« La prédication m’anime »

Par Gabriel Monet

Interview de Karl Johnson

Karl Johnson, vous êtes un prédicateur conférencier apprécié et vous avez enseigné l’homilétique pendant de nombreuses années, quelles sont selon vous les qualités essentielles d’une bonne prédication ?
La Bible est essentiellement un livre de salut. Pour bien comprendre ce salut, elle s’inspire de plusieurs images courantes dans le contexte gréco-romain. Ces images sont significatives quant à l’impact d’une bonne prédication. « L’image est tout » déclare Ted Turner, patron de CNN. Deux de ces images sont toujours actuelles pour nos contemporains. Celle de la réconciliation dans le cadre familial et celle de la guérison. La prédication de la Parole doit rétablir, rapprocher, réconcilier et guérir. A l’instar d’un bon médecin, le prédicateur doit bien diagnostiquer la maladie et proposer un remède précis. A la suite d’une prédication, l’auditeur doit sortir avec des réponses et des solutions. Comparée à une épée, un feu, un marteau, la Parole prêchée sépare, purifie, brise, élimine. Comparée à une rosée, une huile, une lumière, elle rafraîchit, adoucit et réchauffe. Tous ces éléments font partie du processus de guérison. Une bonne prédication s’en inspire. Disons aussi que si l’Evangile est, par définition, une bonne nouvelle, une bonne prédication doit la faire ressortir. La nouvelle doit être bonne et toujours nouvelle malgré l’érosion du temps. Comment le faire ? C’est sans doute le plus grand défi de la prédication. Par exemple, comment prêcher la bonne nouvelle du sabbat, tout en sachant que ceux qui l’écoutent devront, s’ils l’acceptent, risquer leur emploi ou se résigner à une rémunération moindre ?

Une de vos exhortations bibliques préférées est cette apostrophe de Paul à Timothée : « Prêche la Parole »2. En quoi, cette invitation à prêcher est-elle toujours d’actualité ?
Prêcher est un ordre divin (Matthieu 28.19). A ce titre, prêcher est toujours actuel. L’histoire a tendance à se répéter, et le cœur de l’homme étant toujours le même, le caractère « éternel » de la Parole est toujours pertinent. Je me souviens avoir lu cette interpellation de Régis Debray lors d’une rencontre avec des représentants religieux. « Vous êtes les prophètes du temps. Interpellez-nous. La société a besoin de vous. Ce n’est pas facile, mais après tout, il y a 2000 ans de cela, est-ce que c’était plus facile ? »

Selon quels critères peut-on dire que la parole humaine du prédicateur devient parole de Dieu ?
Dans un premier temps, je dirai : quand elle s’incarne pleinement dans la vie du prédicateur. Qu’au-delà des paroles prononcées, il y a une personne qui a été convertie par la Parole. La prédication n’a pas toujours bonne presse. Quand on parle de prêchi-prêcha, cela veut tout dire ! Dans un deuxième temps, je citerai Dietrich Bonhoeffer : « La Parole de la prédication tire son origine de l’incarnation de Jésus-Christ. Elle ne parvient ni d’une vérité reconnue un jour, ni d’une expérience vécue ; elle n’est pas la reproduction d’un état psychique spécifique. La Parole de la prédication n’est pas non plus la forme que prendrait un contenu sous-jacent. La Parole prêchée est le Christ incarné lui-même. De même que l’incarnation n’est pas une simple forme de la manifestation de Dieu, la Parole de la prédication n’est pas davantage une simple forme de la manifestation d’une essence ; elle est la chose elle-même. Le Christ prêché est le Christ historique et le Christ présent. Il est l’accès au Jésus de l’histoire. Aussi bien la Parole de la prédication n’est-elle pas la forme ou le support linguistique de quelque chose d’autre, sous-jacent, mais elle est le Christ lui-même marchant comme Parole au travers de sa communauté. »

Quelle est votre démarche pour préparer une prédication ?
Je crois que je suis toujours dans un « état d’esprit » de prédication, un peu comme un soldat toujours en uniforme et armé. Tous mes sens sont éveillés et me renvoient des « signes, des thèmes, des déclics de prédication ». Dans un couloir de métro, devant un kiosque à journaux, à l’écoute d’une chanson, d’une émission de télévision, à partir d’un livre, d’un film, d’un entretien pastoral, je suis habité par le désir et le devoir de prédication. Je réponds toujours oui à une demande de prédication. C’est ma vocation, ma raison de vivre. Je ne crois pas qu’il existe des footballeurs professionnels qui se satisfont d’être sur des bancs. S’ils existent, c’est pour jouer au foot. Si on me suggère un thème de prédication relatif à une circonstance particulière, je ferme les yeux pendant quelques minutes, je me laisse envahir ou habiter. J’essaie de sentir ou ressentir le sujet, le thème, le verset qui constituera le pivot de ma prédication, le point d’accrochage ou d’ancrage. Parfois, je suis immédiatement envahi : les idées, les illustrations, les versets s’imposent et défilent. Je me souviens d’un article lu, du chapitre d’un livre, d’une expérience vécue en rapport avec le thème. Parfois, c’est le vide total. Je me demande si j’ai bien fait d’accepter l’invitation. Après beaucoup de prière, les choses se placent. En pleine nuit, je me lève pour vérifier un pressentiment, un rappel, un souvenir, un texte. S’ajoutent ensuite les étapes habituelles de la mise en forme et en fond d’une prédication.

Vous êtes originaire de l’île Maurice, avez exercé votre ministère dans de nombreux pays et dans des contextes très variés (Maurice, Tahiti, Cameroun, Madagascar, Canada, France, etc.), quel est l’impact de la culture dans l’acte de prêcher ?
Si je m’adresse à Jacques, je dois non seulement savoir ce que je vais lui dire, mais savoir aussi et avant tout qui est Jacques. En nous donnant sa Parole, Dieu a pris le risque d’être mal compris, et quand nous donnons à notre tour cette Parole aux autres, reçue et saisie par nous, le risque est encore plus grand. L’autre a aussi sa capacité de réceptivité liée à sa culture. On ne peut faire abstraction de la culture. S’il faut prendre les gens là où ils sont et parler ainsi, « tantôt d’une manière et tantôt d’une autre », la parole doit être actualisée et contextualisée. Il y a dans la culture des « portes » et des « fenêtres », des « passerelles » et des « points d’appui ». Il faut avoir « l’intelligence des temps » des fils d’Issacar.

Lorsque vous prêchez, vous dégagez l’impression de vous donner corps et âme. La passion est-elle selon vous un élément important dans l’art de la prédication ?
En effet, la prédication m’anime. Je suis emporté, transporté. A la fin de ma prédication, je suis vidé. Je pense à Raymond Devos qui disait : « Pourtant, malgré mes petits drames personnels, ma solitude, mes inquiétudes et mes angoisses, jamais je n’ai pensé à changer de métier. Jamais. Je mourrai avec. Dans un coin, dans le fossé ou sur scène. Je voudrais dire aux spectateurs :  »Je ne vous l’ai pas encore avoué, mais je vous aime d’amour. Je vous ai consacré toute ma vie et je suis prêt à vous consacrer ma mort. Oui, je voudrais mourir pour vous, là, sur scène ». » C’était une bête de scène et être sur scène était sa passion. Alex Fergusson, le coach de Manchester que j’admire, a 70 ans. Il est toujours passionné du foot et ne pense pas, pour l’instant, à prendre sa retraite. Je suis surpris de constater, en lisant un des derniers numéros de la Revue adventiste consacré à la vocation pastorale, que pratiquement aucun des jeunes prédicateurs interviewés ne parle de la prédication comme un des éléments clés de leur vocation. Ils n’en font tout simplement pas mention. Des collègues me demandent parfois si je ne suis pas fatigué de prêcher, et je réponds, sans hésitation : « Fatigué, souvent oui, mais pas de prêcher ».

Vous vous appuyez sur de nombreuses illustrations et anecdotes dans vos prédications. D’où les tirez-vous ? Ne risquent-elles pas d’éclipser le texte biblique ?
Je trouve mes illustrations partout. Dans la Bible, dans les livres d’anecdotes et d’illustrations, dans les médias, dans l’art, dans la vie et aussi en écoutant les prédications. J’aime le foot et je regarde les matchs de foot. J’aime la prédication, j’écoute les prédications des autres et elles m’inspirent. L’illustration doit illustrer, c’est-à-dire rendre accessible, éveiller et toucher. Dans cette optique, elle ne peut que faciliter la compréhension du texte biblique et son impact. Mais elle peut aussi dissiper, divertir, anesthésier. Il en est de même pour les pointes d’humour déplacées et sans lien avec le  texte. Maintenir l’attention des auditeurs à l’âge du « zapping » n’est pas si facile. Comme c’est le cas pour un bon plat « il faut savoir doser » les éléments de sa prédication. Une pointe d’humour bien appropriée peut créer un espace émotionnel propice pour une parole qui interpelle. C’est comme si on ramollit le bois avant d’enfoncer le clou. J’ai toujours été frappé par les monologues de Boujenah. Il provoque le rire et enchaîne aussitôt avec une réflexion poignante, un silence de conversion ou de prise de conscience règne alors dans la salle. Je pense surtout à son monologue Le petit génie.

Pour vous, est-il finalement important qu’une prédication constitue une forme de témoignage ?
La prédication est certainement un témoignage. Comme le dit Jean : « Nous vous annonçons ce que nous avons vu et touché ». Au fil du temps, la prédication s’enracine dans le vécu et la personnalité du prédicateur. Il se sent parfois en décalage, mal dans sa peau et son être. Il ressent pleinement le poids de son humanité et tire sa force de la grâce « suffisante de Dieu ».

Si vous aviez un conseil à donner à de jeunes prédicateurs, quel serait-il ?
Passez beaucoup de temps à écouter et lire les prédications des autres. Soyez des passionnés de la « Parole » dans toutes ses expressions.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 4 juillet 2011
1 Karl Johnson est pasteur de l’Eglise adventiste du septième jour, actuellement chargé de mission pour l’évangélisation dans la Fédération du Nord de la France. Aujourd’hui à l’orée de la retraite, il a été notamment professeur de théologie pratique à la Faculté adventiste de théologie à Collonges-sous-Salève.
2 2 Timothée 4.2
3
Dietrich Bonhoeffer, La Parole de la prédication. Cours d’homilétique à Finkenwalde, Genève, Labor et Fides, 1992, p. 23-24.