« Prêcher à la première personne »

Par Gabriel Monet

Interview de Raphaël Grin

Raphaël Grin, vous êtes un jeune prédicateur qui s’intéresse d’une manière toute particulière à l’homilétique et à la créativité que peut susciter l’art de prêcher. Quelle serait votre définition de la prédication ?
Je considère avant tout la prédication comme un art, celui de la communication. Bien que ce soit un acte religieux et spirituel particulier, dont l’essence est différente de toute autre action de communication, le prédicateur est appelé à mettre en œuvre toutes les compétences et ressources à sa disposition pour présenter son message. Cela englobe les démarches exégétiques et théologiques, puis la construction rhétorique, pour s’achever par l’art oratoire lors de la prédication devant l’assemblée, à savoir la technique de transmission (choix du vocabulaire, voix, ton, rythme, posture, gestuelle, supports visuels, etc.). Je mets volontairement l’accent sur cette troisième partie, parce qu’elle me semble la plus négligée, la moins préparée ou réfléchie, alors que l’on sait que près de 80% de ce qu’un auditeur retient d’un message passe par l’aspect visuel et auditif. Je mentionnerais encore la question de l’impact chez les auditeurs, qu’il soit spirituel, intellectuel, émotionnel et sensoriel. Ces différentes conséquences doivent aussi être intégrées dans la réflexion au sujet de la prédication. 

Vous avez eu l’occasion de pratiquer ce qu’on appelle les prédications « à la première personne ». Pouvez-vous expliquer en quoi cela consiste ?
Il s’agit de se mettre dans la peau d’un personnage biblique (mentionné ou non par le texte, c’est-à-dire qu’il est possible de choisir un personnage implicite, par exemple l’aubergiste d’Emmaüs, qui n’est pas mentionné dans le texte biblique, mais qui a dû exister) et de raconter un événement, une rencontre, un épisode biblique de son point de vue. Il y a une part de théologie, de psychologie et de mise en scène dans ce type de prédication. 

Vous pouvez nous donner un exemple que vous avez expérimenté et nous dire ce que cela implique pour le prédicateur qui veut s’engager dans un tel projet ?
A l’occasion de la période pascale, j’ai choisi de prêcher le centurion romain qui se trouvait au pied de la croix (Matthieu 27.54). L’objectif est de prendre un point de vue personnel à propos d’un épisode extrêmement connu. Au niveau du prédicateur, la préparation d’un tel type de prédication demande un travail qui passe par plusieurs étapes de recherches, de rédaction et de préparation :

  • Une partie exégétique classique, qui recherche la pointe théologique du texte (qui va produire le message de la prédication).
  • Une partie historique, afin de bien établir le contexte dans lequel évolue le personnage, et qui constituera la chair du personnage (coutumes, costume, etc.).
  • Une partie psychologique, pour donner vie au personnage et faire passer ses réflexions et émotions à l’assemblée.
  • Une partie théâtrale, qui intègre l’apprentissage du texte, le jeu et la mise en scène (éventuellement un costume et quelques objets).

C’est donc un exercice très complet, mais très riche, à la fois pour le prédicateur, mais également pour l’assemblée, qui est touchée sur plusieurs plans.

Quels sont selon vous les avantages et les inconvénients d’une telle approche de la prédication ?
Les inconvénients résident principalement dans le temps et les ressources nécessaires à la préparation, bien plus conséquents que pour une prédication classique, ainsi que dans le caractère exceptionnel d’une telle démarche, qu’il n’est pas possible de répéter chaque semaine, et qui peut rapidement lasser les paroissiens (s’ils ne sont pas choqués !). Les avantages sont, à mon avis, dans la richesse de ce type de prédication. Richesse liée à la variété du répertoire offerte tant au prédicateur qu’à l’assemblée. Richesse liée à la diversité des sens impliqués, comme mentionné plus haut : théologique, historique, psychologique, etc. Il me semble que l’auditeur peut s’identifier au personnage qu’il voit et entend, le langage en je permettant une participation personnelle au message. Il est ainsi concerné sur plusieurs plans de sa personne, intellectuel, spirituel et émotionnel. C’est donc, à mon avis, une approche extrêmement complète, qui permet un travail en profondeur, à la fois au niveau du fond, de la forme et de l’impact auprès des auditeurs.

Préparer une prédication à la première personne implique donc une part d’imaginaire ? Cela peut-il être fait dans le respect du texte biblique et quel est selon vous le rôle de l’imaginaire en homilétique ?
L’imaginaire n’est pas l’invention de quelque chose qui n’existe pas. C’est plutôt la recherche de ses propres images ou perceptions (visuelles, auditives, etc.) en rapport avec celles soulevées par le récit biblique. C’est une manière d’intégrer le texte biblique (extérieur) à notre propre répertoire d’images et de sensations (intérieur). C’est donc une manière de faire sien ce qui provient d’un autre. De plus, l’imaginaire nécessaire dans le cadre d’une prédication biblique est fondé sur des éléments objectifs, tirés du contexte historique dans lequel est inscrit le récit. Quel que soit le type de prédication, l’auditeur va chercher à intégrer les paroles qu’il entend à sa propre expérience et à son contexte, différents à la fois du texte biblique original, du prédicateur et de tous les autres auditeurs. A mon avis, l’imaginaire est le chemin qu’utilise l’auditeur pour faire ce passage. C’est en se voyant à la place du personnage ou dans le récit biblique qu’il fait sien le message. 

Ce type de prédication vous semble-t-il pouvoir être systématisé ou doit-il rester une occasion de varier les approches ?
Plus qu’une question de temps et de répétition, il me semble qu’il faut envisager la prédication à la première personne en fonction de son impact et des objectifs voulus par le prédicateur. Je pense que ce type de prédication, qui rend le texte biblique très personnel, est à utiliser pour des messages où l’objectif est avant tout d’ordre humain, c’est-à-dire centré sur l’impact personnel, voir psychologique chez l’auditeur (pour prêcher sur des thèmes, comme la confiance, la foi, l’amour, l’espérance, etc.). Mais il est également intéressant de développer cette approche dans le cadre d’un enseignement plus systématique. Je pense par exemple à certaines rencontres de Jésus, durant lesquels Jésus enseigne (Nicodème, la femme samaritaine, les épis de blé le jour du sabbat, etc.), et surtout aux épîtres, qu’il est possible de mettre en scène (cf. le livre de H. W. Robinson et T. W. Robinson, It’s all in how you tell it. Preaching first-person expository messages). Cela permet de rendre digeste et accessible un enseignement doctrinal parfois sec et abrupte. 

Par ailleurs, vous avez suivi des stages de contes. En quoi cela a-t-il enrichi votre approche de la prédication ?
Les cours que j’ai suivis m’ont appris plusieurs choses, à mettre en application, après adaptation, dans le cadre de l’homilétique. J’ai noté l’intérêt très large par le grand public (et non seulement les paroissiens) pour les récits, les contes, les histoires. C’est donc là un attrait à exploiter pour capter l’attention et l’intérêt de tous (enfants comme adultes). J’ai découvert les possibilités d’ouvertures offertes par les contes et les récits : se mettre à la place des protagonistes des récits, utiliser des objets, des images, etc. Avec les enfants, les pistes sont énormes : costumes, bricolages, jeux, etc. J’ai réalisé que la structure d’un conte est propre à tout récit, même biblique, et donc permet de visualiser clairement le déroulement d’un récit biblique, ses points forts, ses enjeux, ses questions et réponses. Au niveau formel, j’ai appris quelques démarches importantes, par rapport à la voix, au rythme, au ton, à la posture, au vocabulaire, que tout orateur peut utiliser pour parfaire la transmission de son message. Les contes ont également une fonction essentielle : celle d’être le chemin vers les émotions et l’imaginaire d’un individu, afin qu’il exprime ses angoisses, ses craintes et ses questionnements. Dans ce sens, les récits bibliques ont toute leur place pour répondre à ces questionnements, et offrir les réponses de Dieu à l’humanité. Le fait que les contes soient propres à l’ensemble des civilisations et ethnies comme vecteur des traditions et des valeurs d’un peuple, rend l’usage de la narration biblique tout à fait pertinente dans le cadre des églises. Je note encore le recours à la notion d’imaginaire, déjà évoquée plus haut. Ces cours m’ont rendu sensible à la force positive de l’imaginaire, comme élément de construction et de développement de la foi. C’est, me semble-t-il, un chemin valable, sinon essentiel, vers la personnalisation et l’intégration d’un message enseigné par un autre. C’est également le recours à tout un registre d’émotions et de perceptions, souvent enfouies au fond de nous, essentiels à une foi saine et équilibrée. Finalement, cela a ouvert mon intérêt pour la théologie narrative, et la lecture biblique, non seulement d’un point de vue exégétique et systématique, mais bien plus narratif et méditatif, sans forcément toujours y chercher un enseignement moral ou religieux.

Pour conclure, quels sont selon vous les enjeux de la prédication contemporaine ?
Au delà des questions religieuses pures, liées à la mission évangélique de transmission de la foi et d’annonce de l’Evangile, je crois que les enjeux et les défis de la prédication se trouvent dans la nécessité pour les églises, et les prédicateurs, de trouver les mots qui vont toucher une société, un auditoire, de moins en moins attiré par l’institution, qui a de la peine à se concentrer pour écouter, qui a appris à zapper et à communiquer à toute vitesse, et qui rejette les messages simplistes et les recettes toutes faites. Et pour moi, les questions ne sont pas dans le fond, c’est-à-dire, dans ce que le message biblique contient, qui est et restera nécessaire, et transcende les époques, mais dans la manière et la forme que les prédicateurs utilisent pour apporter ce message et répondre aux besoins spirituels actuels. La narration et l’image (au sens large du terme, c’est-à-dire également image mentale, représentation intérieure) sont des pistes que je considère comme essentielles dans ce contexte.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 7 octobre 2009
Raphaël Grin est pasteur à Genève, dans le cadre de la Fédération des Eglises adventistes de la Suisse-Romande.