Dire Dieu… ou dé-dire Dieu ?

Par Gabriel Monet

La revue Lire et Dire (qui propose chaque trimestre des études exégétiques en vue de la prédication) fête ses 20 ans. A cette occasion, le comité de rédaction a invité les lecteurs de la revue à une fête qui avait lieu le 8 mai à Crêt-Bérard, près de Lausanne. Au menu : une conférence de Marie Balmary (qui fait l’objet de cette note) ; un apéritif dinatoire accompagné de musique live et de quelques discours pour retracer l’historique de la revue et évoquer l’avenir ; puis des ateliers de prédications (qui feront l’objet d’une note ultérieure) et enfin un sketch de Jean Cholet et son équipe qui avait pour titre « Du rabatteur au rabat-joie… quelle est votre rabat ». Une belle soirée pleine de rencontres et de matière à réflexion.

Le titre qui avait été donné à Marie Balmary pour sa conférence était « Dire Dieu aujourd’hui ». D’entrée la conférencière nous informe qu’elle avait reçue la liberté de changer ce titre mais qu’elle n’en a rien fait pour voir ou cela allait l’amener. Pourtant, à l’écoute de cette conférence riche et profonde, si je devais donner un titre je crois qu’il pourrait ressembler à quelque chose comme : « Dire Dieu ou le dé-dire ? ». Marie Balmary, psychanalyste française, chercheuse, auteure de plusieurs livres remarqués et remarquables1, et qui – nous le rappelle-t-elle – fréquente tous les lundis soirs un cercle d’étude de la Bible, aborde donc cette question avec toute la richesse de son parcours et de son double attachement à la psychanalyse et à la Bible. Or Jérémie 31.31 nous offre une promesse, nous déclare-t-elle pour entrer dans le vif du sujet : bientôt nous n’aurons plus à dire Dieu puisque « Dieu inscrira sa loi dans nos cœurs ». Les « professeurs de Dieu » comme les « élèves » à qui l’on enseigne Dieu sont donc appelés à disparaître, même si pour l’instant cette prédiction n’est pas encore réalisée. En effet, le cœur humain n’est pas une page blanche. Ce qu’on y trouve écrit, c’est la loi des maîtres. Dire Dieu aujourd’hui commence donc par dé-dire Dieu, par dénoncer les fausses images de Dieu que nous pourrions avoir. Et Mary Balmary de nous proposer l’exemple de Jean-Paul Sartre qui dans son autobiographie décrit à quel point l’image qu’il avait reçue de Dieu était envahissante :
          « Dans le Dieu qu’on m’enseigna, je ne reconnus pas celui qu’attendait mon âme : il me fallait un Créateur, on me donnait un Grand Patron ; les deux n’étaient qu’un mais je l’ignorais ; je servais sans chaleur l’Idole pharisienne et la doctrine officielle me dégoûtait de chercher ma propre foi. [...] Pendant plusieurs années encore, j’entretins des relations publiques avec le Tout-Puissant, dans le privé, je cessai de le fréquenter. Une seule fois, j’eu le sentiment qu’il existait. J’avais joué avec des allumettes et brûlé un petit tapis ; j’étais en train de maquiller mon forfait quand soudain Dieu me vit, je sentis Son regard à l’intérieur de ma tête et sur mes mains ; je tournoyai dans la salle de bains, horriblement visible, une cible vivante. L’indignation me sauva : je me mis en fureur contre une indiscrétion si grossière, je blasphémai, je murmurai comme mon grand-père : « Sacré nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu ». Il ne me regarda plus jamais »2.
Ce Dieu que Sartre fait disparaître par indignation est en lien avec le sur-moi de l’être humain. Il a un regard persécuteur. C’est le Dieu tout fait qu’on avait transmis à Sartre. Ce Dieu œil qui parle à notre place ; le Dieu juge. Contrairement à Freud ou Lacan, Marie Balmary ne l’identifie pas à la conscience. La conscience dit « je », elle assume, tandis que le sur-moi accuse. Et de souligner que Sartre déplore d’une certaine manière cette libération. A propos de Dieu il dira aussi : « Il y aurait pu y avoir quelque chose entre nous ». Mais il s’agit alors de l’autre Dieu, celui du cœur et non l’œil condamnateur que personne n’a dé-dit à Sartre. Les pasteurs et prédicateurs devraient donc être attentifs à ne pas laisser dire cette parole qui souvent à des effets destructeurs dans le cœur et l’esprit des gens. Dire Dieu, c’est donc d’abord dé-dire un dieu accusateur et diabolique. C’est ainsi qu’on pourrait d’ailleurs lire Apocalypse 12.10 et 1 Jean 3.20-21 :
          « Voici le temps du salut, de la puissance et du règne de notre Dieu, et de l’autorité de son Christ ; car il a été précipité, l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu, jour et nuit ».
          « Si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur car il discerne tout. Mes bien-aimés, si notre cœur ne nous accuse pas, nous nous adressons à Dieu avec assurance ».

Après avoir montré un autre exemple en la personne de Darwin3, Marie Balmary aborde la parabole du bon berger (Jean 10) qui évoque le pasteur idéal : celui qui dit Dieu comme il faut. Ce texte de l’évangile commence par montrer comment distinguer le vrai du faux pasteur (v. 1-5). Le faux est un voleur qui ne passe pas par la porte mais escalade d’un autre côté. Le véritable est celui qui se présente à la porte et qui attend que le gardien lui ouvre pour entrer. Le portier pourrait représenter la conscience. Personne n’ouvre la porte de son âme sauf à quelqu’un qui parle à la première personne et qui respecte4. Marie Balmary peut alors avancer la parole de Jésus traduite librement (v. 8) : « Tout ceux qui sont venus avant « je » ne sont que des brigands et des voleurs ». Le vrai Dieu biblique est celui qui dit « je » et non pas un « tu » accusateur et par là me permet à moi aussi de dire « je »5. Le désir juste de la religion serait donc que chacun puisse être chez lui à l’intérieur de soi. Dire Dieu c’est contribuer à construire un sujet !

Il est difficile de rendre toutes les finesses et la profondeur des propos de Marie Balmary, et chacun pourra se référer au texte intégral de la conférence qui sera publié dans un prochain numéro de Lire et Dire. De plus, il est vrai que Mary Balmary ne privilégie pas une approche proprement homilétique. Pourtant je veux proposer deux remarques à la suite de cette conférence dans une perspective utile à la prédication. La première dans un prolongement positif, la deuxième plus en réaction.

En tant que prédicateur, on pourrait être tenté de dire Dieu, de dire ce que Dieu souhaite pour nos auditeurs, comment Dieu veut qu’ils pensent ou agissent. Or il y a un réel danger à présenter une vision de Dieu « enfermante » qui passerait par le filtre de notre regard personnel qu’on risquerait d’imposer aux autres. Dire Dieu passe donc par une parole de libération de certaines visions de Dieu. C’est ce qui caractérise d’ailleurs me semble-t-il la prédication de Jésus. Pour réveiller le « je » de l’auditeur, prêcher consiste alors à principalement faire advenir le dialogue entre Dieu et l’auditeur. Le rôle de la prédication est ainsi un rôle de facilitation et de médiation qui contribue à ce que l’auditeur puisse découvrir, s’il le souhaite, le « je » de Dieu et y répondre par un engagement libre et responsable.

Néanmoins, s’il est important que chacun puisse déployer son « je » dans le rapport qu’il construit à Dieu, le risque n’est-il pas un déséquilibre entre l’immanence et la transcendance de Dieu ? On favoriserait alors le Dieu intérieur, tout proche et accessible, au détriment de la dimension du Dieu extérieur, grand et tout-puissant. S’il est vrai que chacun peut construire son rapport à Dieu en fonction de son histoire propre, de ses références, de son « lieu » de vie et de son expérience ; Dieu se présente dans la Bible aussi comme celui qui « déplace », qui stimule le changement et la transformation. La prédication peut se donner comme objectif de trouver l’équilibre entre ces deux facettes de Dieu. Prêcher aura alors pour défi de faire advenir la double dimension de la parole de Dieu qui telle un murmure doux et léger est une parole intérieure, et en même temps la voix créatrice et transformatrice du Tout Autre. 

1 L’homme aux statues : Freud et la faute cachée du père (1979), Le Sacrifice interdit : Freud et la Bible (1986) ; La Divine Origine : Dieu n’a pas créé l’homme (1993) ; Abel ou La Traversée de l’Eden (1999) ; et Le Moine et la psychanalyste (2005).
2 Jean-Paul Sartre, Les mots, Paris, Gallimard, 1972 (1ère éd. 1964), p. 78.
3 Marie Balmary s’interroge sur quoi était construit l’athéisme de Darwin. Dans son autobiographie (p. 72),  il questionne : « Qui pourrait souhaiter que le christianisme soit vrai ?  Et s’il pose cette question c’est parce ce christianisme a condamné entre autre son père et son frère qui étaient athées. De ce Dieu qui condamne il ne veut pas. Pourtant, sa femme lui écrira une lettre pour dé-dire ce Dieu qu’il refusait. Or il témoigne en avoir pleuré. C’est du faux Dieu dont il était athée.
4 Or le voleur a à voir avec la religion puisqu’il a pour but de « voler, sacrifier et perdre » (Jean 10.10). Beaucoup de traduction ont : « voler, tuer et détruire ». Or c’est bien le mot sacrifier qui est là. Pour perdre celui qu’il possède le voleur passe par le sacrifice, un acte des plus religieux. Faut-il sacrifier la vie et la conscience à ce faux-Dieu ? Non, soutient Marie Balmary.
5 Marie Balmary évoque aussi le verset 11 qu’on traduit traditionnellement par : « le bon berger donne sa vie pour ses brebis », or le verbe donner est impropre. C’est titemi et il se traduit par exposer. Si Jésus expose sa vie pour ses ovins, c’est qu’il ne renonce pas à son « je ». Par ailleurs, Mary Balmary va jusqu’à penser que ce qui déclenche l’épreuve d’Abraham (qui est invité à sacrifier Isaac) est le fait qu’il invoque le nom d’Adonaï. C’est ce qu’on peut lire dans les versets qui précèdent l’épisode de l’épreuve d’Abraham (Genèse 21.33). Or Genèse 22.1 commence par « Après ces paroles » (devarim, souvent traduit par « événements », à tort d’après Marie Balmary). C’est la première fois qu’Abraham invoque Dieu, qu’il dit Dieu, et cela irait donc dans le sens d’enfermer Dieu en lui disant « tu » au lieu de dire « je ».