Calvin prédicateur

Par Gabriel Monet

Cette année 2009 marque le 500e anniversaire de la naissance de Jean Calvin. C’est pourquoi nombre de publications, de conférences, de colloques sont organisés pour mettre en lumière le parcours, la pensée, les actions et la personnalité du réformateur genevois. Je saisis donc cette occasion pour évoquer une facette qui n’est peut-être pas la plus connue de Calvin – le Calvin prédicateur – mais qui est loin d’être inintéressante et qui peut avoir des échos stimulant jusqu’à aujourd’hui dans notre réflexion sur l’homilétique. Sans chercher à faire une présentation exhaustive voici quelques éléments clés qui pourront peut-être stimuler les prédicateurs d’aujourd’hui.

D’abord Calvin était un prédicateur on ne peut plus prolixe. En effet, ses sermons sont innombrables. Il prêchait deux fois chaque dimanche et tous les jours une semaine sur deux. On évalue à plus de quatre mille le nombre de ses sermons. C’est dire à quel point il était un prédicateur infatigable, mais aussi toute la préparation que cela impliquait et les capacités intellectuelles qu’étaient les siennes pour relever ce défi et le faire avec autant de succès. Malgré la fréquence de ses sermons, Calvin était un prédicateur apprécié et dont les messages ont suscité un très grand intérêt, au point que s’est mise en place toute une équipe dirigée par un certain Denis Raguenier pour prendre en note l’ensemble des sermons de Calvin et les publier, ce qui ne le réjouissait d’ailleurs pas spécialement.

Le principe que Calvin a mis en œuvre pour prêcher est celui de la lectio continua. C’est-à-dire qu’il choisissait un livre biblique, et commençait à prêcher à partir du début et allait ainsi jusqu’à la fin. Son sermon pouvait porter sur une partie d’un verset ou sur tout un passage selon les textes. Il avait donc une approche systématique et c’est bien le texte biblique qui guidait ses prédications et non des sujets choisis par lui.

Pour Calvin, un sermon doit avoir trois qualités : la simplicité, la brièveté et le courage. La simplicité dans le sens où contrairement aux sermons scolastiques en vogue avant l’époque de la Réforme, le sermon dit homilétique est lui compréhensible par tous les auditeurs. La brièveté est certes relative, puisque ses sermons duraient environ une heure, mais à n’en pas douter, ils étaient plus brefs que d’autres et il savait en tout cas s’arrêter quand le temps était passé. Si besoin il continuait le lendemain. On utilisait à l’époque un grand sablier pour mesurer le temps à ne pas dépasser pour la prédication. Enfin, la troisième qualité est le courage en ce sens que la prédication n’a pas pour but de faire plaisir aux auditeurs mais de présenter avec ses exigences l’intégralité du message divin contenu dans l’Ecriture. Calvin met en œuvre la doctrine de la duplex vox (double voix) : s’il faut rassembler par la Parole les brebis, il faut aussi repousser les loups et donc critiquer ceux qui ne sont pas sur la bonne voie.

Si pour Calvin, la rhétorique et la grandiloquence ne sont pas prioritaires, il considère néanmoins qu’il ne faut pas négliger la forme sous prétexte d’inspiration. Et du reste, dans un souci didactique, il use de nombreux éléments rhétoriques pour mettre en valeur le message qu’il prêche (définitions, répétitions, formes interrogatives, dramatisme, métaphores, ironie, antithèses, etc.). Il le fait toujours au service du texte biblique pour en souligner les nuances et les richesses. Pour Calvin, l’art oratoire est donc un moyen et non une fin, et le point de vue esthétique doit rester subordonné à celui de l’utile et du vrai.

Un élément essentiel de la prédication de Calvin est l’équilibre qu’il cherche sans cesse entre l’exposition de l’Ecriture et son application. Il expose et analyse le texte biblique pour en comprendre le sens, les nuances, les éléments clés. Il cherche toujours par une juste compréhension du contexte à faire émerger l’intention de l’auteur. Il n’hésite pas non plus à déployer les questions théologiques que suggère tel ou tel aspect du texte. Mais après cette phase d’analyse et d’interprétation, il ne manque jamais d’en faire l’application. Pour Calvin, la Parole de Dieu doit s’appliquer à toutes les dimensions de la vie tant personnelle que sociale. Cela implique une repentance à la fois morale, doctrinale et intellectuelle. D’ailleurs, du fait de l’exigence des applications que Calvin donne, sa prédication n’est pas forcément populaire, et il en a conscience. Mais c’est bien pour cette raison qu’il compte sur le témoignage intérieur du Saint-Esprit pour préparer le cœur des auditeurs et les accompagner dans le vécu des exhortations qu’ils ont reçues.

Quand Calvin prêche, il considère que c’est Dieu qui parle. Du reste, tout pasteur qui prêche devrait être « la bouche de Dieu ». Telle une trompette, le prédicateur est un instrument de résonnance qui répercute la Parole de Dieu. Il fait acte de prophétie avec la même force et la même valeur que les prophètes de l’Ancien Testament ou les apôtres. D’après Calvin, si l’humilité est indispensable, il importe néanmoins avoir pleine conscience de la responsabilité et de l’éminente dignité qu’implique le fait de prêcher, car le prédicateur représente la personne de Jésus-Christ. C’est pourquoi, le prédicateur doit être auditeur de sa propre prédication, car finalement sa parole n’est plus sienne seulement mais celle même de Dieu qui s’adresse d’abord et aussi à lui.

Calvin a donc été un prédicateur passionné, sincère, exigeant, cherchant sans cesse à montrer que la Bible est un modèle mais aussi un critère pour une vie fidèle à Dieu. Certes, nous ne vivons pas à la même époque que lui, et les conceptions de Calvin sur la prédication mériteraient probablement d’être amendées si ce n’est au moins nuancées. Il n’empêche qu’on a avec Calvin un exemple qui ne peut laisser aucun prédicateur indifférent et qui ne peut que nous stimuler à assumer notre responsabilité de porte-parole de la vérité !

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Pour compléter cette note sur Calvin prédicateur, j’en ajoute une intitulée « Calvin sur la prédication » qui reprend tout simplement quelques citations de Calvin lui-même sur l’acte de prêcher. Par ailleurs, voici quelques éléments bibliographiques pour aller plus loin…
Il existe une foule de livres sur Calvin dont certains évoquent bien entendu l’homilétique de Calvin. On peut mentionner : Bernard Cottret, Calvin, Paris, Jean-Claude Lattès, 1995 ; Olivier Abel, Calvin, Paris, Pygmalion, 2009 ; Olivier Millet, Calvin : un homme, une œuvre, un auteur, Gollion, Infolio, 2009 ; Yves Krumenacker, Calvin : au-delà des légendes, Paris, Bayard, 2009 ; Eric Denimal, Calvin, héraut de Dieu, Paris, Presses de la Renaissance, 2009 ; Pierre Janton, Jean Calvin, ministre de la Parole, Paris, Cerf, 2008 ; Marc Vial, Jean Calvin, Introduction à sa pensée théologique, Genève, Labor et Fides/Musée international de la Réforme, 2008. On peut néanmoins mettre en avant quelques textes spécifiques dédiés à la prédication de Calvin (cliquez sur chaque entrée bibliographique pour accéder à un compte-rendu de lecture) :