« Exprimer une pensée cultivée et assaisonnée »

Par Gabriel Monet

Interview de Philippe Augendre

Philippe Augendre, vous êtes pasteur dans ce qu’on pourrait appeler une retraite active. Avez-vous du plaisir à continuer de prêcher ?
Oui, beaucoup. D’abord parce que je crois que c’est une dimension constitutive de la vocation pastorale et ensuite parce que, depuis toujours, j’ai aimé transmettre, partager ce que je découvrais. De la vie en général et tout particulièrement des Ecritures.

Vous réalisez actuellement une série de prédications où vous avez l’intention d’abordez de manière systématique les grandes questions de l’histoire du salut en partant de la révélation, puis la question de Dieu, de l’homme, de Jésus-Christ et du salut, puis de la vie chrétienne communautaire et individuelle pour enfin traiter des questions eschatologiques. Pouvez-vous nous présenter ce projet et nous dire où vous en êtes ?
L’Eglise de Manosque, dès mon arrivée dans cette région, m’a invité à prêcher. Au bout de quelques mois j’ai fait une proposition à son comité. Je pouvais continuer à aborder des sujets divers, mais je pouvais, si le projet intéressait, reprendre plus systématiquement les grandes affirmations de la Bible et de la foi chrétienne, au rythme que la communauté souhaiterait. La motivation de ce choix était double. D’abord, de manière assez égocentrique, il me permettait de reprendre une documentation éparse accumulée au fil des décennies, pour la trier, la synthétiser et faire le point ; ensuite il me semblait que c’était un besoin, non spécifique de l’Eglise locale, mais des Eglises en général. Un ministère pastoral un peu atypique de plus de 40 ans m’avait convaincu que derrière les affirmations personnelles – très sincères mais parfois un peu carrées – sur la doctrine évangélique et adventiste, se cachaient de très grandes interrogations souvent masquées par des réponses toutes faites ou des idées parfois fantaisistes. Il est dommage qu’une vie et une expérience chrétiennes souvent fortes ne s’expriment pas davantage par une pensée cultivée et mieux assaisonnée. Il suffit d’écouter ça et là ce qui se dit dans les groupes de partage biblique pour s’en convaincre. Ma proposition fut acceptée. Au rythme d’une dizaine de prédications par an, je poursuis ce projet. J’en suis actuellement à la quatrième section sur le salut et, après avoir abordé quelques enseignements de l’A.T., j’ai commencé cette année le salut dans le N.T. : Matthieu, Marc, Luc et les Actes, puis Jean. En ce moment je continue à m’émerveiller de la beauté et de la profondeur de l’expérience et des écrits de Paul.  

Vous avez intitulé cette série de prédications : « La foi au risque du XXIe siècle », avec comme sous-titre : « Beautés de Dieu pour les naïfs ». En quelques mots, pouvez-vous nous dire pourquoi ?
Je prends le terme de « naïf » non pas au sens de crédule, mais au sens très positif, selon moi, de « sans artifice, sans préjugé, qui est ouvert et suffisamment simple » pour accepter d’être, encore, bouleversé  par les révélations de l’évangile, toujours nouvelles, rafraîchissantes, à approfondir sans cesse. La référence au XXIe siècle veut dire qu’on ne peut plus exprimer, aujourd’hui dans un monde qualifié de postmoderne, certaines vérités comme on le faisait il y seulement quelques décennies. Beaucoup d’auteurs de la Bible ont eu l’inspiration audacieuse d’utiliser des images, des mots, des réflexions, des concepts nouveaux pour exprimer les vérités essentielles et éternelles. Mon modeste effort essaye d’aller dans ce sens.

La prédication est-elle le lieu pour faire de la théologie systématique ?
Hélas ! Non. Et c’est dommage. Au cours de l’histoire de l’Eglise, souvent un effort de prédication systématique a donné lieu à une édification et un réveil de l’Eglise. Je crois savoir que Calvin, à un certain moment à Genève, prêchait chaque jour et deux fois le dimanche. Dans notre Eglise l’enseignement (je ne dis pas la théologie) est dévolu au groupe d’étude biblique hebdomadaire mais c’est un lieu d’échange non d’enseignement systématique. Pour le pasteur en charge de communauté(s), c’est un luxe impossible ; par le temps de préparation que cela demande mais surtout par la nécessité d’avoir une prédication variée dans ses modalités et ses objectifs alors qu’il prêche déjà trop peu souvent. 

Est-ce que pour vous prêcher, c’est d’abord enseigner ?
Non. La prédication doit être plus large avec des fonctions importantes d’édification, d’encouragement, d’exhortation le tout s’inscrivant dans un culte et une liturgie. Mais la dimension d’enseignement, peu ou prou est toujours présente. 

Quel est selon vous l’intérêt de prêcher sous la forme d’une série ?
Elle donne au prédicateur et à sa communauté l’occasion et les moyens d’un approfondissement.

Quels seraient pour vous les critères essentiels d’une bonne prédication ?
Vaste question. Je me bornerai à un aspect. J’ai lu, il y a bien longtemps, sous la plume, sauf erreur de ma part, de Philip Brooks, que « la prédication est la transmission de la vérité par la personnalité ». Cette « définition » n’a pas pour but d’être complète ou spécifique. Mais elle souligne un point fondamental : le prédicateur doit être lui-même, c’est-à-dire être, et être vrai.   

Vous avez une expérience riche puisqu’en plus d’être pasteur, vous avez été journaliste d’une part, et vous vous êtes d’autre part spécialisé en psychologie et notamment dans l’écoute pastorale. Qu’est-ce que votre formation journalistique vous apporté en tant que prédicateur ?
Certainement beaucoup. Mais je ne l’ai jamais analysée sérieusement. Quand j’étais petit mes parents m’appelaient – affectueusement – « Touche-à-tout » ; le journalisme a peut-être légitimé en moi une certaine curiosité et il m’a rodé à la vulgarisation. Mon cursus en psychologie différentielle, discipline très rigoureuse, m’a appris les exigences de la recherche. Ma formation à l’écoute a mordancé ma tendance cérébrale et révélé la priorité de l’émotionnel. Toutes nos expériences, personnelles, relationnelles, religieuses, conjugales, parentales, professionnelles, intellectuelles contribuent par une mystérieuse alchimie à cette personnalité dont je parlais plus haut.

Quand on écoute quelqu’un dans une démarche pastorale, on peut se centrer sur soi-même, sur le problème, ou sur l’autre, et vous insistez bien sûr sur l’importance de se centrer sur l’autre. En quoi cette conviction peut-elle influer sur l’approche de la prédication ?
Honnêtement, je n’y pense pas, ni en préparant ni en présentant mes prédications. Mais c’est une lacune car la centration sur la personne de l’autre devait donner sinon un contenu du moins une qualité de relation avec l’auditoire faite, bien sûr, de respect, de non jugement mais aussi d’empathie c’est-à-dire de capacité à se mettre à la place de l’autre.  

Pour conclure, quels sont selon vous les enjeux de la prédication contemporaine ?
Etre une motivation à une vie spirituelle personnelle et communautaire de chaque jour et non un alibi à sa carence. Une piste pour créer cette motivation est de fournir des réponses (concrètes, originales, adaptées aux conditions de vie particulières de nos contemporains) au « comment-faire ? ». Dans la ligne de ce qui a été dit plus haut : entretenir ou renouveler un amour pour une étude personnelle et approfondie de la Parole.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 26 juillet 2009
Philippe Augendre est pasteur à la retraite. En plus de son ministère pastoral, il a été rédacteur en chef de plusieurs revues pendant de longues années. Il a par ailleurs dans les dernières années de son ministère et au début de sa retraite eu un rôle de professeur et formateur en relation d’aide, psychologie religieuse et accompagnement pastoral. Il mène une retraite active dans l’Eglise de Manosque dont il est maintenant membre.