Le petit spurgeon illustré

Par Gabriel Monet

Il y a quelques jours, l’archiviste bibliothécaire de notre campus qui connaît mon intérêt pour l’homilétique toque à mon bureau pour me faire part d’une de ses découvertes. Dans un fonds d’archives, il a trouvé une très ancienne brochure de Spurgeon intitulée L’attitude, le geste, l’action chez l’orateur. Ce qui a notamment attiré son attention (et la mienne), c’est une série d’illustrations très interpellantes ! C’est donc avec intérêt et beaucoup d’amusement que j’ai découvert cela… 

Après quelques recherches, j’ai compris qu’il s’agit en fait de la traduction partielle des Causeries sur la prédication (Lectures to my students) que Spurgeon a données aux étudiants du Pastor’s College, une institution qui avait pour but de compléter l’éducation des débutants dans le ministère pastoral. Ces textes datent de 1879, et la brochure en question est la traduction en 1892 par le pasteur M. Mouron des seules deux leçons concernant l’attitude et la gestuelle du prédicateur en chaire. Vingt ans plus tard, Alexis de Loës (pasteur, puis professeur de théologie et enfin recteur de l’université de Lausanne) traduit l’ensemble des causeries1 dont certains chapitres concernent effectivement la prédication, alors que d’autres abordent le sujet plus large de la théologie pastorale avec des chapitres sur la vocation, la vigilance à exercer sur soi en tant que pasteur, le rôle de la prière dans la vie du pasteur, etc. J’ai également pu avoir accès à la deuxième publication que notre bibliothèque possède et retrouver la partie finale en question qui est la seule à être illustrée. Je partage ici principalement ces illustrations et quelques textes qui vont avec, mais je fais précéder cela par quelques mots sur la vie de Spurgeon et les grandes lignes du contenu des chapitres de ces Causeries sur la prédication qui concernent l’homilétique.

Charles-Haddon Spurgeon2, né en 1834, était fils et petit-fils de pasteur. Cependant, son expérience spirituelle personnelle a été marquée à l’occasion d’une tempête alors qu’il était en chemin et qu’il alla se réfugier dans une Eglise méthodiste à Colchester. Il avait alors 15 ans et décida de se convertir au christianisme. En 1851, il devient jeune prédicateur à l’Eglise Baptiste de Waterbeach. Il excelle déjà dans la prédication. C’est à l’âge de 19 ans, en 1854, qu’il commence son ministère à Londres à l’Eglise de New Park Street. Ses prédications attirent de grandes foules. En 1861, il s’installe définitivement au Metropolitan Tabernacle, Eglise construite pour asseoir 5000 personnes (avec 1000 autres places debout). Malgré sa popularité, Spurgeon demeure un homme humble. Ses prédications produisent un grand réveil en Angleterre. On lui donna le nom de « Prince des prédicateurs ». En plus de son ministère à Londres, Charles Spurgeon est invité à prêcher à l’étranger. Ses 140 livres (principalement les textes de ses sermons, estimés à 2000) ont été imprimés et distribués à des millions d’exemplaires, traduits et vendus à travers le monde. Il fondera également un journal mensuel L’Épée et la Truelle, une maison de retraite, un orphelinat, ainsi que de nombreuses organisations chrétiennes, avant de s’éteindre en 1892. Voici comment A. De Loës le décrit au début de sa préface : « C.H. Spurgeon a été, sans contredit, l’une des grandes personnalités religieuses du XIXe siècle. Il est impossible de ne pas admirer la richesse intellectuelle et spirituelle d’un homme à qui, pendant tant d’années, il a été donné de retenir, de captiver, d’édifier l’imposant auditoire qui se groupait autour de lui. Le fait est d’autant plus remarquable qu’il n’avait pas l’habitude [...] de porter en chaire les questions sociales, politiques ou littéraires ayant un intérêt d’actualité. Il avait le sentiment que ce ne sont là que des vagues passagères qui peuvent bien attirer, éblouir même le regard, mais sur lesquelles celui-ci ne saurait se fixer d’une manière prolongée. Il comprit que le témoin de Jésus-Christ, soucieux de faire son œuvre en profondeur, doit s’appliquer à répondre aux besoins permanents de l’âme humaine. Grâce, d’une part, à sa pénétrante psychologie et, d’autre part, à son admirable connaissance de la Bible, grâce surtout à sa piété personnelle, il a pu se renouveler sans cesse, être jusqu’au moment où, pour lui, la foi a été changée en vue, un messager fidèle et puissant ».

Dans ses Causeries sur la prédication, Spurgeon aborde plusieurs aspects de l’homilétique. Dans un chapitre, il évoque « Le choix du texte » (chap. V). Invitant à respecter les saisons et à éviter les textes mal choisis dont il donne quelques exemples épiques, les critères qu’il propose sont la prière, l’adaptation aux besoins de l’auditoire et la nouveauté. A cela bien sûr, doit s’ajouter un travail sérieux de préparation. Il aborde ensuite « Ce que doit être la prédication et les écueils à éviter » (chap. VI). Il y défend ardemment l’idée que nos prédications doivent être solides et substantielles, et ne pas s’adresser qu’aux sentiments, mais être un enseignement religieux, net et déterminé. Il insiste sur l’importance « que le contenu de nos sermons soit en accord avec le texte, qu’il jaillisse de ses entrailles et reste jusqu’au bout en relation étroite avec lui ». Enfin, il évoque la nécessité de respecter une progression logique dans la marche du discours et l’intérêt de n’être pas trop long et d’avoir une idée clé, ce qu’il illustre comme souvent avec originalité : « Un clou bien enfoncé vaut mieux qu’une quantité de pointes plantées au hasard et mal assujetties ». Après avoir abordé « L’organe de la voix et les soins qu’il réclame » (chap. VII), il traite de « L’emploi dans la prédication des images, comparaisons et anecdotes » (chap. VIII). Il les compare aux fenêtres d’une maison ; « elles y font entrer la lumière ». Si elles servent donc à éclairer le message, elles ne doivent néanmoins pas en constituer la trame et occuper une trop grande place. Il s’attache également à « Comment faire pour fixer et conserver jusqu’au bout l’attention d’un auditoire » (chap. IX). Il parle « De l’improvisation » (chap. X). Enfin, après un nouveau détour à propos de questions plus spécifiquement pastorales (chap. XI, XII et XIII), c’est donc dans les deux leçons finales (chap. XIV, XV) qu’il aborde la question de « L’attitude, le geste, l’action chez l’orateur », seule partie de ces causeries qui sont illustrées. Voici donc enfin certaines de ces illustrations avec les passages s’y référant.

« Les chaires sont une cause essentielle de la gaucherie des prédicateurs. C’est une horrible invention que les chaires. Si nous pouvions les supprimer un jour, nous aurions le droit d’en dire ce que disait Josué de Jéricho : « Maudit soit celui qui rebâtira ce Jéricho ! » car la chaire vieux modèle a été une plus grande malédiction qu’il n’y parait à première vue. Aucun avocat ne voudrait s’enfouir dans une chaire pour plaider. Comment pourrait-il se flatter d’arriver à quelque bon résultat, en étant enseveli vivant, à peu près jusqu’aux épaules ? Qu’elle est digne, qu’elle est dominatrice l’attitude dans laquelle on représente ordinairement Chrysostome !

Cette posture si naturelle est bien plus en rapport avec la vérité prêchée que celle d’un homme presque enfoui dans un manuscrit, et ne montrant, quand il lui arrive d’en sortir, que sa tête et ses épaules. C’est ainsi que la chaire, en emprisonnant le prédicateur, exclut la grâce dans le débit. Il serait injuste de reprocher aux ministres leurs postures et leurs attitudes disgracieuses, tant qu’ils ne pourront laisser voir qu’une très petite partie de leur corps pendant qu’ils parlent. Si c’était l’habitude de prêcher comme Paul le fit à Athènes, les orateurs seraient des modèles de convenance ; mais aussi longtemps qu’il sera reçu qu’on prêche comme le très révérend docteur Paul à Londres, nous ne devrons pas nous étonner si le disgracieux et le grotesque abondent.

Les chaires ont affecté des formes surprenantes, suivant les caprices de la fantaisie et de la folie humaine. Qu’est-ce qu’on pouvait bien donc avoir dans l’esprit en les fabriquant ? Une chaire profonde de vieux type pouvait rappeler à un ministre qu’il est mortel, car c’était un cercueil dressé sur une de ses extrémités ; mais quelle raison avait-on d’ensevelir tous vifs nos pasteurs ?

 « Trop d’orateurs font croire qu’ils ont pris des leçons d’un maître de boxe, tant ils font bien le poing, selon les règles de la noble science. Il n’est pas agréable de contempler des frères prêchant l’Evangile de paix dans ce mode agressif ; et pourtant il n’est pas rare d’entendre un évangéliste annoncer le Libérateur en jouant des deux poings. C’est amusant de le voir se mettre en position, dire : « Venez à moi, » puis ajouter, après une évolution des poings : « et je vous soulagerai. » Messieurs, vos rires ne me surprennent pas, mais il vaut infiniment mieux que vous riiez bien de ces absurdités ici que de faire rire plus tard par là vos auditeurs à vos dépens. Ces maladroites mains, une fois disciplinées, deviennent nos meilleurs auxiliaires. Elles parlent comme notre langue et peuvent faire une musique silencieuse, qui ajoutera au charme de nos paroles. »

Après avoir parlé de certains prédicateurs qui font office de scieurs avec le va-et-vient de leurs mains, il ajoute : « Je dirai la même chose des nombreux forgerons qui travaillent parmi nous, qui pilent et frappent à tour de bras, détruisant les Bibles et faisant voler la poussière des coussins des chaires. Leur seule action consiste à marteler, à marteler sans rime ni raison, que leur sujet soit grave ou gai, rose ou gris. Ils décrivent les douces influences des Pléiades, et disent les tendres instances de l’amour avec accompagnement de coup de poing ; et ils essaient de vous faire sentir la beauté et la délicatesse de leur sujet par les chocs de leur impitoyable marteau. [...] Si on le doit, eh bien ! qu’on cogne de toute son âme : mais il n’est nul besoin de piler perpétuellement. Il y a d’autres moyens, pour devenir des prédicateurs frappants, que d’imiter ce pasteur dont le chantre disait : « Il a déjà abîmé l’intérieur d’une Bible, et il est fort en avant avec une autre » ».

« J’ai vu dans un meeting un monsieur, qui paraissait être comme chez lui, et parlait avec un air de supériorité familière, s’aviser de mettre ses mains derrière lui sous les pans de son habit ; il présentait ainsi un très curieux spectacle, surtout pour ceux qui jouissaient de son profil. A mesure qu’il s’animait, il agitait ses pans de plus en plus fréquemment, rappelant aux spectateurs la bergeronnette d’eau. Il faut voir cela pour s’en faire une idée, mais il suffira à un homme sensé de l’avoir vu une seule fois pour se convaincre que, malgré toute la grâce particulière d’un habit à queue, il n’y a rien de solennel dans la vue des pans de ce vêtement arborés et flottant au bas du dos du prédicateur. »

« Vous avez peut-être vu aussi le monsieur qui met les poings sur les hanches et a l’air, soit de défier tout le monde, soit d’avoir une indigestion. Cette posture sent les halles et les marchandes de poisson bien plus que l’orateur sacré, et tient du ridicule plus que du sublime. C’est pis encore de mettre ses mains dans les poches de son pantalon, comme font les hommes qu’on voit en France aux stations de chemin de fer ; ils fourrent là les mains, parce qu’il n’y a rien d’autre dedans, et que la nature a horreur du vide. Personne ne vous blâmera de mettre un moment un doigt dans la poche de votre gilet ; mais mettre les mains dans les poches du pantalon, c’est une énormité. Il faut, pour en arriver là, être pénétré jusqu’aux moelles du mépris de son auditoire et de son sujet. »

« Il y a une autre tenue [...]. On la constate dans les banquets de second ordre, qui demandent un peu d’étalage extra de gilets blancs, et à des réunions d’ouvriers, où un industriel fête ses gens et répond à un toast. Ici et là, elle se rencontre dans les réunions religieuses, où l’orateur est un personnage influent de l’endroit et se sent : « Le roi de tout ce qu’il voit ». Dans ce cas, les pouces sont introduits dans les emmanchures de gilet, et l’orateur, écartant les parements de son habit, découvre et montre le bas du gilet. J’appelle cela le style pingouin et je ne trouve pas de meilleure comparaison. Cette attitude peut être convenable et digne pour un valet de pied ou un cocher à une soirée, ou pour un membre de « l’Ordre Uni des drôle de corps » ; un vénérable grand’père peut parler dans cet appareil à ses enfants et à ses petits-enfants lors d’une fête de famille, mais pour quelqu’un qui parle en public, et à plus forte raison pour un ministre, c’est aussi incongru que possible. »

« Je ne puis m’empêcher de mentionner une bizarrerie accidentelle qui est très fréquente. Quelques frères ont toujours, en proposant la loi divine, la main étendue, et ils l’élèvent et la baissent continuellement, en suivant le rythme de chaque phrase. Or, cette action, excellente en son genre, pourvu qu’elle ne tombe pas dans la monotonie, expose malheureusement à des mésaventures. Si l’orateur s’échauffant continue à mouvoir perpendiculairement la main, il court le risque de présenter souvent l’aspect que mon artiste a reproduit. L’action frise le symbole ; malheureusement, ce symbole est vulgaire et on l’a décrit ainsi :  »Poser le pouce du dédain sur le nez du mépris ». Il en est qui, sans s’en douter, commettent cette vulgarité par douzaines de fois pendant le cours d’un seul sermon. »

Pour conclure, voici les dernières paroles de Spurgeon, toujours aussi fleuries, où il relativise toutes ces questions de formes au profit de ce qui reste l’essentiel, le fond de la parole prêchée et l’authenticité du prédicateur : « Surtout, soyez si riches d’idées, si fervents et si pleins de grâce, que les auditeurs ne s’occupent guère de la façon dont vous leur distribuez la bonne parole ; car, s’ils s’aperçoivent qu’elle descend du ciel bien fraîche, et s’ils la trouvent douce et abondante, ils ne s’arrêteront que peu au panier dans lequel vous la leur apporterez. Laissez-les dire, si cela leur plaît, que « votre présence corporelle est faible » ; mais demandez à Dieu qu’ils puissent reconnaître que votre « témoignage » est sérieux et fort. Rendez-vous « recommandables à toute conscience d’homme » sous le regard de Dieu, et alors on vous tiendra quittes de « la menthe et de l’anis » des attitudes ».

 1En fait, il existe différentes versions de ces causeries, ou plus exactement des éditions plus ou moins étendues de ces leçons données par Spurgeon. Si la brochure traduite par M. Mouron de 1992 est clairement partielle, la traduction d’A de Loës de 1907 semble être la traduction d’une version existante en anglais contenant 15 chapitres. Cependant, on trouve aujourd’hui un texte plus complet avec 28 leçons.
2 Pour en savoir plus sur la vie de Spurgeon, voir : E. Saillens, La Vie et l’oeuvre de H. Spurgeon, Lyon, Bichsel, 1902 ; G. Brunel, Spurgeon. Sa vie et son œuvre 1834-1892, Cahors, Coueslant, 1924 ; A. Dallimore, Charles Spurgeon, une biographie, Chalon-sur-Saône, Europresse, 1988.

« Explorer des espaces in-ouïs et in-édits »

Par Gabriel Monet

Interview de François-Xavier Amherdt

François-Xavier Amherdt1, vous êtes à la fois prédicateur et professeur d’homilétique. Quels sont pour vous les enjeux de la prédication contemporaine ?
Quoi qu’on dise, les célébrations dominicales continuent de rassembler un nombre très important de personnes, dans les différentes Églises chrétiennes à travers le monde, et elles constituent pour beaucoup de fidèles le moment principal – voire unique – de relation à Dieu. Je considère donc comme essentiel de continuer à « croire en l’homélie », à y investir du temps et du soin afin de lui conférer une préparation soignée, et à viser un type de prédications « nourrissantes, spirituelles et engageantes »2 : nourrissantes, afin que la foi des destinataires soit affermie et renouvelée et qu’ils deviennent toujours plus aptes à rendre compte de l’espérance qui les habite de façon plausible, compréhensible et désirable ; spirituelles, pour que la vie intérieure des auditeurs soit stimulée et enrichie et que toute leur existence s’ouvre à la fécondité de l’Esprit, selon la volonté de Dieu pour chacun d’entre eux3 ; engageantes, de sorte que la communion des assemblées en sorte renforcée et que leur témoignage pour la paix, la justice, la sauvegarde de la création et l’avènement du Royaume en soit avivé.

Vous avez fait une thèse sur la prédication de l’Ancien Testament aujourd’hui. Pourquoi est-ce important de ne pas laisser en déshérence cette partie de l’Ecriture en homilétique ?
Le christianisme est un greffon « sauvage » placé sur l’olivier franc qu’est le judaïsme, de manière à bénéficier grâce à ce dernier de la sève divine (cf. Rm 11, 16-26). Les racines de l’arbre chrétien, toutes confessions confondues, plongent dans le terreau de l’Ancien Testament. On ne comprend rien aux Évangiles si on se prive de cette clé d’interprétation essentielle que nous donne Jésus lui-même : il reçoit pour mission d’amener les Écritures à leur achèvement, il n’est pas venu « abolir » la Loi et les Prophètes mais les « accomplir ». Pas un seul « trait » de la Tora ne passera avant que le dessein de Dieu n’aboutisse (cf. Mt 5, 17-19). Le premier évangéliste présente le Christ comme le nouveau Moïse qui, sur la montagne du nouveau Sinaï, nous propose la charte de l’Alliance définitive (le Sermon sur la Montagne, Mt 5-7). L’ensemble de l’Évangile de Matthieu est ponctué par les cinq discours que Jésus, à l’exemple des cinq rouleaux de la Loi première (le Pentateuque), vient confier au nouvel Israël (voir en plus du discours sur la montagne, les consignes données aux Douze pour leur mission (Mt 10), les paraboles (Mt 13), les exhortations en vue de la vie en communauté (Mt 18) et le discours eschatologique (Mt 24-25)).

Marc décrit Jésus-Christ comme le Serviteur souffrant et glorieux d’Isaïe (cf. les quatre chants du Serviteur dans le Deutéro-Isaïe), et Luc fait d’un passage du Trito-Isaïe (61, 1-2)  la proclamation programmatique du Rabbi de Nazareth, dans son enseignement inaugural à la synagogue de son village d’origine (Lc 4, 16-22). D’ailleurs, dans le troisième évangile, le Ressuscité multiplie les leçons d’exégèse lors de ses apparitions aux disciples : aux deux pèlerins d’Emmaüs, il « interprète dans les Écritures, en commençant par Moïse et en parcourant tous les prophètes, ce qui le concerne » (Lc 24, 27) ; aux Apôtres, il ouvre l’intelligence des Écritures, afin qu’ils comprennent que ses paroles et son mystère pascal réalisent l’accomplissement « de tout ce qui est écrit de lui dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » (Lc 24, 44-48).

Enfin, le dernier évangéliste fait du Christ le prophète par excellence promis par le Deutéronome (18, 15-19), semblable à Moïse et encore plus grand que lui : Jésus nourrit le peuple comme Moïse l’avait fait au désert de l’Exode (Jn 6, 5-13 ; cf. Ex 16) ; il reprend les paroles mêmes qui concernent Moïse dans l’Ancien Testament (Jn 7, 16b-17 et Ex 3, 12 ; 4, 12 ; Jn 8, 28-29 et Nb 16, 28 ; Jn 12, 48-50 et Dt 18, 18-19) ; désormais les Juifs doivent choisir entre l’ancien et le nouveau Moïse (Jn 9, 24-34). Comme Moïse, Jésus est le porte-Parole de Dieu, il ne parle pas de son propre chef, mais il ne fait que communiquer aux hommes les paroles que le Père lui a données pour eux (Jn 3, 34 ; 14, 10.24 ; 17, 8) ; il nous laisse le commandement de l’amour qui résume les « dix paroles » jadis transmises par Moïse de la part de Dieu (Jn 13, 34-35 ; 15, 12.17 ; cf. Ex 20, 1-7 ; Dt 5, 5-22) ; comme Moïse au buisson ardent, il nous révèle le vrai nom de Dieu, son « Père » (Jn 17, 6.26 ; cf. Ex 3, 13-15).

Pour Paul, la Loi de la première économie nous a servi de pédagogue jusqu’au Christ ; ce dernier instaure l’économie seconde à la plénitude des temps, il fait de nous des fils par son Esprit qui crie en nous « Abba » (cf. Ga 3, 19-4, 11) ; Jésus en sa chair détruit le mur qui séparait Israël des païens, il crée en sa personne un seul Homme Nouveau, afin de réconcilier toute l’humanité en un seul Corps par la croix (Ep 2, 14-16).Et nous pourrions multiplier les exemples…

Vous distinguez différentes approches quant à la manière de prêcher à partir de l’Ancien Testament. Pouvez-vous nous présenter succinctement cette typologie ?
J’en distingue quatre principales dans ma thèse d’habilitation4 :

? Faire des textes de l’Ancien Testament de simples « prolégomènes » ou « propédeutiques » à ceux du Nouveau, y voir des « preambula fidei », des « préambules à la foi » authentiques qui ont désormais perdu toute valeur. Réduire ainsi la première Alliance au rôle de « repoussoir » destiné uniquement à mettre en évidence la seconde, comme l’ombre n’est destinée qu’à faire ressortir la lumière, selon la dialectique Loi / Évangile. Une telle attitude poussée à l’extrême peut conduire à l’incompréhension vis-à-vis de la Torah mosaïque. Elle a même pu servir de prétexte à des formes d’antijudaïsme ou d’antisémitisme. J’essaie de montrer dans mon ouvrage, en me servant également de l’excellent document catholique de la Commission biblique pontificale Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne5, qu’une exégèse correcte de la Révélation, faisant droit à son objet, ne peut que bannir toute espèce de réticence ou de haine à l’égard de la nation hébraïque et des Juifs.

? Opérer une lecture (légitime) christologique, en montrant que Jésus porte l’Ancien Testament à son accomplissement et qu’il en donne la signification plénière ; un peu à l’exemple de ce que fait Matthieu dans les « antithèses » de son premier discours (5, 20-48 : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens »- et cela reste vrai – « eh bien ! moi je vous dis »- et ces paroles approfondissent les précédentes. Dans la même ligne, pratiquer une exégèse typologique, c’est-à-dire établir la consistance des figures vétérotestamentaires qui, grâce à leur épaisseur révélée, entrent en résonance avec celles du Nouveau Testament par des jeux de continuité, de complémentarité ou de contraste ; à l’image du voile que revêtait Moïse, tant son visage était illuminé par la gloire du Seigneur que le peuple d’Israël ne pouvait le regarder en face, alors que nous pouvons contempler la gloire qui transfigure également le visage du Christ, mais désormais sans voile grâce au ministère de l’Esprit qui nous vivifie : les deux textes d’Ex 34, 29-35 et de 2 Co 3, 7-4, 6 dialoguent l’un l’autre en s’opposant, se rejoignant et se complétant mutuellement. Selon ce troisième mode de lecture, les interactions entre les deux Testaments jouent autant du Nouveau vers l’Ancien que le contraire. Cela confère aux passages vétérotestamentaires des harmoniques que nos frères juifs n’accepteraient pas en tant que telles mais qui, pour nous chrétiens, ont leur totale validité, au nom du principe de canonicité.

?Lire l’Ancien Testament comme l’histoire de Dieu et notre histoire, par une prédication de type narratif montrer que les textes de l’AT appartiennent à la même histoire du salut que ceux du NT, présenter ainsi les passages comme des séquences s’enchaînant l’un l’autre dans une progression logique. Cela se traduit la plupart du temps par des homélies bâties autour de la succession séquentielle des deux textes, le premier vétérotestamentaire, le second néotestamentaire.

?Donner aux péricopes vétérotestamentaires tout leur sens au sein même du Premier Testament selon une approche paradigmatique, les faire jouer en intertextualité les unes par rapport aux autres ; comme le récit de la manne en Ex 16, 1-36, à placer tout d’abord en relation avec son parallèle en Nb 11, sa relecture en Dt 8, 3-16 ou dans les Ps (78, 20-21 ; 105, 40 ; 106, 13-15), enfin son « midrash » admirable en Sg 16, 20-29, avant de le mettre en rapport avec son aboutissement dans le discours du pain de vie en Jn 6, 26-58. Déployer la signification des textes de l’Ancienne Alliance dans leur autonomie en s’y attardant le temps qu’il convient, et mettre ainsi au jour des interprétations que pourraient pleinement partager les lecteurs juifs. Appliquer donc la lecture canonique d’abord dans le cadre du Canon juif – selon ses diverses configurations d’ailleurs – avant de le faire au sein du Canon chrétien. Toutefois, d’un point de vue chrétien, il n’y a jamais aucun sens issu de l’Ancien Testament qui pourrait être définitivement validé indépendamment du Nouveau. C’est la raison pour laquelle, en régime catholique, il n’y a jamais de célébration sacramentelle sans proclamation de l’Évangile.

Quels conseils pourriez-vous donner à des personnes souhaitant prêcher sur l’Ancien Testament ?
Je les inviterai précisément à prêcher l’Ancien Testament (selon le titre de mon habilitation), et non pas « sur » lui, ou « à partir » de lui. La nuance est de taille. Prêcher l’Ancien Testament, cela signifie considérer le texte de la « première lecture » et celui du « psaume » qui lui répond6 comme ayant leur valeur et leur importance en tant que telles. Ne pas trop vite appliquer une lecture qui ferait de ces deux textes un simple « pré-texte » à la proclamation de l’Évangile, au sens de passages lus « avant » (« pré ») le texte principal. Oser donc parfois consacrer l’essentiel de l’homélie à l’un ou l’autre de ces deux passages vétérotestamentaires ; montrer que l’Évangile ne peut s’entendre qu’à leur lumière ; établir les correspondances entre les deux Testaments, non seulement dans le sens habituel de l’Ancien projeté en avant vers le Nouveau, mais aussi parfois du Nouveau rétrospectivement vers l’Ancien. Car en vertu de leur appartenance au même Canon, leur « SitzimWort » dirait P. Ricœur7, tous les textes scripturaires sont contemporains et déploient leur puissance révélatrice dans le même temps, l’aujourd’hui de l’Esprit tourné vers l’infini du Royaume.

L’intertextualité est à la mode. Vous l’évoquez dans votre travail. En quoi cela peut-il toucher la prédication et comment en faire quelque chose de fécond ?
Avec P. Ricœur8, j’attache beaucoup d’importance à la « lecture canonique » et aux croisements intertextuels qui s’opèrent au sein de la Bible elle-même : entre les deux Testaments, d’une part ; au sein de l’Ancien, les jeux d’intertextualité entre l’antériorité fondatrice de la Loi combinée avec les récits dans le Pentateuque, l’urgence eschatologique tournée vers l’avenir selon les prophètes, la perdurance de la Sagesse et des autres Écrits et la poésie des Psaumes et des Proverbes ; au sein du Nouveau d’autre part, la combinaison féconde des sections narratives et discursives dans les Évangiles et les Actes et la narrativisation du kérygme au cœur des récits de la Passion – Résurrection, tout cela entremêlé avec la lecture théologique et exhortative des Épîtres et orienté téléologiquement vers la plénitude de la « Révélation » dans le livre ultime de l’Apocalypse. La prédication peut trouver grand profit à accompagner ce jeu tensionnel à l’œuvre dans les Écritures elles-mêmes « en imagination et sympathie » et à croiser le monde scripturaire avec celui des auditeurs d’aujourd’hui.

Une des composantes qui vous tient à cœur en lien avec la prédication concerne le langage, et notamment le langage poétique. Comment conjuguer poésie et homilétique ?
J’y ai consacré un autre ouvrage, à partir de la thèse de doctorat de la professeure d’homilétique en allemand de Lucerne, Franziska Loretan-Saladin9. Le langage poétique – du grec « poiein », « façonner, créer » – ouvre des espaces au-delà des mots, il donne à penser aux destinataires de la prédication en leur ménageant des espaces dans lesquels leur imagination peut s’installer, il suscite la créativité des interlocuteurs en se contentant de suggérer le sens, de manière à ce qu’ils prennent le relais et en trouvent un prolongement concret pour leur existence. La poésie é-voque et pro-voque, au sens étymologique latin de la « voix » (« vox ») « tirée de » (« ex ») et « placée devant » (« pro »). Chaque destinataire peut recevoir à sa manière, selon ses sens et son cœur, une strophe poétique, un proverbe, un conte, une image verbale ou visuelle, une métaphore, une proposition symbolique, une anecdote significative, un objet, le texte d’un chant… et ainsi explorer des espaces in-ouïs et in-édits, auxquels il n’aurait jamais pensé spontanément et qui lui permettent d’envisager la réalité selon un jour nouveau, selon le point de vue du Royaume.

On dit souvent que la prédication est plus importante en protestantisme qu’en catholicisme. De votre point de vue de prêtre et enseignant catholique, partagez-vous cette analyse ? Et remarquez-vous des évolutions à ce propos ?
Grâce au Concile Vatican II (1962-1965) et à sa Constitution sur la Révélation « Dei Verbum », le peuple catholique a largement accès au banquet de la Parole. En témoignent également le récent Synode des évêques sur la Parole de Dieu, tenu à Rome en octobre 2008 et suivi de l’Exhortation postsynodale de Benoît XVI Verbum Domini (2010). Nous parlons désormais des « deux tables », de l’Eucharistie, celle du pain partagé, et celle de l’Écriture, et elles ont toutes deux leur pleine – et égale – importance. Les groupes bibliques se sont multipliés, je dirige moi-même une Association (l’ABC, Association Biblique Catholique de Suisse Romande) dont l’objectif est de mettre à la disposition de tous les trésors des Saintes Écritures par des sessions, journées, cours par correspondance, par la formation des animateurs de groupes… Le diocèse où j’enseigne (Lausanne, Genève et Fribourg) va, dès l’année liturgique à venir (de novembre 2011 à novembre 2012), lancer une année Marc, « l’Évangile à la maison », dans l’espérance que de nombreuses personnes, même distantes de l’Église, se retrouvent à domicile avec d’autres pour déguster la saveur de la Parole et ainsi « lire pour vivre »10.

Vous êtes depuis de nombreuses années arbitre de football, et ce, à haut niveau puisque vous avez arbitré dans la ligue nationale Suisse. Vous n’hésitez pas à puiser dans les images sportives et footballistiques pour essayer de dégager l’actualité des Evangiles. Pouvez-vous nous donner quelques exemples et nous expliquer la pertinence d’une telle démarche ?
Dieu est arbitre- c’est le titre de l’un de mes recueils de méditations11 -, ce n’est pas moi qui le dis, c’est Isaïe qui l’affirme (2, 1-5) : vivement le jour où les nations transformeront les épées et les lances en socs de charrues et en faucilles et où elles pourront « jouer » en paix les unes avec les autres, grâce à l’arbitrage de paix du Seigneur. Avec le Christ, nous sommes tous joueurs, pas de spectateurs dans les gradins qui huent et trépignent : il nous invite à veiller sans cesse, car nous ne savons ni le jour ni l’heure où le fils de l’homme reviendra pour tout récapituler et nous servir à sa table. À l’exemple de l’équipe de ma ville, la « bien nommée » – je viens de Sion en Valais, dans les Alpes helvétiques et je me réjouis que le salut vienne de Sion – Jérusalem ! – qui en douze participations à la finale de la Coupe de Suisse a remporté… douze fois la victoire, en retournant à plusieurs reprises des scores déficitaires et des situations impossibles, Jésus nous presse à cultiver une foi « à renverser les montagnes » et à déraciner les arbres.

Je suis aussi professeur de guitare classique et directeur de chœur. J’emprunte également au registre musical des paraboles ou des images – d’où le titre Dieu est musique de mon autre volume de méditations12. J’aime bien comparer la Trinité à un accord à trois sons, distincts et pourtant ne formant qu’une seule harmonie, le Père figuré par la « tonique », la basse fondamentale qui donne son nom à l’accord, le Fils « incarné » par la « dominante », le cinquième degré, de « Dominus » en latin, le Seigneur, et l’Esprit représenté par la « tierce », « troisième », qui fait le lien entre les deux autres Personnes.

De même, pour moi, l’une des plus belles métaphores de l’Église – des Églises ? – est une chorale où chacun a son timbre particulier et chante une voix, soprano – aiguë, alto – grave pour les femmes et les enfants, ténors élevés ou basses profondes pour les hommes, et qui pourtant se rassemble en une gigantesque communion sonore, sous la baguette de l’Esprit. 

Pour conclure, quels sont selon vous les qualités d’une bonne prédication ?
D’abord, une plaisanterie : elles sont au nombre de trois. Un bon sermon doit être court, bref et… pas long. Ensuite, plus sérieusement, une homélie de qualité est celle, à mon avis, où le prédicateur parle en « je » et s’engage totalement dans ses propos ; celle par laquelle il favorise la conversation – c’est le sens étymologique de grec « homilein » qui donne « homélie » – entre la voix du Seigneur, celle de l’assemblée et celle du monde ; celle enfin où chaque auditeur a l’impression que le prédicateur parle pour lui personnellement, rejoint ce qu’il sait déjà – selon le principe de « recognitio » cher à l’auteur américain F. Craddock13 - et l’emmène sur des chemins inattendus qui lui font pressentir le bonheur du ciel.

 Propos recueillis par Gabriel Monet, le 18 août 2011
1 L’Abbé François-Xavier Amherdt est professeur de théologie pastorale, pédagogie religieuse et homilétique à l’Université de Fribourg.
2 Voir mon article « L’art de la prédication. Réflexions et suggestions pour une proposition de la foi homilétique », Revue des sciences religieuses, 82, 2008, p. 547-566.
3 Voir à ce propos notre ouvrage rédigé avec M.-A. de Matteo, S’ouvrir à la fécondité de l’Esprit. Fondements d’une pastorale d’engendrement, coll. « Perspectives pastorales », no 4, St-Maurice, Saint-Augustin, 2009.
4 Cf. Prêcher l’Ancien Testament aujourd’hui. Un défi herméneutique, coll. « Théologie pratique en dialogue », no 29, Fribourg, Academic Press, 2006.
5 Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne, Paris, Cerf, 2001.6 Dans la liturgie catholique de l’eucharistie dominicale, il est la plupart du temps prévu une « première » lecture vétérotestamentaire, choisie en lien avec l’Évangile, à laquelle correspond ensuite un « psaume responsorial ». Quant à la « deuxième » lecture, en général tirée des Épîtres néotestamentaires, elle n’est pas nécessairement en rapport direct avec les autres passages.
7 Cf. Paul Ricœur, « Temps biblique », Archivio di Filosofia, 53, 1985, p. 23-35, où le philosophe français, auquel j’ai consacré mes deux premières thèses (rassemblées dans un seul volume publié sous le titre L’herméneutique philosophique de Paul Ricœur et son importance pour l’exégèse biblique. En débat avec la New Yale Theology School, Paris – St-Maurice, Cerf – Saint-Augustin, 2004), renvoie à l’exégète jésuite français Paul Beauchamp et à son « structuralisme intertextuel » (cf. p. 306-310).
8 Cf. note précédente. Voir aussi les textes de Ricœur que j’ai traduits, rassemblés et présentés dans l’anthologie L’herméneutique biblique, coll. « La nuit surveillée », Paris – St-Maurice, Cerf – Saint-Augustin, 2001.
9 F. Loretan-Saladin – F.-X. Amherdt, Prédication : un langage qui sonne juste, coll. « Perspectives pastorales », no 3, St-Maurice, Saint-Augustin, 2009. Il s’agit d’une réflexion sur le langage de l’homélie à partir des considérations sur la poésie de l’écrivaine allemande d’origine juive Hilde Domin.
10 Selon le titre d’un chapitre du dernier ouvrage d’A. Fossion, Dieu désirable. Proposition de la foi et initiation, coll. « Pédagogie catéchétique », no 25, Bruxelles – Montréal, Lumen Vitae – Novalis, 2010, p. 231-248.
11 Dieu est arbitre. Méditations bibliques II, St-Maurice, Saint-Augustin, 2001.
12 Dieu est musique. Méditations bibliques III, St-Maurice, Saint-Augustin, 2003. Le premier s’intitule, honneur à la France, Le jour de gloire est arrivé. Méditations bibliques I, St-Maurice, Saint-Augustin, 1999.
13 Voir ce petit chef-d’œuvre que demeure le manuel de F.B.Craddock, Prêcher, traduit en français aux Éditions Labor et Fides, Genève, 1991.

Une prédication « inter-essante »

Par Gabriel Monet

Tout prédicateur cherche à rendre sa prédication intéressante ! En effet, « susciter l’intérêt » est la moindre des choses lorsque l’on prêche et que l’on souhaite évoquer la parole de Dieu, la valoriser et faire émerger un message qui soit authentiquement biblique.

Néanmoins, il n’est pas inutile de revenir à l’étymologie du mot « intéressante » qui vient du latin inter esse, c’est-à-dire « être entre ». Oui, la prédication a pour vocation non pas de susciter l’intérêt pour ce qu’elle est en soi, mais bien pour sa capacité à créer du lien. L’acte de prêcher gagnera donc à favoriser l’interaction. Le dialogue que la prédication suscite est primordial. Elle peut (et doit) servir de trait d’union relationnel entre le prédicateur et les auditeurs, bien entendu, mais aussi notamment entre les auditeurs et la Bible, ainsi qu’entre les auditeurs et Dieu.

On pourrait presque comparer la prédication à un carrefour ou à un espace de rencontres. De la même manière qu’un tel lieu n’a finalement pas beaucoup d’intérêt pour ce qu’il est mais bien plus pour ce qu’il permet, ainsi en est-il de la prédication qui, aussi belle soit-elle, ne sera véritablement conforme à sa vocation que si elle contribue à faire dialoguer le croyant avec son Dieu, à orienter la vie, à contribuer à des choix et des engagements conformes à la volonté de Dieu.

La parole au-delà des mots (et des maux)

Par Gabriel Monet

Jacques Ellul est un illustre penseur. Ses très nombreux livres et encore plus nombreux articles ont touché tant au domaine de la sociologie que de la théologie. Mais qu’a-t-il écrit sur l’art de la prédication ? C’est pour essayer de répondre à cette question que j’ai eu l’occasion de d’écrire un article qui a été publié dans la revue Foi & Vie. En voici l’introduction :

« Voici trente ans, en 1981, Jacques Ellul démontrait de manière percutante combien la parole dans la société technicienne était humiliée. Les années ont passé et la technique s’est exacerbée ; le constat est plus que jamais d’actualité. Ceci est vrai non seulement de la parole en général, ainsi qu’Ellul le développait dans son ouvrage, mais cela peut aussi s’appliquer à la parole ecclésiale. Par parole ecclésiale, on peut entendre que la parole de l’Eglise est humiliée, mais ce verdict ne serait-il pas vrai également de la parole dans l’Eglise ? Que les représentants des Eglises ne soient plus des voix porteuses dans les sociétés d’aujourd’hui, ceci a été démontré à maintes reprises et Jacques Ellul lui-même a été à ce propos précurseur et visionnaire alors que dès 1948 il parlait de postchrétienté. Que la parole qui circule dans l’Eglise soit aussi en crise est attestée par le fait que depuis quelques décennies, son écho est si peu reçu que les Eglises se vident. Certains n’hésitent pas à affirmer que la Parole de Dieu qui y est prêchée se cherche et l’homilétique contemporaine met en évidence les défis que représentent aujourd’hui le juste équilibre herméneutique entre interprétation de la parole et interprétation du monde dans lequel cette parole a vocation à être prêchée. Même si le propos ellulien dans La parole humiliée n’est pas homilétique, loin s’en faut, par ces quelques lignes nous voulons essayer d’y discerner quelques pistes qui pourraient contribuer, autant que faire se peut, à déshumilier la parole de la prédication. Après avoir évoqué la quasi absence de propos homilétiques de la part de Jacques Ellul, puis présenté la dynamique générale du livre en question, nous retiendrons cinq axes à partir de la réflexion de Jacques Ellul que nous nous permettrons de prolonger et d’appliquer à l’homilétique même si telle n’était pas son intention première. » Les cinq points développés dans l’article sont : 1. Réinvestir la parole pour la déshumilier, 2. Raréfier la parole pour la valoriser, 3. Etre attentif au contexte de la prédication, 4. Intégrer la parole de la prédication dans une dimension pastorale, et 5. Redonner à la parole sa chance d’être créatrice. Cliquez ici pour lire l’intégralité de cet article.

« La prédication m’anime »

Par Gabriel Monet

Interview de Karl Johnson

Karl Johnson, vous êtes un prédicateur conférencier apprécié et vous avez enseigné l’homilétique pendant de nombreuses années, quelles sont selon vous les qualités essentielles d’une bonne prédication ?
La Bible est essentiellement un livre de salut. Pour bien comprendre ce salut, elle s’inspire de plusieurs images courantes dans le contexte gréco-romain. Ces images sont significatives quant à l’impact d’une bonne prédication. « L’image est tout » déclare Ted Turner, patron de CNN. Deux de ces images sont toujours actuelles pour nos contemporains. Celle de la réconciliation dans le cadre familial et celle de la guérison. La prédication de la Parole doit rétablir, rapprocher, réconcilier et guérir. A l’instar d’un bon médecin, le prédicateur doit bien diagnostiquer la maladie et proposer un remède précis. A la suite d’une prédication, l’auditeur doit sortir avec des réponses et des solutions. Comparée à une épée, un feu, un marteau, la Parole prêchée sépare, purifie, brise, élimine. Comparée à une rosée, une huile, une lumière, elle rafraîchit, adoucit et réchauffe. Tous ces éléments font partie du processus de guérison. Une bonne prédication s’en inspire. Disons aussi que si l’Evangile est, par définition, une bonne nouvelle, une bonne prédication doit la faire ressortir. La nouvelle doit être bonne et toujours nouvelle malgré l’érosion du temps. Comment le faire ? C’est sans doute le plus grand défi de la prédication. Par exemple, comment prêcher la bonne nouvelle du sabbat, tout en sachant que ceux qui l’écoutent devront, s’ils l’acceptent, risquer leur emploi ou se résigner à une rémunération moindre ?

Une de vos exhortations bibliques préférées est cette apostrophe de Paul à Timothée : « Prêche la Parole »2. En quoi, cette invitation à prêcher est-elle toujours d’actualité ?
Prêcher est un ordre divin (Matthieu 28.19). A ce titre, prêcher est toujours actuel. L’histoire a tendance à se répéter, et le cœur de l’homme étant toujours le même, le caractère « éternel » de la Parole est toujours pertinent. Je me souviens avoir lu cette interpellation de Régis Debray lors d’une rencontre avec des représentants religieux. « Vous êtes les prophètes du temps. Interpellez-nous. La société a besoin de vous. Ce n’est pas facile, mais après tout, il y a 2000 ans de cela, est-ce que c’était plus facile ? »

Selon quels critères peut-on dire que la parole humaine du prédicateur devient parole de Dieu ?
Dans un premier temps, je dirai : quand elle s’incarne pleinement dans la vie du prédicateur. Qu’au-delà des paroles prononcées, il y a une personne qui a été convertie par la Parole. La prédication n’a pas toujours bonne presse. Quand on parle de prêchi-prêcha, cela veut tout dire ! Dans un deuxième temps, je citerai Dietrich Bonhoeffer : « La Parole de la prédication tire son origine de l’incarnation de Jésus-Christ. Elle ne parvient ni d’une vérité reconnue un jour, ni d’une expérience vécue ; elle n’est pas la reproduction d’un état psychique spécifique. La Parole de la prédication n’est pas non plus la forme que prendrait un contenu sous-jacent. La Parole prêchée est le Christ incarné lui-même. De même que l’incarnation n’est pas une simple forme de la manifestation de Dieu, la Parole de la prédication n’est pas davantage une simple forme de la manifestation d’une essence ; elle est la chose elle-même. Le Christ prêché est le Christ historique et le Christ présent. Il est l’accès au Jésus de l’histoire. Aussi bien la Parole de la prédication n’est-elle pas la forme ou le support linguistique de quelque chose d’autre, sous-jacent, mais elle est le Christ lui-même marchant comme Parole au travers de sa communauté. »

Quelle est votre démarche pour préparer une prédication ?
Je crois que je suis toujours dans un « état d’esprit » de prédication, un peu comme un soldat toujours en uniforme et armé. Tous mes sens sont éveillés et me renvoient des « signes, des thèmes, des déclics de prédication ». Dans un couloir de métro, devant un kiosque à journaux, à l’écoute d’une chanson, d’une émission de télévision, à partir d’un livre, d’un film, d’un entretien pastoral, je suis habité par le désir et le devoir de prédication. Je réponds toujours oui à une demande de prédication. C’est ma vocation, ma raison de vivre. Je ne crois pas qu’il existe des footballeurs professionnels qui se satisfont d’être sur des bancs. S’ils existent, c’est pour jouer au foot. Si on me suggère un thème de prédication relatif à une circonstance particulière, je ferme les yeux pendant quelques minutes, je me laisse envahir ou habiter. J’essaie de sentir ou ressentir le sujet, le thème, le verset qui constituera le pivot de ma prédication, le point d’accrochage ou d’ancrage. Parfois, je suis immédiatement envahi : les idées, les illustrations, les versets s’imposent et défilent. Je me souviens d’un article lu, du chapitre d’un livre, d’une expérience vécue en rapport avec le thème. Parfois, c’est le vide total. Je me demande si j’ai bien fait d’accepter l’invitation. Après beaucoup de prière, les choses se placent. En pleine nuit, je me lève pour vérifier un pressentiment, un rappel, un souvenir, un texte. S’ajoutent ensuite les étapes habituelles de la mise en forme et en fond d’une prédication.

Vous êtes originaire de l’île Maurice, avez exercé votre ministère dans de nombreux pays et dans des contextes très variés (Maurice, Tahiti, Cameroun, Madagascar, Canada, France, etc.), quel est l’impact de la culture dans l’acte de prêcher ?
Si je m’adresse à Jacques, je dois non seulement savoir ce que je vais lui dire, mais savoir aussi et avant tout qui est Jacques. En nous donnant sa Parole, Dieu a pris le risque d’être mal compris, et quand nous donnons à notre tour cette Parole aux autres, reçue et saisie par nous, le risque est encore plus grand. L’autre a aussi sa capacité de réceptivité liée à sa culture. On ne peut faire abstraction de la culture. S’il faut prendre les gens là où ils sont et parler ainsi, « tantôt d’une manière et tantôt d’une autre », la parole doit être actualisée et contextualisée. Il y a dans la culture des « portes » et des « fenêtres », des « passerelles » et des « points d’appui ». Il faut avoir « l’intelligence des temps » des fils d’Issacar.

Lorsque vous prêchez, vous dégagez l’impression de vous donner corps et âme. La passion est-elle selon vous un élément important dans l’art de la prédication ?
En effet, la prédication m’anime. Je suis emporté, transporté. A la fin de ma prédication, je suis vidé. Je pense à Raymond Devos qui disait : « Pourtant, malgré mes petits drames personnels, ma solitude, mes inquiétudes et mes angoisses, jamais je n’ai pensé à changer de métier. Jamais. Je mourrai avec. Dans un coin, dans le fossé ou sur scène. Je voudrais dire aux spectateurs :  »Je ne vous l’ai pas encore avoué, mais je vous aime d’amour. Je vous ai consacré toute ma vie et je suis prêt à vous consacrer ma mort. Oui, je voudrais mourir pour vous, là, sur scène ». » C’était une bête de scène et être sur scène était sa passion. Alex Fergusson, le coach de Manchester que j’admire, a 70 ans. Il est toujours passionné du foot et ne pense pas, pour l’instant, à prendre sa retraite. Je suis surpris de constater, en lisant un des derniers numéros de la Revue adventiste consacré à la vocation pastorale, que pratiquement aucun des jeunes prédicateurs interviewés ne parle de la prédication comme un des éléments clés de leur vocation. Ils n’en font tout simplement pas mention. Des collègues me demandent parfois si je ne suis pas fatigué de prêcher, et je réponds, sans hésitation : « Fatigué, souvent oui, mais pas de prêcher ».

Vous vous appuyez sur de nombreuses illustrations et anecdotes dans vos prédications. D’où les tirez-vous ? Ne risquent-elles pas d’éclipser le texte biblique ?
Je trouve mes illustrations partout. Dans la Bible, dans les livres d’anecdotes et d’illustrations, dans les médias, dans l’art, dans la vie et aussi en écoutant les prédications. J’aime le foot et je regarde les matchs de foot. J’aime la prédication, j’écoute les prédications des autres et elles m’inspirent. L’illustration doit illustrer, c’est-à-dire rendre accessible, éveiller et toucher. Dans cette optique, elle ne peut que faciliter la compréhension du texte biblique et son impact. Mais elle peut aussi dissiper, divertir, anesthésier. Il en est de même pour les pointes d’humour déplacées et sans lien avec le  texte. Maintenir l’attention des auditeurs à l’âge du « zapping » n’est pas si facile. Comme c’est le cas pour un bon plat « il faut savoir doser » les éléments de sa prédication. Une pointe d’humour bien appropriée peut créer un espace émotionnel propice pour une parole qui interpelle. C’est comme si on ramollit le bois avant d’enfoncer le clou. J’ai toujours été frappé par les monologues de Boujenah. Il provoque le rire et enchaîne aussitôt avec une réflexion poignante, un silence de conversion ou de prise de conscience règne alors dans la salle. Je pense surtout à son monologue Le petit génie.

Pour vous, est-il finalement important qu’une prédication constitue une forme de témoignage ?
La prédication est certainement un témoignage. Comme le dit Jean : « Nous vous annonçons ce que nous avons vu et touché ». Au fil du temps, la prédication s’enracine dans le vécu et la personnalité du prédicateur. Il se sent parfois en décalage, mal dans sa peau et son être. Il ressent pleinement le poids de son humanité et tire sa force de la grâce « suffisante de Dieu ».

Si vous aviez un conseil à donner à de jeunes prédicateurs, quel serait-il ?
Passez beaucoup de temps à écouter et lire les prédications des autres. Soyez des passionnés de la « Parole » dans toutes ses expressions.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 4 juillet 2011
1 Karl Johnson est pasteur de l’Eglise adventiste du septième jour, actuellement chargé de mission pour l’évangélisation dans la Fédération du Nord de la France. Aujourd’hui à l’orée de la retraite, il a été notamment professeur de théologie pratique à la Faculté adventiste de théologie à Collonges-sous-Salève.
2 2 Timothée 4.2
3
Dietrich Bonhoeffer, La Parole de la prédication. Cours d’homilétique à Finkenwalde, Genève, Labor et Fides, 1992, p. 23-24.

Un prédicateur regarde « Le discours d’un roi »

Par Gabriel Monet

Le film Le discours d’un roi, qui a reçu de nombreuses récompenses (parmi lesquelles quatre Oscars et un Golden Globe), ne peut laisser indifférent un prédicateur. Même si la comparaison entre un roi et un prédicateur est tout à fait fortuite et si d’autre part un discours politique est radicalement différent d’un message spirituel adressé en Eglise, il y a probablement des connexions possibles et des réflexions utiles pour l’art de prêcher dans le visionage et l’analyse de ce film. Voici donc quelques pensées homilétiques suscitées par Le discours d’un roi ; mais avant de les partager, voici quelques mots pour présenter ce film à l’intention de ceux qui ne l’auraient pas vu.

Dans les années 1930, au Royaume-Uni, le prince Albert, deuxième fils du roi George V, vit un grave problème de bégaiement. L’abdication de son frère aîné Edouard VIII l’oblige à monter sur le trône sous le nom de Georges VI. Or le roi doit s’exprimer en public. Sur l’insistance de sa femme, il rencontre Lionel Logue, orthophoniste australien aux méthodes peu orthodoxes. Malgré les réticences du prince, la méthode de Logue fonctionne. Albert doit surmonter ses difficultés de langage pour prononcer, en septembre 1939, le discours radiophonique d’entrée du Royaume-Uni dans la guerre contre l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale. Le Discours d’un roi (The King’s Speech) est donc un film britannique réalisé par Tom Hooper sorti en février 2011 au cinéma, et en juin 2011 en vidéo.

Dans une perspective homilétique, ce que je retiens avant toute autre chose de ce film, est le fait que la capacité à parler en public est à la fois une question de techniques oratoires ET un travail sur soi, lié à la compréhension et l’acceptation de qui nous sommes. Etre capable de dépasser son stress, de vaincre ses difficultés, passe par un réel travail, c’est même beaucoup de travail. Or ce travail est technique, physique, mais aussi psychique. Dans le cas de la prédication, il faudrait bien entendu rajouter que c’est une démarche spirituelle d’une meilleure compréhension de soi, mais aussi de Dieu et de l’interaction entre Dieu et le prédicateur. En même temps, en regardant ce film, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces cas de prédicateurs bègues qui, au quotidien, n’arrivent pas à ne pas bégayer et qui pourtant en montant en chaire et en prêchant réussissent à avoir une parole claire et limpide. Est-ce le fruit d’un lâcher prise qui illustre une juste compréhension de la prédication qui se veut écho de la parole de Dieu plutôt que parole humaine du prédicateur ? Ou est-ce le fruit d’une intervention spéciale de Dieu ? Je ne saurais dire dans quelle mesure c’est l’une de ces raisons plus que l’autre qui a contribué au dépassement du bégaiement, et c’est probablement un peu des deux. Mais cela met en évidence qu’on ne peut expliquer la victoire sur le bégaiement par un seul travail de technique oratoire, sinon cela aurait pu avoir des conséquences aussi dans le quotidien. Et d’ailleurs, dans le film en question, le roi Georges VI ne fait justement pas ce seul travail technique mais passe par une remise à plat et en question de qui il est et de ses rapports notamment  avec son père et son frère. Loin de moi l’idée de plaquer une spiritualisation de la situation du prédicateur, mais il n’empêche que prêcher ne peut finalement se faire positivement que lorsqu’on a éclairci les rapports que l’on a avec le père du ciel, et avec nos frères et sœurs dans l’Eglise.

Un autre élément que je trouve interpellant dans ce film est que la victoire sur le bégaiement, si elle est bien sûr personnelle et individuelle, elle est aussi collective. Sans le soutien de sa femme et la compétence et la persévérance de son orthophoniste, Georges VI n’aurait probablement pas relevé le défi auquel il a dû faire face. N’est-ce pas là une invitation à envisager la prédication aussi comme un travail collectif. Cela se fait bien évidemment dans la collaboration avec Dieu, et ce n’est qu’ensemble qu’on peut faire équipe gagnante… mais on pourrait aussi imaginer les bienfaits de la collaboration avec des proches, famille ou amis, qui peuvent être un soutien important et constructif dans la préparation d’une prédication.

Enfin, un dernier mot, car la majorité a probablement la chance de ne pas être bègue, même si pour beaucoup la parole en public n’est pas toujours facile et reste source de stress. Il sera peut-être opportun d’envisager la réflexion non seulement en pensant au bégaiement physique, mais aussi à une autre forme de bégaiement, existentiel ou spirituel, qui peut parfois nous mettre dans des situations où nous ne savons ni quoi dire, ni comment le dire. Or, un des points clé du dépassement du bégaiement, c’est cette dynamique de la confiance que Georges VI a su mettre en œuvre, pas après pas. Cette confiance qui peut prendre le nom de foi dès lors qu’on pense à la prédication (confiance et foi ont une racine commune et c’est le même mot tant en hébreu, hémounah, qu’en grec, pistis). Oui, prêcher, c’est bien sûr du travail, mais c’est aussi beaucoup de foi !

« Je vis avec mes prédications »

Par Gabriel Monet

Interview de Daniela Gelbrich

 

Daniela Gelbrich, vous enseignez l’hébreu, et à ce titre fréquentez beaucoup l’Ancien Testament ; vous êtes également prédicatrice. Quels sont les enjeux de la prédication de l’Ancien Testament ?
Le défi relatif à la prédication de l’Ancien Testament consiste à démontrer l’actualité de ses textes, leur portée existentielle, à montrer que les histoires racontées dans l’Ancien Testament parlent de la vie humaine, du cœur humain qui n’a pas changé au cours des siècles de l’histoire humaine, de la relation que Dieu souhaite nouer avec l’humanité.  

Une prédication vétérotestamentaire peut-elle être christocentrique, et si oui, comment ?
« Au commencement Dieu… », c’est ainsi que l’Ancien Testament commence. « Au commencement la parole… », c’est ainsi que l’évangile selon Jean commence, évoquant la parole qui est devenue chair, qui a habité parmi nous, qui a porté nos fardeaux. Dès le début de l’Ancien  Testament, nous faisons la connaissance d’un Dieu qui est proche de ses créatures, qui est là, qui prend soins de nous. Ce Dieu va se révéler à travers son Fils unique. Ce Dieu traverse l’Ancien Testament, s’y révèle pas à pas.  

Comment allier le respect du texte biblique de l’Ancien Testament pour ce qu’il est, donc sans avoir nécessairement une lecture christologique ou typologique, tout en apportant un regard chrétien sur ces textes juifs ?
Le chrétien croit en un Dieu qui est là, qui l’aime, qui l’accompagne. Ce Dieu se révèle à travers les textes de l’Ancien Testament. Nous sommes invités à être attentifs à ces textes, à les laisser parler à nos cœurs, sans y mettre nos préjugés, nos idées préconçues, nos interprétations toutes faites.

Selon vous, aborde-t-on différemment la prédication selon que l’on est un homme ou une femme ?
Je pense que oui. L’homme et la femme abordent la vie d’une manière différente. Leurs sensibilités sont différentes. Ils se complètent. Chacun apporte sa richesse. L’autre a ce que l’on n’a pas. C’est enrichissant pour la prédication.

Vous êtes de nature plutôt discrète, mais lorsque vous prêchez c’est avec beaucoup d’autorité et de passion que vous vous adressez à votre auditoire. Le fait de prêcher procure-t-il une puissance particulière ?
C’est vrai. Je suis très discrète au quotidien mais les textes bibliques me passionnent et j’aime donner le meilleur de moi-même lors de mes prédications. Les textes bibliques le méritent et les auditeurs également.

Quelle est votre démarche pour préparer une prédication ? Concrètement, quelles sont les étapes de votre préparation ?
Je vis avec mes prédications. Je ne les prépare pas vraiment. Je vis avec elles. J’aime réfléchir. En fait, toute prédication est le fruit d’une longue réflexion qui débute longtemps avant le jour de la prédication, le fruit d’une longue préparation au quotidien, en lisant, en écoutant les textes de la Bible, en écrivant parfois mes pensées sur papier.    

Selon vous, quels sont les critères d’une bonne prédication ?
Je pense que ce qui fait la différence, c’est l’authenticité de la personne qui prêche. Quelqu’un qui chemine avec Dieu fera une différence partout où il ou elle va et le fait qu’il ou elle est un(e) allié(e) de Dieu se fait remarquer. Je n’ai pas la prétention d’y être arrivée mais c’est mon but. J’ai écouté des prédications faites par des personnes très simples, prédications qui m’ont marquées parce que leurs paroles étaient profondes et avaient de l’autorité. L’authenticité du prédicateur n’empêche pas bien sûr l’excellence de sa démarche rhétorique.  

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 11 avril 2011
Daniela Gelbrich, titulaire d’un doctorat en lettres hébraïques de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris, est  professeur d’hébreu à la Faculté adventiste de théologie de Collonges-sous-Salève.

Clins d’œil humoristiques

Par Gabriel Monet

Prêcher est quelque chose de sérieux. Il n’est pourtant pas inutile parfois de savoir regarder les choses avec humour. Alors en guise de détente, voici quelques clins d’œil humoristiques en lien avec la prédication. A lire et à prendre avec le sourire !

  • Quelle différence y-a-t-il entre un pasteur et un trolleybus? Le trolleybus s’arrête quand il a perdu le fil!
  • Pourquoi est-il conseillé de ne pas avoir une approche scientifique en prédication? Parce qu’il est interdit de faire des «sciences occultes»!
  • Dans un groupe d’étude de la Bible pour enfant, l’animatrice demande ce que veut dire le mot «amen» à la fin d’une prière ou d’une prédication. L’un d’entre eux répond: «C’est comme quand je clique sur « envoyer »»…
  • Un pasteur ayant très faim à l’approche du repas de midi se mit à parler de l’épître aux Galettes…
  • Un pasteur fit une prédication enflammée sur les miracles de Dieu dans la nature en déclarant tout soudain: «Derrière chaque brin d’herbe se cache une prédication». Le lendemain, un paroissien passa devant l’Eglise où il vit le pasteur occupé à tondre le gazon. Après les salutations d’usage, le paroissien dit à son pasteur:«Ah! Cela me réjouit de vous voir raccourcir vos prédications».
  • A la fin d’un de ses sermons, le pasteur invita ses auditeurs à se préparer pour la prédication de la semaine suivante sur le thème de l’honnêteté et les invita à lire le chapitre 17 de l’évangile de Marc. On sentit dans l’assemblée une expression d’assentiment. La semaine suivante, au tout début de sa prédication, le pasteur demanda à ceux qui avaient lu Marc 17 de bien vouloir lever la main. Ce que fit la majorité. Le pasteur dit alors: «Je suis prêt pour commencer ma prédication sur le mensonge… En effet, Marc chapitre 17 n’existe pas puisque l’évangile de Marc n’a que 16 chapitres…»
  • Alors qu’un tout jeune pasteur monta en chaire pour sa première prédication, il y eut un grand blanc. Après un moment il finit par dire: «En venant ce matin à l’Eglise, Dieu et moi étions les seuls à savoir ce que j’avais prévu de vous dire… Or à l’instant présent, Dieu seul le sait!»

Des paroles de chants qui font réfléchir sur l’acte de prêcher

Par Gabriel Monet

Il y a peu de temps, à l’occasion d’un culte dans une Eglise, j’ai été interpellé par les paroles d’un chant qui m’ont fait réfléchir sur l’acte de prêcher. Du coup, au détour de tel ou tel chant, j’ai été sensible ces dernières semaines à ce que les paroles destinées à être chantées en assemblée peuvent nous dire de la prédication. En voici un petit florilège.

Dans le chant de Corine Lafitte Dieu a une armée qui se lève (JEM² 398), une parole peut paraître étonnante au premier abord : « Peuple de Dieu, ouvre ta bouche ; Dieu veut parler ». C’est vrai, si on veut entendre Dieu parler, on aurait plutôt tendance à inviter les humains au silence. On parle d’ailleurs parfois peut-être trop du silence de Dieu et pas assez de la surdité des hommes. Toujours est-il que dans ce chant, nous sommes invités en tant que peuple de Dieu à ouvrir notre bouche pour que Dieu parle… L’idée principale qui est là, c’est que Dieu a choisi pour se révéler de compter entre autre sur la parole des hommes et des femmes qui lui font confiance. Si prêcher est une manière de faire parler Dieu, cela a une dimension communautaire, dans une dynamique d’évangélisation. Tout un programme !

Les paroles d’un autre chant complètent d’une certaine manière cette vision : « Je désire entendre ta voix. Je désire écouter ton cœur ; recevoir ta parole, ta pensée, ta volonté » (Sylvain Freymond). Pour entendre Dieu, il faut le désirer… Quels que soient les efforts du prédicateur, l’auditeur d’une prédication, s’il n’en a pas le désir, ne pourra probablement pas y distinguer une parole « de Dieu ». Ceci dit, ce désir d’entendre la voix de Dieu concerne en premier lieu le prédicateur lui-même : cela implique une décentration de soi pour véritablement recevoir la parole, et cette parole ne vient probablement pas sans la pensée de Dieu et sa volonté. Cela revient, comme le dit si joliment l’auteur, à écouter le cœur de Dieu, y discerner un cœur qui bat, plein d’amour et de grâce, un cœur rempli de projet de paix pour ses créatures. Aller au cœur de la Parole, en prêchant, c’est écouter les battements du cœur de Dieu.

Or, pour discerner les battements du cœur de Dieu, cela implique de faire silence. Oh, ce n’est pas seulement un silence qui se mesure en l’absence de décibels, mais peut-être surtout en l’absence de tout ce qui peut parasiter nos êtres, nos vies, nos pensées. Les paroles de cet autre chant nous invite, comme Elie, à savoir faire silence pour entendre Dieu non pas dans le vent fort et violent, ni dans un tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans un murmure doux et léger : « Silence ! Silence ! Un souffle descend : voici la présence du Dieu tout puissant ! Silence ! Le maître parle avec amour et nous fait connaître sa paix en ce jour » (Paul Badaut). Prêcher, c’est faire advenir la présence de Dieu afin qu’il puisse parler avec amour et susciter la paix.

Pour continuer dans cette optique du « souffle fragile » et finir ce petit tour d’horizon de quelques chants qui nous ouvrent des pistes de réflexion sur l’acte de prêcher, je ne peux résister à l’envie de mentionner les paroles de Pierre Jacob qui ouvrent tout un programme ! Si seulement nos prédications étaient secret d’amour, naissance et semence, partage et passage…

« Comme un souffle fragile, ta parole se donne. Comme un vase d’argile, ton amour nous façonne.
Ta parole est murmure, comme un secret d’amour, ta parole est blessure, qui nous ouvre le jour.
Ta parole est naissance, comme on sort de prison, ta parole est semence, qui promet la moisson.
Ta parole est partage, comme on coupe du pain, ta parole est passage, qui nous dit un chemin. »

« Ne pas tout dire dès le début… »

Par Gabriel Monet

Interview de Christophe Paya

Christophe Paya, vous êtes à la fois prédicateur et professeur d’homilétique. Quelles sont selon vous les qualités essentielles d’une bonne prédication ?
Par nature, j’aime que le discours soit clair. J’apprécie d’entendre des paroles stimulantes, qui font appel à ma réflexion et qui me laissent de quoi continuer à réfléchir ensuite, qui nourrissent mon imagination et qui m’empêchent de me reposer sur mes lauriers… Mais soyons réalistes : mes prédications (comme celles des autres) n’ont jamais toutes les qualités que j’aimerais qu’elles aient… Ceci dit, j’ai beaucoup de mal avec les prédicateurs qui me croient meilleur que je ne suis en réalité, qui pensent que si je me prends en main je peux changer, qui oublient le cœur christologique et rédempteur du message chrétien. Je n’aime pas non plus le travail bâclé…

Quels sont vos critères pour choisir sur quoi vous allez prêcher ?
Assez régulièrement, les textes bibliques me sont imposés par le programme de l’Eglise ; d’autres fois, c’est l’auditoire concerné qui m’aide à restreindre le champ de mes recherches. J’ai aussi mes propres critères de sélection, qui correspondent à des textes que je suis en train de travailler ou que j’ai récemment travaillés.

Quelle est votre démarche pour préparer une prédication ? Concrètement, quelles sont les étapes de votre préparation ?
Lorsque j’ai déjà travaillé le texte biblique, l’exégèse est plus ou moins « acquise ». Mais lorsque ce n’est pas le cas, je travaille le texte biblique, autant que possible en profondeur. Au cours de cette démarche, je me demande comment je vais transmettre les fruits de mon travail. Pour cela, je définis en général l’orientation que je vais donner à ma prédication. Puis je fais le passage de l’exégèse à la prédication. Je n’ai pas vraiment de règle à proposer. Tout dépend de la forme que va prendre la prédication. Mais c’est l’orientation générale adoptée qui guide ma démarche. Enfin, lorsque j’ai rédigé quelque chose, je travaille sur la clarté de l’ensemble du discours, sur sa cohérence, sur son intérêt et sur son rapport à la réalité.

Vous avez beaucoup travaillé autour de l’Evangile de Matthieu et notamment les grands discours de Jésus qu’il contient. Ces « prédications » de l’Evangile de Matthieu peuvent-elles modéliser un art de prêcher ?
Je ne vais évidemment pas dire que les discours de Jésus ne peuvent pas constituer un modèle ! Si on veut s’en inspirer, on appréciera leur « art littéraire », à la fois écrit et oral. Ces « prédications » de Matthieu transmettent un contenu nourrissant, mais ne s’en tiennent pas à la transmission d’information. Elles font aussi réfléchir l’auditeur, le remettent en question dans sa logique et dans sa vie. Par ailleurs, et de différentes manières, elles captent l’attention et la conservent. En fait, on pourrait parler d’un concentré de prédication plus que d’une prédication ordinaire…

Vous venez de sortir un livre, Pour une Eglise en mouvement, qui s’arrête en particulier sur le discours d’envoi en mission de Matthieu 10. Il traite de la mission de l’Eglise dans le monde présent, de l’exercice du ministère chrétien, de la communication de l’Evangile… La prédication a-t-elle une vocation missionnaire ?
 À coup sûr ! D’abord parce que dans beaucoup d’Eglises, aujourd’hui, en tout cas dans celles qui sont ouvertes au monde, l’auditoire dépasse largement le groupe des chrétiens engagés de la paroisse. Dans beaucoup d’Eglises, il y a régulièrement des personnes qui viennent pour la première fois. On aurait tort de ne pas en tenir compte dans la prédication. Ensuite, parce que la prédication de l’Evangile demeure « l’outil » de base de la mission chrétienne. Evidemment, cette prédication missionnaire n’est pas un simple discours à sens unique : elle s’appuie sur des actes concrets, elle est respectueuse des contextes ; mais il n’empêche que la prédication chrétienne dépasse le cadre ordinaire du culte hebdomadaire.

Dans une note de votre blog, vous envisagez un parallèle entre la prédication et les romans policiers. Quels sont les enjeux du suspense en homilétique ?
Disons que ce n’est pas le suspense pour le suspense… Mais, d’une part, le suspense maintient l’intérêt, et le prédicateur n’est pas obligé de tout dire dès le début ; si son message se dévoile petit à petit, ça peut aider à maintenir l’attention ! Et d’autre part, le contact avec les textes bibliques peut  générer une surprise ou un choc qu’on peut rapprocher de l’idée de suspense. L’Evangile, de toute évidence, ne « fonctionne » pas selon la logique humaine : cette tension, si le prédicateur ne l’étouffe pas, peut générer une sorte d’effet de suspense.

Vous êtes sensible à la place de l’enfant dans l’Eglise. Les prédications devraient-elles s’adresser à tous y compris aux enfants ? Mais alors, comment être suffisamment simple pour être compréhensible par des enfants et suffisamment profond pour nourrir spirituellement les adultes ?
C’est la grande question ! Lorsque je prêche, j’essaie évidemment de tenir compte de l’auditoire. Je ne suis pas sûr qu’un enfant puisse comprendre une prédication ordinaire qui n’aurait pas pris en compte leur présence. Néanmoins, si le prédicateur sait à l’avance que des enfants, des ados ou des jeunes vont entendre son sermon, il aurait bien tort de ne pas se préparer en conséquence. La simplicité d’expression demeure, dans tous les cas, un principe auquel je suis attaché. S’exprimer simplement, ça ne veut pas dire baisser le niveau, mais faire en sorte que chacun, quel que soit son âge ou sa culture, puisse entendre une parole compréhensible. En plus de la simplicité d’expression, il peut paraître judicieux d’utiliser des images, d’expliquer la même chose de différentes manières, etc.

Vous avez récemment traduit l’excellent livre de Bryan Chapell intitulé en français : Prêcher. L’art et la manière. Qu’avez-vous retenu d’essentiel dans ce manuel d’homilétique ?
Deux choses. Premièrement, Chapell insiste beaucoup sur ce qu’il appelle la « condition humaine commune ». C’est-à-dire qu’il part de l’être humain tel qu’il est et s’adresse à des êtres humains tels qu’ils sont. Il ne se fait pas d’illusion sur la nature humaine, mais cherche à repérer la manière dont le message de l’Evangile parle à la condition humaine. Deuxièmement, je retiens la nécessaire maîtrise des éléments classiques de la prédication. Il existe en homilétique plusieurs courants. Divers auteurs critiquent les approches classiques de l’homilétique. Et leurs critiques sont très stimulantes. Mais pour pouvoir en bénéficier, il faut d’abord maîtriser les fondamentaux que décrit Chapell : un propos clair, un plan cohérent, une logique d’ensemble, des éventuelles illustrations utiles, etc. Sans cette maîtrise des fondamentaux, d’autres approches, qui les présupposent (même si les auteurs ne le disent pas forcément), risquent de conduire sur des voies peu constructives.

Pour conclure, quels sont pour vous les enjeux de l’homilétique contemporaine ?
Disons que les enjeux du passé demeurent : préparer une prédication nourrie de l’Écriture, spécifiquement chrétienne, c’est-à-dire non moralisante mais rédemptrice et christocentrique. Pour l’actualité, on peut ajouter la formation des prédicateurs (on oublie vite, même lorsqu’on a suivi des cours !) et en particulier des prédicateurs laïcs. Le protestantisme a toujours eu ses « prédicateurs laïcs », et c’est une bonne chose que les auditeurs puissent entendre diverses voix. Mais ces prédicateurs-là ont besoin d’une formation adaptée et d’un suivi. Dans les Eglises que je fréquente, l’enjeu n’est pas la place de la prédication, qui est acquise. La prédication est bien présente, longuement (et même parfois trop longuement !). La question se pose plutôt du renouvellement des prédicateurs, de leur capacité à rendre compte du texte biblique d’une manière qui soit à la fois fidèle et en rapport avec les questions d’aujourd’hui.

Propos recueillis par Gabriel Monet, le 14 décembre 2010
Christophe Paya est pasteur de l’Union des Eglises évangéliques libres de France et professeur de théologie pratique à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Il tient un blog qui se veut « théologique et pratique ».