Est-ce que prêcher, c’est enseigner ?

Par Gabriel Monet

Est-il légitime de distinguer la prédication de l’enseignement ? Ainsi, nos prédications devraient-elles contenir une part d’enseignement, ressembler à des cours, ou au contraire ne pas contenir d’éléments didactiques et informatifs mais se centrer sur l’exhortation ? Charles Harold Dodd a été un des homiléticiens les plus influents dans son intention de distinguer kerygma (proclamation) et didache (enseignement). Il appuie son argumentation sur le Nouveau Testament et notamment sur Matthieu 9.35 qui décrit le ministère de Jésus en trois volets, qui sont l’enseignement, la prédication, et la guérison : « Jésus parcourait toutes les villes et les villages, il enseignait dans les synagogues, prêchait l’évangile du royaume et guérissait toute maladie et toute infirmité ». D’autre part, Paul distingue les dons de prophétie et d’enseignement (Romains 12.6-7 et Ephésiens 4.11). Enfin, dans Actes 2, après la prédication de Pierre qui suscite de nombreuses conversions, Luc spécifie que ces nouveaux baptisés persévéraient dans l’enseignement des apôtres.

Cependant, une telle distinction n’est pas si évidente. En effet, on peut par exemple citer le sermon sur la montagne (Matthieu 5-7) qui est l’occasion d’un véritable enseignement. Le contenu de ce sermon de Jésus le confirme et le texte de l’évangile dit que Jésus « ouvrit la bouche et se mit à les enseigner » (Matthieu 5.2). Et l’évangéliste de conclure en affirmant : « Quand Jésus eut achevé ces discours, les foules restèrent frappées de son enseignement, car il enseignait comme quelqu’un qui a de l’autorité » (Matthieu 7.29). Par ailleurs, la connaissance que nous avons du fonctionnement de la synagogue à l’époque de l’essor du christianisme, atteste que les références à la prédication d’une part et à l’enseignement d’autre part sont interchangeables. Ce qui est aussi le cas dans le cadre du vocabulaire de la prédication dans le Nouveau Testament2.

Ainsi, il semble que s’appuyer sur le Nouveau Testament et l’époque de l’Eglise primitive n’est pas déterminant pour trancher la question de savoir si prêcher c’est enseigner. Peut-être tout simplement par ce que la question n’est pas à trancher de manière ferme et définitive. En effet, j’aime à penser que la prédication et l’enseignement sont deux champs d’action distincts, mais avec une partie concomitante. Oui, prêcher contient une part d’enseignement, même s’il est clair que prêcher ne se résume pas à enseigner et qu’il est important que s’y mêle une part d’exhortation, d’interpellation. De plus, dans toute prédication on cherchera à trouver un équilibre entre dimension rationnelle et affective en vue de susciter chez l’auditeur un élan dans sa relation vis-à-vis de Dieu, de  ceux qui l’entourent, et de lui-même ; et un désir d’action. Certes, c’est parce qu’un auditeur est touché affectivement qu’il pourra plus facilement s’engager dans une réponse à la prédication, mais c’est aussi parce qu’il aura une connaissance fondée sur un enseignement qu’il pourra trouver les ressources et la motivation à persévérer dans son engagement. L’exhortation peut se baser sur l’information. Comme l’exprime Laurent Gagnebin : « Il est assurément important que les auditeurs d’une prédication aient l’impression d’avoir appris quelque chose avec elle, mais n’oublions jamais qu’aller à l’Eglise n’est pas pour autant aller à l’école. Une prédication s’adresse à ses auditeurs dans l’ordre de la foi et non du seul discours instructif et informatif »3. Il m’est arrivé qu’un auditeur, à la suite d’une de mes prédications, me dise : « Merci pasteur, j’ai appris beaucoup de choses aujourd’hui ». C’était certes gentil de sa part, et peut-être que son appréciation ne se résumait pas à cette phrase ; toujours est-il qu’une telle remarque me paraît finalement critique d’une prédication. Si un auditeur quitte l’Eglise en sachant plus de choses, tant mieux, mais ce n’est pas suffisant. C’est peut-être qu’on a trop parlé à la tête et pas assez au cœur ! Alors quand nous prêchons, enseignons, mais ne faisons pas qu’enseigner…  

1 Charles Harold Dodd, La prédication apostolique et ses développements, Paris, Editions universitaires, 1964.
2 Voir à ce propos ma note sur « le vocabulaire biblique de la prédication »
3 Laurent Gagnebin, « Qu’est-ce que prêcher ? », in : Raphaël Picon (éd.), La prédication 1 : sens, enjeux, formes, outils, Paris, Coordination Edifier et Former de l’Eglise Réformée de France, 1998, p. 10.