« Découvrir Dieu et ce qu’Il attend de nous »

Par Gabriel Monet

Interview d’Eric Zander

Eric Zander, pour vous les cultes qu’on dit alternatifs sont à la fois un sujet d’étude et l’objet de votre vécu puisque vous êtes leader du projet « L’autre rive » en Belgique qui expérimente une autre manière de vivre le culte et la prédication. Quelle est votre conception de la prédication ?
Je me pose la question du lien entre la forme et la puissance de la prédication. La prédication est-elle essentiellement un média,  un moyen de communiquer le message de Dieu à travers l’étude de Sa Parole, ou y a-t-il une force particulière, une puissance directement liée à sa forme, à savoir la proclamation ex-cathedra avec autorité par certains individus spécifiquement appelés ? La question reste ouverte. Si je vois effectivement une dimension prophétique à certaines prédications, où l’appel du prédicateur est prépondérant, l’objectif le plus courant reste de découvrir qui est Dieu et ce qu’Il attend de nous. Depuis le début de notre expérience de communauté chrétienne alternative, la question de l’exploration de la Parole de Dieu (terme que je préfère à celui de prédication) a fait l’objet de nos réflexions et expérimentations en cherchant quelle serait l’approche contemporaine la plus appropriée. Plusieurs concepts-clés ont guidé notre recherche :

  • La participation : pour éviter l’approche strictement consommatrice, que chacun prenne une part active dans l’exploration du texte.
  • La découverte collective : plutôt que de recevoir un savoir prédigéré par le prédicateur, l’auto-découverte marque davantage, surtout quand elle est partagée, collective.
  • L’engagement holistique : il s’agit de créer un espace de rencontre entre l’histoire de Dieu et notre histoire dans toutes les dimensions de nos vies, en offrant une occasion concrète de s’engager.
  • L’ouverture : l’exploration du message de Dieu est un chemin que chacun prend à son rythme, mais s’il passe par des errances… il ne faut pas entrer dans un moule formel pour cheminer avec Dieu ; chacun doit se sentir libre et bienvenu tel qu’il est.
  • Le questionnement : au lieu de donner des leçons, les applications s’intègrent sur le mode du questionnement, sans chercher à tout prix à répondre pour l’autre, mais en laissant la question nous pénétrer et Dieu y répondre pour chacun. J’ai découvert la puissance du questionnement.
  • La narration : l’approche narrative a plus de force pour atteindre notre culture occidentale que la présentation dogmatique, typique de l’ère moderne.
  • L’implication multi-sensorielle : au-delà de l’approche classique qui se limite à l’audition et l’intégration cognitive, tous nos sens peuvent contribuer à une intégration du message de Dieu bien plus profonde et durable, bien plus réelle et impliquante.
  • La cohérence du culte : au lieu d’un temps spécifique réservé à la prédication, l’ensemble de la liturgie du culte participe à l’exploration du texte.

Chacune de ces dimensions peut difficilement se concevoir seule, elles s’entremêlent et s’associent dans différents aspects du culte.

Pouvez-vous détailler ce que signifie pour vous une prédication participative, et donner un ou deux exemples ?
Le rôle du prédicateur se limite à donner de la perspective au texte, en explorant les thèmes tout au long de la liturgie du culte, en précisant le contexte, les termes-clés, la situation culturelle, mais aussi en cherchant à impliquer chaque participant dans la recherche du sens du texte, de son implication, de sa portée. On peut envisager beaucoup de moyens : la lecture multiple avec commentaires, les questions, les prières individuelles, les discussions en petits groupes, le jeu théâtral (par exemple les adultes mettent les enfants en scène); l’engagement face au message par un geste physique, la marque du souvenir de la rencontre du texte par un mémorial concret (un objet à confectionner, à reprendre, un geste à répéter, etc.).

Envisager une prédication multi-sensorielle, est-ce à dire qu’on aurait trop souvent et trop longtemps favorisé l’écoute (l’ouïe) au déficit des autres sens (toucher, vue, odorat, goût) ? Pourtant la Parole de Dieu ne doit-elle pas d’abord être écoutée ?
Si l’écoute de la Parole de Dieu est essentielle, elle doit fondamentalement être reçue, à savoir intégrée par tout notre être pour pouvoir être mise en pratique. Si l’écoute est inévitable, elle ne doit pas être exclusive, au risque de nier tous les sens dont Dieu nous a dotés pour appréhender la réalité qui nous entoure. Ce serait limiter l’impact de la Parole de Dieu qui dépasse les mots, qui s’incarne en Jésus, même quand il ne parle pas, qui est portée par l’Esprit directement à notre esprit. Si les autres sens, sans l’écoute du texte, sont dangereux, l’écoute seule est aride et freine l’impact.

Vous parlez d’une homilétique du questionnement. Est-ce pour des raisons rhétoriques ou théologiques ? Est-ce que vous vous appuyez sur l’exemple de Jésus qui pose tant de questions ? Et cela signifie-t-il que d’après vous, pour une prédication contemporaine il faille laisser de la place à une certaine forme de doute ?
Une dynamique de questionnement ne veut pas mettre en question la Parole de Dieu, mais notre propre vie face à cette Parole. C’était certainement l’objectif de Jésus à travers son questionnement : mettre l’auditeur devant sa responsabilité personnelle. Un enseignement donneur de leçons peut facilement détourner l’attention de l’auditeur et l’affranchir de sa responsabilité personnelle face à la Parole de Dieu. Un questionnement sur le mode de je me demande amène chacun à confronter sa propre histoire à celle de Dieu, à se mettre en phase avec le texte, à s’impliquer personnellement. Le refus de la réponse évite de placer qui que ce soit au-dessus de la mêlée, mais place chacun dans la dynamique de la découverte et de la remise en question collective. Il ne faut cependant pas nier la dimension du mystère devant certaines questions soulevées dans l’exploration du texte biblique. Toutes les questions n’ont pas forcément une seule réponse dans un verset spécifique. La prédication classique a souvent communiqué une arrogance théologique fermée devant des points secondaires qui devraient rester ouverts au mystère.

Quels rapports pensez-vous utiles de construire entre le culte dans son ensemble et la prédication en particulier ?
L’exploration collective de la Parole de Dieu n’est pas un élément à part dans le culte, mais intègre chaque aspect de la liturgie, dès avant le début du culte jusque dans le suivi après le culte. Dans l’expérience que nous menons, nous annonçons à chaque participant une semaine à l’avance le texte et le thème du prochain culte en lançant un sujet de réflexion. Le culte lui-même démarre par l’écoute d’une chanson, souvent séculière, sur un thème du texte. La décoration porte le thème. La confession des péchés s’oriente autour du texte ou d’un aspect du thème, de même que pour les chants, les prières, et ainsi de suite jusqu’à l’exploration systématique du texte. Il faut aussi noter que les enfants participent à une partie de ce développement communautaire autour du thème du jour, puis explorent le même texte dans leur activité spécifique. Cela permet aux familles de poursuivre les discussions après le culte.

Pour conclure, quels sont selon vous les enjeux de la prédication contemporaine ?
L’enjeu fondamental est l’intégration du message de Dieu dans la vie de chacun. Au-delà de sa compréhension, que la Parole de Dieu pénètre dans une bonne terre et y porte du fruit dans des vies transformées, pas dans une accumulation de connaissances.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 1 juin 2009
Eric Zander est pasteur de la communauté émergente « L’autre rive » en Belgique qu’il a implantée en 2007. Après onze années comme directeur de la Mission Evangélique Belge, il est donc revenu à sa vocation première : l’implantation d’Eglises et l’évangélisation, et il expérimente différentes expressions de l’Eglise en réseau. Il poursuit un Master en théologie pratique au Collège Spurgeon à Londres et travaille sur ce qu’on appelle les cultes alternatifs.