« Savoir faire écouter l’évangile »

Par Gabriel Monet

Interview de Bernard Reymond

Bernard Reymond, vous êtes probablement celui qui dans le monde francophone a le plus écrit sur la prédication au cours de ces vingt-cinq dernières années. On sent à vous lire votre passion pour une proclamation de la Parole qui soit en phase avec notre temps. Quels sont selon vous les enjeux de la prédication contemporaine ?
Etre « en phase avec notre temps » n’est à mon sens pas d’abord une question de forme, mais de ce que l’on a à dire. Ou plus exactement, il faut que le prédicateur ait quelque chose à dire. Si c’est le cas, la forme vient avec le contenu. Mais ce « quelque chose à dire » ne consiste pas à courir après l’esprit du temps ni nécessairement à faire largement allusion à ce qui retient l’attention des médias. C’est là que la référence à Dieu et donc aussi au témoignage biblique trouve à la fois toute sa  nécessité et toute son originalité – une référence qui n’exclut pas les doutes du prédicateur. Ou plus exactement, le prédicateur ne devrait jamais se réfugier derrière des croyances d’emprunt, fussent-elles celles d’une doctrine dûment affichée par son église. Il ne peut être crédible qu’à condition de s’en tenir à ce qu’il croit ou pense vraiment, et de s’abstenir d’asséner à son auditoire des réponses toutes faites : elles ne convainquent jamais que ceux qui les ont formulées.

Vous insistez sur la nécessité de retrouver une approche orale de la prédication. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’oraliture et ce que cela implique pour un prédicateur ?
Jusqu’au début du 20e siècle, la règle voulait que les prédicateurs ne lisent pas leurs sermons. Un article de l’ancien règlement de l’Eglise nationale vaudoise voulait même qu’il ne soit autorisé à le faire qu’avec l’assentiment du conseil de paroisse, donc pour des raisons dûment motivées. La prédication consiste à s’adresser aux gens et non à lire un texte devant eux, car les paroles de l’évangile sont des paroles vives qui doivent être dites à quelqu’un. J’ai emprunté le mot « oraliture » à l’écrivain créole Patrick Chamoiseau pour bien souligner le fait qu’un discours oral ne se construit pas comme un discours écrit, tout en n’étant pas non plus affligé des laxismes dont souffre trop souvent le langage parlé de la conversation. Pour s’adresser vraiment à son auditoire, le prédicateur doit s’être soigneusement préparé. Il doit savoir ce qu’il veut dire et comment il entend le dire. Et si le caractère oral de la prédication entraîne une certaine marge d’improvisation, il faut savoir que la prétendue improvisation, si elle est de qualité, n’en est jamais une : elle implique un travail préparatoire généralement plus assidu et de plus longue haleine que la rédaction d’un discours écrit, d’autant qu’elle suppose un sérieux effort de mémoire. 

Donner la priorité à l’oralité n’implique évidemment pas que la Bible (l’Ecriture) soit mise de côté. Au contraire, la Parole de Dieu reste au cœur de la prédication. Mais pour ce faire vous développez la notion d’exégèse homilétique. Comment un prédicateur peut-il développer cette approche tout en restant fidèle au texte biblique ?
Le seul fait de se référer à un texte biblique implique qu’on l’interprète, d’autant que, comme le disait Alexandre Vinet, le prédicateur n’a pas à répéter le texte biblique, mais à « dire » la parole de Dieu. Le prédicateur ne peut donc jamais que faire état de sa compréhension, toujours humaine et contingente, donc limitée, du texte auquel il se réfère, étant bien entendu que cette démarche ne consiste pas à faire prévaloir ses petites idées personnelles, mais à se laisser informer par ce qu’il découvre dans la Bible et ce qu’il peut apprendre d’autres lecteurs ou exégètes du texte biblique. Mais en proposant l’expression « exégèse homilétique », j’ai aussi voulu signaler que la prédication ne consiste pas à lire les commentaires rédigés par des exégètes pour tenter ensuite de « vulgariser » le résultat de leurs investigations, ce qui aboutit en général à des prédications inutilement encombrées d’explications plus ou moins historiques sur le contexte ou les circonstances d’un épisode biblique. J’ai bien plutôt le sentiment que le prédicateur aborde en fait le texte biblique avec non seulement une intention de prédication, mais aussi avec la pensée implicite de celles et ceux auxquels il s’adressera. Il lit ou mieux encore « écoute » le texte avec eux, même s’il le fait dans le silence et la solitude de son cabinet de travail.

Il vous arrive d’évoquer la notion de performance pour parler de la prédication. Vous reprenez aussi le mot de virtuose évoqué par Schleiermacher. Comment un prédicateur peut-il trouver l’équilibre entre un certain effacement derrière Dieu dont il est un porte-Parole, et la présence nécessaire pour que la prédication atteigne son objectif ?
Avec le terme anglo-saxon performance je cherche à insister sur le fait que la prédication n’est pas un texte à disposition sous forme manuscrite ou imprimée, mais quelque chose « qui a lieu » – tout comme une pièce de musique n’existe qu’à condition d’être effectivement jouée et dans le moment même où elle l’est. Quant quelqu’un, à l’issue d’un culte, me demande s’il pourrait avoir le texte de ma prédication, je réponds d’ordinaire que ce texte n’existe pas, ce qui est effectivement le cas, et je fais remarquer qu’on n’aurait pas l’idée d’aller demander sa partition à un soliste à l’issue d’un concert. Le « virtuose », au sens où l’entendait Schleiermacher, n’est alors pas le musicien qui cherche à se faire valoir devant le public en faisant étalage d’une virtuosité qui fait finalement écran entre l’œuvre interprétée et ceux qui l’écoutent, mais celui qui fait valoir l’œuvre en s’effaçant le plus possible devant elle. Le parallélisme entre la prestation du prédicateur et le comportement des vrais artistes me semble ici éloquent par lui-même.

Aujourd’hui, la fréquentation des Eglises tend à diminuer, mais il demeure une quête spirituelle chez nombre de nos contemporains ; quel rôle peut jouer la prédication et dans quel sens doit-elle évoluer ?
Eh bien, la prédication doit répondre aux attentes de cette « quête spirituelle » ! Mais elle devrait le faire en proposant si possible mieux que ce que cette « quête » attend. Sous « quête spirituelle », j’ai l’impression que trop de nos contemporains se laissent prendre aux attraits de spiritualités de pacotille, drapées dans des langages ésotériques qui les embourbent plus qu’ils ne contribuent à les sortir d’affaire. La sobriété et l’équilibre profond des textes évangéliques ne doivent pas céder ici le pas à des préoccupations qui leurs sont étrangères.

Vous avez toujours été un observateur attentif de ce qui se passe outre-Atlantique où la réflexion sur l’homilétique est très dynamique. Y-a-t-il selon vous une différence d’approche en homilétique entre le monde francophone et le monde anglo-saxon ? Qu’est-ce qui vous a marqué ces dernières années dans la littérature américaine sur la prédication ?
Sommairement dit, le monde francophone, surtout du côté protestant, me semblait pâtir d’une curieuse crainte de s’intéresser de trop près à ce que l’on est convenu de désigner sous le terme « rhétorique ». Comme si l’intérêt à porter à la forme du discours ou, si l’on préfère, aux manières de dire et de communiquer, était un intérêt vers autant de recettes de facture humaine susceptibles de faire concurrence à la vérité évangélique. Mais ce n’est pas en parlant mal ou en prêchant sans avoir dûment réfléchi à la manière de le faire que l’on peut annoncer plus clairement l’évangile. Ce n’est pas affaire de « sagesse humaine » qui ferait obstacle à la « sagesse de Dieu », mais de bonne préparation et de bonne manière d’assumer le métier de prédicateur. Car c’est bien un métier qui suppose une certaine maîtrise de l’élocution, des gestes, du souffle, etc. Les homiléticiens américains sont peut-être un peu trop facilement en quête de « recettes » homilétiques. Mais ils savent aussi combien il est nécessaire de savoir se faire non seulement entendre, mais écouter, donc de savoir faire écouter l’évangile.

En plus d’avoir été chercheur et professeur, notamment d’homilétique, vous êtes depuis quelques décennies un prédicateur vous-même. Comment votre prédication a-t-elle évolué avec le temps ?
D’un point de vue strictement technique, j’ai commencé, pendant une douzaine d’années, par écrire intégralement mes prédications et les mémoriser (je ne prêche jamais avec un texte devant les yeux – juste un mémo de quelques lignes au cas où j’aurais un blanc de mémoire). Mais très vite, je prenais mes libertés envers ce que j’avais écrit et j’en suis venu à une préparation toute mentale, qui n’exclut pourtant pas l’usage de notes jetées sur le papier. Quant au texte biblique, je commence toujours par ne le consulter que lui seul, en me demandant en quoi il me surprend, sous quel angle il me semble le plus éloquent, en quoi il m’oblige à réviser mes impressions premières, etc. C’est seulement en un second, voire en un troisième temps, que je consulte des commentaires, ne serait-ce que pour m’assurer du bien fondé de ma propre lecture. Et souvent la lecture des commentaires me suggère des réflexions nouvelles ou me fait concevoir ma prédication tout autrement que je ne l’avais d’abord imaginée. Cela dit, j’ai besoin de sentir comment je vais m’adresser à mon auditoire et le faire de manière à le conduire le plus directement possible au cœur de ce que, à mon sens, nous dit le texte.

Pour conclure, quels sont selon vous les critères essentiels d’une bonne prédication ?
J’ai eu et ai encore le plus souvent le privilège d’être auditeur bien plutôt que prédicateur. Une prédication n’est à mon sens pas « bonne » parce que je serais d’accord avec ce que dit le prédicateur (il m’arrive souvent de ne l’être pas !), mais parce que le prédicateur m’incite à me poser des questions auxquelles je n’aurais pas songé sans son aide. Ou pour le dire autrement, une bonne prédication est celle qui nous aide à faire un bout de chemin au sein de notre propre existence et  dans notre relation aux autres et à Dieu.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 11 août 2009
Bernard Reymond, né en 1933,  a été pasteur et professeur de théologie pratique la Faculté de théologie protestante de l’Université de Lausanne. Il est l’auteur de nombreux articles sur la prédication (cf. bibliographie de ce blog) et du livre : De vive voix. Oraliture et prédication, Genève, Labor et Fides, 1998.