Prêcher à plusieurs voix

Par Gabriel Monet

Lors de la fête d’anniversaire des 20 ans de la revue Lire et Dire à Crêt-Bérard au cours de laquelle Marie Balmary a fait une conférence dont j’ai déjà parlé (Dire Dieu ou le dé-dire ?), ont aussi eu lieux des ateliers de prédication. Les organisateurs avaient demandé à différents prédicateurs de prêcher sur différents textes bibliques. Ainsi, dans un premier atelier, trois prédicateurs ont partagé chacun un message de 10 minutes sur Exode 32. Dans un autre atelier, trois autres prédicateurs devaient se pencher sur Jean 4, et dans le troisième atelier c’est Romains 13 qui était le texte de base des trois prédicants. Dans chaque atelier, après la lecture du texte biblique en question, les prédications se sont enchaînées avec pour seul interlude un court morceau instrumental. Je n’ai évidemment pas pu assister aux trois ateliers qui étaient simultanés. J’avais choisi d’écouter les prédications autour de la rencontre de Jésus avec la samaritaine racontée dans Jean 4. Dans cet atelier mais aussi dans les autres, comme ont pu le rapporter ceux qui y étaient, cela a été une très riche expérience. Les prédicateurs de chaque atelier ne se connaissaient pas forcément et en tous cas n’avaient pas eu de contact préalable pour discuter de leurs approches respectives. Certes, ces ateliers avaient lieu dans un contexte particulier qui rassemblait une majorité de pasteurs et prédicateurs. Toujours est-il que je trouve cette expérience très intéressante et j’ai envie de proposer de lui apporter une suite.

Pourquoi, dans nos Eglises, ne prêcherions-nous pas parfois à plusieurs voix ? Cela se fait de temps en temps dans certaines communautés, mais il me semble que c’est une pratique qui reste rare. Or même si je ne suis pas pour généraliser cette pratique, je pense qu’elle a plusieurs atouts. Cela peut permettre d’entendre des approches différentes du texte. Cela peut contribuer à toucher des sensibilités différentes, que ce soit dans la forme ou dans le fond de ce qui est partagé. Cela peut permettre de ne pas personnaliser le message et l’associer à la seule figure d’un prédicateur. D’autre part, le temps de préparation pour chaque prédicateur sera plus court, même si le temps de préparation n’est certainement pas réduit à un tiers pour chaque prédicateur, car chacun devra malgré tout passer par toutes les étapes d’études, d’interprétation et d’actualisation du texte. On pourrait encore mentionner une facilité d’attention et une curiosité plus grande : c’est en général plus vivant et « attrayant » d’écouter trois personnes pendant dix minutes qu’une seule pendant une demi-heure. Dans le cas où cette pratique ne se ferait pas « à l’aveugle », c’est-à-dire dans une démarche de consultations préalables en vue d’harmoniser les différentes interventions, le travail en équipe peut être une expérience très fructueuse. Cela pourrait également être un tremplin positif pour des nouveaux prédicateurs qui hésiteraient peut-être moins à se lancer sachant qu’ils n’assumeraient pas seuls la responsabilité de la prédication. Enfin, on peut mentionner que prêcher à plusieurs voix semble tout à fait biblique puisque précisément, Dieu a choisi dans la Bible de se révéler par des hommes et des femmes différents.

Bien sûr cette méthode comporte aussi des risques et des inconvénients. On peut mentionner le risque que les trois messages se ressemblent et soient redondants. Il existe aussi le risque d’une certaine dispersion du message véhiculé qui pourrait aller dans trois directions différentes avec trois objectifs différents pas forcément très complémentaires. De plus, une prédication d’une durée de dix minutes limite parfois un développement plus riche. On pourrait encore mentionner le risque de la comparaison entre les prédicateurs, ce qui pourrait induire des tentations de valorisation des uns et de dévalorisation des autres, et au final, un détournement de la parole prêchée comme étant parole de Dieu.

Bref, si cette pratique a des avantages et des inconvénients, elle me paraît être une pratique qui peut se vivre en Eglise de temps en temps. Parce que finalement, prêcher à plusieurs voix, c’est ouvrir plusieurs voies !