Un prédicateur regarde « Le discours d’un roi »

Par Gabriel Monet

Le film Le discours d’un roi, qui a reçu de nombreuses récompenses (parmi lesquelles quatre Oscars et un Golden Globe), ne peut laisser indifférent un prédicateur. Même si la comparaison entre un roi et un prédicateur est tout à fait fortuite et si d’autre part un discours politique est radicalement différent d’un message spirituel adressé en Eglise, il y a probablement des connexions possibles et des réflexions utiles pour l’art de prêcher dans le visionage et l’analyse de ce film. Voici donc quelques pensées homilétiques suscitées par Le discours d’un roi ; mais avant de les partager, voici quelques mots pour présenter ce film à l’intention de ceux qui ne l’auraient pas vu.

Dans les années 1930, au Royaume-Uni, le prince Albert, deuxième fils du roi George V, vit un grave problème de bégaiement. L’abdication de son frère aîné Edouard VIII l’oblige à monter sur le trône sous le nom de Georges VI. Or le roi doit s’exprimer en public. Sur l’insistance de sa femme, il rencontre Lionel Logue, orthophoniste australien aux méthodes peu orthodoxes. Malgré les réticences du prince, la méthode de Logue fonctionne. Albert doit surmonter ses difficultés de langage pour prononcer, en septembre 1939, le discours radiophonique d’entrée du Royaume-Uni dans la guerre contre l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale. Le Discours d’un roi (The King’s Speech) est donc un film britannique réalisé par Tom Hooper sorti en février 2011 au cinéma, et en juin 2011 en vidéo.

Dans une perspective homilétique, ce que je retiens avant toute autre chose de ce film, est le fait que la capacité à parler en public est à la fois une question de techniques oratoires ET un travail sur soi, lié à la compréhension et l’acceptation de qui nous sommes. Etre capable de dépasser son stress, de vaincre ses difficultés, passe par un réel travail, c’est même beaucoup de travail. Or ce travail est technique, physique, mais aussi psychique. Dans le cas de la prédication, il faudrait bien entendu rajouter que c’est une démarche spirituelle d’une meilleure compréhension de soi, mais aussi de Dieu et de l’interaction entre Dieu et le prédicateur. En même temps, en regardant ce film, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces cas de prédicateurs bègues qui, au quotidien, n’arrivent pas à ne pas bégayer et qui pourtant en montant en chaire et en prêchant réussissent à avoir une parole claire et limpide. Est-ce le fruit d’un lâcher prise qui illustre une juste compréhension de la prédication qui se veut écho de la parole de Dieu plutôt que parole humaine du prédicateur ? Ou est-ce le fruit d’une intervention spéciale de Dieu ? Je ne saurais dire dans quelle mesure c’est l’une de ces raisons plus que l’autre qui a contribué au dépassement du bégaiement, et c’est probablement un peu des deux. Mais cela met en évidence qu’on ne peut expliquer la victoire sur le bégaiement par un seul travail de technique oratoire, sinon cela aurait pu avoir des conséquences aussi dans le quotidien. Et d’ailleurs, dans le film en question, le roi Georges VI ne fait justement pas ce seul travail technique mais passe par une remise à plat et en question de qui il est et de ses rapports notamment  avec son père et son frère. Loin de moi l’idée de plaquer une spiritualisation de la situation du prédicateur, mais il n’empêche que prêcher ne peut finalement se faire positivement que lorsqu’on a éclairci les rapports que l’on a avec le père du ciel, et avec nos frères et sœurs dans l’Eglise.

Un autre élément que je trouve interpellant dans ce film est que la victoire sur le bégaiement, si elle est bien sûr personnelle et individuelle, elle est aussi collective. Sans le soutien de sa femme et la compétence et la persévérance de son orthophoniste, Georges VI n’aurait probablement pas relevé le défi auquel il a dû faire face. N’est-ce pas là une invitation à envisager la prédication aussi comme un travail collectif. Cela se fait bien évidemment dans la collaboration avec Dieu, et ce n’est qu’ensemble qu’on peut faire équipe gagnante… mais on pourrait aussi imaginer les bienfaits de la collaboration avec des proches, famille ou amis, qui peuvent être un soutien important et constructif dans la préparation d’une prédication.

Enfin, un dernier mot, car la majorité a probablement la chance de ne pas être bègue, même si pour beaucoup la parole en public n’est pas toujours facile et reste source de stress. Il sera peut-être opportun d’envisager la réflexion non seulement en pensant au bégaiement physique, mais aussi à une autre forme de bégaiement, existentiel ou spirituel, qui peut parfois nous mettre dans des situations où nous ne savons ni quoi dire, ni comment le dire. Or, un des points clé du dépassement du bégaiement, c’est cette dynamique de la confiance que Georges VI a su mettre en œuvre, pas après pas. Cette confiance qui peut prendre le nom de foi dès lors qu’on pense à la prédication (confiance et foi ont une racine commune et c’est le même mot tant en hébreu, hémounah, qu’en grec, pistis). Oui, prêcher, c’est bien sûr du travail, mais c’est aussi beaucoup de foi !