Le petit spurgeon illustré

Par Gabriel Monet

Il y a quelques jours, l’archiviste bibliothécaire de notre campus qui connaît mon intérêt pour l’homilétique toque à mon bureau pour me faire part d’une de ses découvertes. Dans un fonds d’archives, il a trouvé une très ancienne brochure de Spurgeon intitulée L’attitude, le geste, l’action chez l’orateur. Ce qui a notamment attiré son attention (et la mienne), c’est une série d’illustrations très interpellantes ! C’est donc avec intérêt et beaucoup d’amusement que j’ai découvert cela… 

Après quelques recherches, j’ai compris qu’il s’agit en fait de la traduction partielle des Causeries sur la prédication (Lectures to my students) que Spurgeon a données aux étudiants du Pastor’s College, une institution qui avait pour but de compléter l’éducation des débutants dans le ministère pastoral. Ces textes datent de 1879, et la brochure en question est la traduction en 1892 par le pasteur M. Mouron des seules deux leçons concernant l’attitude et la gestuelle du prédicateur en chaire. Vingt ans plus tard, Alexis de Loës (pasteur, puis professeur de théologie et enfin recteur de l’université de Lausanne) traduit l’ensemble des causeries1 dont certains chapitres concernent effectivement la prédication, alors que d’autres abordent le sujet plus large de la théologie pastorale avec des chapitres sur la vocation, la vigilance à exercer sur soi en tant que pasteur, le rôle de la prière dans la vie du pasteur, etc. J’ai également pu avoir accès à la deuxième publication que notre bibliothèque possède et retrouver la partie finale en question qui est la seule à être illustrée. Je partage ici principalement ces illustrations et quelques textes qui vont avec, mais je fais précéder cela par quelques mots sur la vie de Spurgeon et les grandes lignes du contenu des chapitres de ces Causeries sur la prédication qui concernent l’homilétique.

Charles-Haddon Spurgeon2, né en 1834, était fils et petit-fils de pasteur. Cependant, son expérience spirituelle personnelle a été marquée à l’occasion d’une tempête alors qu’il était en chemin et qu’il alla se réfugier dans une Eglise méthodiste à Colchester. Il avait alors 15 ans et décida de se convertir au christianisme. En 1851, il devient jeune prédicateur à l’Eglise Baptiste de Waterbeach. Il excelle déjà dans la prédication. C’est à l’âge de 19 ans, en 1854, qu’il commence son ministère à Londres à l’Eglise de New Park Street. Ses prédications attirent de grandes foules. En 1861, il s’installe définitivement au Metropolitan Tabernacle, Eglise construite pour asseoir 5000 personnes (avec 1000 autres places debout). Malgré sa popularité, Spurgeon demeure un homme humble. Ses prédications produisent un grand réveil en Angleterre. On lui donna le nom de « Prince des prédicateurs ». En plus de son ministère à Londres, Charles Spurgeon est invité à prêcher à l’étranger. Ses 140 livres (principalement les textes de ses sermons, estimés à 2000) ont été imprimés et distribués à des millions d’exemplaires, traduits et vendus à travers le monde. Il fondera également un journal mensuel L’Épée et la Truelle, une maison de retraite, un orphelinat, ainsi que de nombreuses organisations chrétiennes, avant de s’éteindre en 1892. Voici comment A. De Loës le décrit au début de sa préface : « C.H. Spurgeon a été, sans contredit, l’une des grandes personnalités religieuses du XIXe siècle. Il est impossible de ne pas admirer la richesse intellectuelle et spirituelle d’un homme à qui, pendant tant d’années, il a été donné de retenir, de captiver, d’édifier l’imposant auditoire qui se groupait autour de lui. Le fait est d’autant plus remarquable qu’il n’avait pas l’habitude [...] de porter en chaire les questions sociales, politiques ou littéraires ayant un intérêt d’actualité. Il avait le sentiment que ce ne sont là que des vagues passagères qui peuvent bien attirer, éblouir même le regard, mais sur lesquelles celui-ci ne saurait se fixer d’une manière prolongée. Il comprit que le témoin de Jésus-Christ, soucieux de faire son œuvre en profondeur, doit s’appliquer à répondre aux besoins permanents de l’âme humaine. Grâce, d’une part, à sa pénétrante psychologie et, d’autre part, à son admirable connaissance de la Bible, grâce surtout à sa piété personnelle, il a pu se renouveler sans cesse, être jusqu’au moment où, pour lui, la foi a été changée en vue, un messager fidèle et puissant ».

Dans ses Causeries sur la prédication, Spurgeon aborde plusieurs aspects de l’homilétique. Dans un chapitre, il évoque « Le choix du texte » (chap. V). Invitant à respecter les saisons et à éviter les textes mal choisis dont il donne quelques exemples épiques, les critères qu’il propose sont la prière, l’adaptation aux besoins de l’auditoire et la nouveauté. A cela bien sûr, doit s’ajouter un travail sérieux de préparation. Il aborde ensuite « Ce que doit être la prédication et les écueils à éviter » (chap. VI). Il y défend ardemment l’idée que nos prédications doivent être solides et substantielles, et ne pas s’adresser qu’aux sentiments, mais être un enseignement religieux, net et déterminé. Il insiste sur l’importance « que le contenu de nos sermons soit en accord avec le texte, qu’il jaillisse de ses entrailles et reste jusqu’au bout en relation étroite avec lui ». Enfin, il évoque la nécessité de respecter une progression logique dans la marche du discours et l’intérêt de n’être pas trop long et d’avoir une idée clé, ce qu’il illustre comme souvent avec originalité : « Un clou bien enfoncé vaut mieux qu’une quantité de pointes plantées au hasard et mal assujetties ». Après avoir abordé « L’organe de la voix et les soins qu’il réclame » (chap. VII), il traite de « L’emploi dans la prédication des images, comparaisons et anecdotes » (chap. VIII). Il les compare aux fenêtres d’une maison ; « elles y font entrer la lumière ». Si elles servent donc à éclairer le message, elles ne doivent néanmoins pas en constituer la trame et occuper une trop grande place. Il s’attache également à « Comment faire pour fixer et conserver jusqu’au bout l’attention d’un auditoire » (chap. IX). Il parle « De l’improvisation » (chap. X). Enfin, après un nouveau détour à propos de questions plus spécifiquement pastorales (chap. XI, XII et XIII), c’est donc dans les deux leçons finales (chap. XIV, XV) qu’il aborde la question de « L’attitude, le geste, l’action chez l’orateur », seule partie de ces causeries qui sont illustrées. Voici donc enfin certaines de ces illustrations avec les passages s’y référant.

« Les chaires sont une cause essentielle de la gaucherie des prédicateurs. C’est une horrible invention que les chaires. Si nous pouvions les supprimer un jour, nous aurions le droit d’en dire ce que disait Josué de Jéricho : « Maudit soit celui qui rebâtira ce Jéricho ! » car la chaire vieux modèle a été une plus grande malédiction qu’il n’y parait à première vue. Aucun avocat ne voudrait s’enfouir dans une chaire pour plaider. Comment pourrait-il se flatter d’arriver à quelque bon résultat, en étant enseveli vivant, à peu près jusqu’aux épaules ? Qu’elle est digne, qu’elle est dominatrice l’attitude dans laquelle on représente ordinairement Chrysostome !

Cette posture si naturelle est bien plus en rapport avec la vérité prêchée que celle d’un homme presque enfoui dans un manuscrit, et ne montrant, quand il lui arrive d’en sortir, que sa tête et ses épaules. C’est ainsi que la chaire, en emprisonnant le prédicateur, exclut la grâce dans le débit. Il serait injuste de reprocher aux ministres leurs postures et leurs attitudes disgracieuses, tant qu’ils ne pourront laisser voir qu’une très petite partie de leur corps pendant qu’ils parlent. Si c’était l’habitude de prêcher comme Paul le fit à Athènes, les orateurs seraient des modèles de convenance ; mais aussi longtemps qu’il sera reçu qu’on prêche comme le très révérend docteur Paul à Londres, nous ne devrons pas nous étonner si le disgracieux et le grotesque abondent.

Les chaires ont affecté des formes surprenantes, suivant les caprices de la fantaisie et de la folie humaine. Qu’est-ce qu’on pouvait bien donc avoir dans l’esprit en les fabriquant ? Une chaire profonde de vieux type pouvait rappeler à un ministre qu’il est mortel, car c’était un cercueil dressé sur une de ses extrémités ; mais quelle raison avait-on d’ensevelir tous vifs nos pasteurs ?

 « Trop d’orateurs font croire qu’ils ont pris des leçons d’un maître de boxe, tant ils font bien le poing, selon les règles de la noble science. Il n’est pas agréable de contempler des frères prêchant l’Evangile de paix dans ce mode agressif ; et pourtant il n’est pas rare d’entendre un évangéliste annoncer le Libérateur en jouant des deux poings. C’est amusant de le voir se mettre en position, dire : « Venez à moi, » puis ajouter, après une évolution des poings : « et je vous soulagerai. » Messieurs, vos rires ne me surprennent pas, mais il vaut infiniment mieux que vous riiez bien de ces absurdités ici que de faire rire plus tard par là vos auditeurs à vos dépens. Ces maladroites mains, une fois disciplinées, deviennent nos meilleurs auxiliaires. Elles parlent comme notre langue et peuvent faire une musique silencieuse, qui ajoutera au charme de nos paroles. »

Après avoir parlé de certains prédicateurs qui font office de scieurs avec le va-et-vient de leurs mains, il ajoute : « Je dirai la même chose des nombreux forgerons qui travaillent parmi nous, qui pilent et frappent à tour de bras, détruisant les Bibles et faisant voler la poussière des coussins des chaires. Leur seule action consiste à marteler, à marteler sans rime ni raison, que leur sujet soit grave ou gai, rose ou gris. Ils décrivent les douces influences des Pléiades, et disent les tendres instances de l’amour avec accompagnement de coup de poing ; et ils essaient de vous faire sentir la beauté et la délicatesse de leur sujet par les chocs de leur impitoyable marteau. [...] Si on le doit, eh bien ! qu’on cogne de toute son âme : mais il n’est nul besoin de piler perpétuellement. Il y a d’autres moyens, pour devenir des prédicateurs frappants, que d’imiter ce pasteur dont le chantre disait : « Il a déjà abîmé l’intérieur d’une Bible, et il est fort en avant avec une autre » ».

« J’ai vu dans un meeting un monsieur, qui paraissait être comme chez lui, et parlait avec un air de supériorité familière, s’aviser de mettre ses mains derrière lui sous les pans de son habit ; il présentait ainsi un très curieux spectacle, surtout pour ceux qui jouissaient de son profil. A mesure qu’il s’animait, il agitait ses pans de plus en plus fréquemment, rappelant aux spectateurs la bergeronnette d’eau. Il faut voir cela pour s’en faire une idée, mais il suffira à un homme sensé de l’avoir vu une seule fois pour se convaincre que, malgré toute la grâce particulière d’un habit à queue, il n’y a rien de solennel dans la vue des pans de ce vêtement arborés et flottant au bas du dos du prédicateur. »

« Vous avez peut-être vu aussi le monsieur qui met les poings sur les hanches et a l’air, soit de défier tout le monde, soit d’avoir une indigestion. Cette posture sent les halles et les marchandes de poisson bien plus que l’orateur sacré, et tient du ridicule plus que du sublime. C’est pis encore de mettre ses mains dans les poches de son pantalon, comme font les hommes qu’on voit en France aux stations de chemin de fer ; ils fourrent là les mains, parce qu’il n’y a rien d’autre dedans, et que la nature a horreur du vide. Personne ne vous blâmera de mettre un moment un doigt dans la poche de votre gilet ; mais mettre les mains dans les poches du pantalon, c’est une énormité. Il faut, pour en arriver là, être pénétré jusqu’aux moelles du mépris de son auditoire et de son sujet. »

« Il y a une autre tenue [...]. On la constate dans les banquets de second ordre, qui demandent un peu d’étalage extra de gilets blancs, et à des réunions d’ouvriers, où un industriel fête ses gens et répond à un toast. Ici et là, elle se rencontre dans les réunions religieuses, où l’orateur est un personnage influent de l’endroit et se sent : « Le roi de tout ce qu’il voit ». Dans ce cas, les pouces sont introduits dans les emmanchures de gilet, et l’orateur, écartant les parements de son habit, découvre et montre le bas du gilet. J’appelle cela le style pingouin et je ne trouve pas de meilleure comparaison. Cette attitude peut être convenable et digne pour un valet de pied ou un cocher à une soirée, ou pour un membre de « l’Ordre Uni des drôle de corps » ; un vénérable grand’père peut parler dans cet appareil à ses enfants et à ses petits-enfants lors d’une fête de famille, mais pour quelqu’un qui parle en public, et à plus forte raison pour un ministre, c’est aussi incongru que possible. »

« Je ne puis m’empêcher de mentionner une bizarrerie accidentelle qui est très fréquente. Quelques frères ont toujours, en proposant la loi divine, la main étendue, et ils l’élèvent et la baissent continuellement, en suivant le rythme de chaque phrase. Or, cette action, excellente en son genre, pourvu qu’elle ne tombe pas dans la monotonie, expose malheureusement à des mésaventures. Si l’orateur s’échauffant continue à mouvoir perpendiculairement la main, il court le risque de présenter souvent l’aspect que mon artiste a reproduit. L’action frise le symbole ; malheureusement, ce symbole est vulgaire et on l’a décrit ainsi :  »Poser le pouce du dédain sur le nez du mépris ». Il en est qui, sans s’en douter, commettent cette vulgarité par douzaines de fois pendant le cours d’un seul sermon. »

Pour conclure, voici les dernières paroles de Spurgeon, toujours aussi fleuries, où il relativise toutes ces questions de formes au profit de ce qui reste l’essentiel, le fond de la parole prêchée et l’authenticité du prédicateur : « Surtout, soyez si riches d’idées, si fervents et si pleins de grâce, que les auditeurs ne s’occupent guère de la façon dont vous leur distribuez la bonne parole ; car, s’ils s’aperçoivent qu’elle descend du ciel bien fraîche, et s’ils la trouvent douce et abondante, ils ne s’arrêteront que peu au panier dans lequel vous la leur apporterez. Laissez-les dire, si cela leur plaît, que « votre présence corporelle est faible » ; mais demandez à Dieu qu’ils puissent reconnaître que votre « témoignage » est sérieux et fort. Rendez-vous « recommandables à toute conscience d’homme » sous le regard de Dieu, et alors on vous tiendra quittes de « la menthe et de l’anis » des attitudes ».

 1En fait, il existe différentes versions de ces causeries, ou plus exactement des éditions plus ou moins étendues de ces leçons données par Spurgeon. Si la brochure traduite par M. Mouron de 1992 est clairement partielle, la traduction d’A de Loës de 1907 semble être la traduction d’une version existante en anglais contenant 15 chapitres. Cependant, on trouve aujourd’hui un texte plus complet avec 28 leçons.
2 Pour en savoir plus sur la vie de Spurgeon, voir : E. Saillens, La Vie et l’oeuvre de H. Spurgeon, Lyon, Bichsel, 1902 ; G. Brunel, Spurgeon. Sa vie et son œuvre 1834-1892, Cahors, Coueslant, 1924 ; A. Dallimore, Charles Spurgeon, une biographie, Chalon-sur-Saône, Europresse, 1988.