
4 Voir l’article d’Olivier Bauer, « L’essentiel est inaudible aux oreilles », Etudes théologiques et religieuses 76 (2001/2), p. 213-227.
5 Haddon & Torrey Robinson, It’s all in how you tell it. Preaching first-person expository messages, Grand Rapids, Baker Books, 2003.